Leçon de rouge
Chapitre 4
4
Brenae Brasil avait grandi dans une petite ville de Central Valley, cette bande de terres cultivées qui s’étire le long de l’autoroute entre San Francisco et Los Angeles. Son père était directeur adjoint dans une ferme laitière que possédait depuis trois générations sa large famille américano-portugaise. Sa mère, une Italo-Sino-Irlandaise, était employée de bureau dans un magasin de pièces détachées pour voitures. Brenae avait trois frères : un était fermier, le deuxième musicien, le troisième probablement destiné à finir en prison pour revente de méthamphétamines. Aucun d’eux n’avait commenté la mort de leur sœur dans la presse le printemps dernier, mais sa professeure d’anglais au lycée avait dit d’elle que c’était “une de ses élèves les plus brillantes, et assurément la plus provocatrice”.
Brenae avait décroché une bourse pour sa première année d’études à l’USC, puis elle s’était orientée vers la filière artistique après avoir obtenu un prix universitaire pour une vidéo qu’elle avait réalisée de son campement installé dans une maison hypothéquée de South Central. Pendant son avant-dernière année, elle s’était aveuglée et bâillonnée à l’aide de ruban adhésif et s’était filmée tentant de parcourir à la nage une longueur de piscine. Elle avait intitulé le résultat First-Generation College Student. Elle avait ensuite exécuté des déclinaisons du concept : Brenae se contorsionnant pour entrer dans un carton en provenance de la bibliothèque de l’université, tortillant et malmenant son corps jusqu’à réussir à refermer le couvercle sur elle. Brenae devant dix chopes de bière alignées, leur fond étiqueté avec l’intitulé de ses cours, les buvant l’une après l’autre, de plus en plus lentement, jusqu’à s’effondrer sur la table avant d’avoir vidé la sixième. Avec l’offre d’une bourse d’études intégrale, elle s’était propulsée directement au LAAC pour son diplôme de maîtrise. En mars dernier, soit peu après la moitié de sa première année, elle s’était étendue sur un matelas, dans son atelier, avait plaqué un oreiller sur son visage, et s’était tiré une balle dans la tête. La police situait sa mort au petit matin. Deux personnes avaient entendu un claquement sonore à ce moment. La police avait trouvé un mot expliquant le suicide, un flacon de somnifères, des traces de témazépam dans son organisme. L’arme était la sienne.
Les retentissements dans la presse officielle furent moins nombreux que je l’avais prévu : un court article dans le L.A. Times, un autre dans le Valdivia Star, et plusieurs posts sur des blogs dédiés à l’art. Une cérémonie funèbre rapide s’était tenue à l’école, mais la nouvelle fournée d’étudiants était déjà arrivée au LAAC, remplaçant Brenae, emplissant les ateliers de leurs propres idéaux, ironies et playlists personnelles.
Et pourtant…
Pourtant son histoire n’était pas complètement terminée. Packing allait être projeté dans quelques expositions itinérantes et susciter des échos dans les médias pendant encore un an ou deux. Un galeriste ou un conservateur pouvait même s’intéresser aux films estudiantins de Brenae, mais à la longue, sans nouvelle œuvre à présenter, elle deviendrait une anecdote dans l’univers du LAAC et ses pressions internes. Suicide tragique d’une artiste durant sa première année. Puis, un commentaire : Il n’y a pas une fille qui s’est suicidée dans cet immeuble ? Et enfin, un fantôme : Vous avez entendu ce bruit, la nuit dernière ? Je flippe vraiment.
Le lundi matin, la Lexus bleu sombre de Janis arriva devant le Rocque et s’arrêta à côté d’une banderole murale vantant notre prochaine exposition, un ensemble froid et aride sur la lumière californienne et les architectes californiens. Un moment, je repensai à l’ancienne publicité pour Natures mortes, et je revis avec un malaise certain le sourire de Kim Lord dans son autoportrait posant à la place de Roseann Quinn, victime de meurtre. Je mis tout cela de côté, me rendis sans hâte jusqu’à la voiture, et y montai.
— Café Francesca, ordonna Janis Rocque à son chauffeur.
Il déboîta aussitôt pour se faufiler dans la circulation, et le mouvement me plaqua au fond du siège en cuir, à côté d’elle.
— J’aime beaucoup le Café Francesca, dis-je, un peu surprise.
L’établissement sur deux niveaux se tenait tel un vaisseau français isolé dans le vieux quartier des cinémas, et on pouvait y apprécier des sandwichs, des salades, une ambiance musicale à la guitare gitane, et de vrais serveurs parisiens qui vous ignoraient et vous draguaient en même temps, ce qui ajoutait au charme du lieu. Mais en voiture il se trouvait loin de la propriété de Janis à Bel Air, et ce n’était pas le genre d’endroit qui attirait les multimillionnaires.
— Vraiment ? dit-elle. Vous semblez stupéfaite qu’on aille là-bas.
— Je suis stupéfaite qu’on se parle enfin, dis-je en toute sincérité. Ce week-end a été pour le moins étrange.
Elle laissa échapper un petit grognement.
— Je suis désolée qu’on ne soit pas venues dans le désert. Ce n’était pas ce que je souhaitais.
Elle paraissait réellement contrite, et pendant un instant je crus qu’elle allait expliquer pourquoi, mais elle cligna des yeux et sa voix reprit les accents brusques de la Janis de toujours.
— Vous avez dit que vous aviez eu l’occasion de voir son œuvre, ajouta-t-elle.
— En effet.
— Et que vous en avez été impressionnée.
Quand elle m’avait écrit la veille, pour m’interroger sur mon excursion et m’inviter à déjeuner, je lui avais fait part de mon ressenti.
— Elle avait du talent, dis-je.
— Du talent, murmura-t-elle. Prévoir l’aboutissement d’un talent, c’est comme deviner la taille des saumons d’après leurs œufs, Maggie. Vous voulez dire que vous lui trouviez le potentiel pour créer une œuvre majeure, mais vous n’en êtes pas sûre.
À son ton incisif, je compris que c’était un test et non un jugement.
— Je veux dire qu’elle possédait une présence réelle à l’écran, expliquai-je. Un magnétisme certain. C’est une chose impossible à simuler. Mais tout dépendait de ce qu’elle allait faire ensuite.
Elle appuya le côté de sa tête contre la vitre de la portière, mais elle m’observait toujours.
— Vous passez beaucoup de temps dans les expos ?
— J’essaie d’y aller une fois par semaine, répondis-je. Dee et l’équipe font un boulot superbe.
— Pas nos expos. Les expos commerciales. Blum & Poe. Lace. Vous n’avez jamais voulu être une gallerina ?
Elle prononça ce dernier mot, gallerina, sur un ton légèrement moqueur. Le terme charriait à la fois le mépris et l’admiration que les gens (moi y compris, je le confesse) avaient pour les jolies jeunes femmes réservées qui jouaient souvent le rôle de gardiennes, hôtesses d’accueil et secrétaires de permanence dans les galeries d’art haut de gamme.
— Pas vraiment, dis-je, perplexe. Je ne suis pas très douée pour faire ça avec les gens riches.
Ma voix s’enroua quand je me rendis compte de mon faux pas, mais Janis eut un petit rire.
— Vous m’en direz tant, railla-t-elle, puis elle leva la main quand je voulus m’excuser.
Son chauffeur nous fit descendre la colline à bonne allure et tourna à droite, sur Olive, frôlant un homme qui poussait un chariot de vendeur de glaces décoré d’autocollants de cônes et de boissons gazeuses.
— Je préfère que vous entendiez tout de la bouche de Ray d’abord.
Je me retins de réagir au nom de Ray, mais Janis s’était renversée au fond de son siège, les yeux fermés. Sans son regard dur et brillant, elle semblait plus âgée que ses cinquante-trois ans, plus frêle aussi. Les veines saillaient à son cou et sur ses mains. Il semblait injuste de la scruter dans cette situation, alors qu’elle était dépouillée de son armure habituelle, et pourtant j’avais le sentiment étrange qu’elle voulait que je constate sa lassitude, et que c’était là un message, également.
Quelques pâtés d’immeubles plus loin, les gratte-ciel de bureaux de Bunker Hill s’éloignèrent derrière nous. Janis devait être encore gamine quand la cité avait rasé par centaines les demeures victoriennes “vieillottes” et déplacé leurs milliers d’occupants afin d’ériger le visage du nouveau centre de L.A. Elle avait atteint la majorité durant le fiasco, de plus d’une dizaine d’années qui s’était ensuivi : les tours d’appartements au sommet avec une occupation de soixante pour cent, tandis qu’à l’ombre de la colline la démolition simultanée des hôtels de Skid Row couplée à la multiplication des vétérans du Viêtnam sans domicile fixe et des malades mentaux menait à la naissance de tentes permanentes dans les rues. Passés ses vingt ans, elle avait assisté à la campagne de son père visant à convertir un ancien garage pour véhicules de la police en un musée d’art contemporain, et lorsqu’il était mort, encore jeune, elle avait poursuivi la réalisation de son rêve qu’elle avait embrassé. Elle avait participé aux batailles culturelles de la fin des années 1980 avec l’exposition épique Indécence, qui présentait les œuvres de tous les artistes décriés car jugées choquantes par un puissant sénateur américain. Elle avait préparé le terrain pour la première rétrospective majeure de l’art chicano, financé dans les années 1990 les étalages malicieux d’assiettes sales et de créatures marines dans le formaldéhyde, et fait entrer le Rocque dans le e XXI siècle avec Natures mortes. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit fatiguée.
Le prestige défraîchi du vieux quartier des cinémas se dressait maintenant autour de nous. Au rez-de-chaussée des bâtisses, des enseignes rouges et jaunes claironnaient la vente de bijoux et de montres à prix cassés. Des portiques prétentieux s’arrondissaient au-dessus des boutiques, noircis par le smog et couverts de fientes de pigeon. Yegina m’avait dit que ces bâtiments étaient emplis d’ateliers clandestins de confection, mais si des gens travaillaient réellement dans les étages ils ne s’approchaient pas des fenêtres poussiéreuses. Des niveaux supérieurs émanait une impression de vide et de décrépitude. La seule vie se trouvait au ras du sol : une église pentecôtiste surgissant soudain, des vendeurs de produits de luxe clinquants et bon marché. Un magasin de robes de mariée et de smokings débordait sur le trottoir avec des chemises pastel et des robes, mais même sa présence semblait moins dynamique qu’impulsive, comme si la vitrine pouvait se replier demain et disparaître.
Janis rouvrit les yeux.
— Dee veut acheter un smoking dans cette boutique, commenta-t-elle en regardant par la vitre.
— Elle aura une allure fantastique, dis-je.
Avec ses cheveux à la blondeur variable et sa silhouette mince, Dee aurait pu porter à peu près n’importe quelle tenue et lui donner un air branché et décontracté.
— Peut-être pour son concert de la semaine prochaine, ajoutai-je.
Dee faisait partie d’un groupe qui jouait du “punk éthéré”, et elle nous avait invitées, Yegina et moi, à leur prochaine date. J’étais presque sûre que son allure l’emporterait sur son talent musical, et certaine que nous adorerions cela, de toute façon. Tel était l’effet qu’avait Dee, et elle le produisait toujours, alors même qu’elle endurait l’épreuve de maintenir la cohésion entre les membres de son équipe après qu’ils avaient découvert toute l’histoire entourant la mort de Kim Lord.
— Peut-être, dit Janis.
Son visage s’éclaira pour la première fois quand elle observa les smokings. Un cadeau pour Dee. Il était touchant de voir à quel point cette femme aimait se montrer généreuse.
La voiture ralentit : nous arrivions devant le Café Francesca. Le restaurant occupait deux niveaux d’un immeuble étroit en briques, à la pointe de deux rues se rejoignant en triangle. Les patios du bas et du haut s’étendaient en gradins, chacun d’eux ceint d’une fine balustrade blanche en fer forgé, ombragé par des parasols rouges. Les plats étaient délicieux, et pour la plupart au-dessus de mes moyens.
Janis Rocque sortit prestement.
— On est en retard, dit-elle.
Je me hâtai derrière elle dans l’escalier, à travers les salles jaune coquille d’œuf du restaurant, puis à l’extérieur, sur la terrasse supérieure où des couples étaient installés, menu en mains. Il me fallut un moment pour en remarquer un particulièrement : ils étaient assis à une table pour quatre personnes, et ils discutaient avec intensité. Ray me tournait le dos. Il était vêtu d’une chemise à col boutonné et se penchait en avant. Pourtant, dès l’instant de notre arrivée il pivota le buste comme si quelqu’un l’avait hélé. Son regard bleu accrocha le mien, et se détourna. La femme en sa compagnie avait des cheveux noirs qui retombaient sur ses épaules, et elle portait un ensemble pourpre pâle qui soulignait ses formes. L’inspectrice Alicia Ruiz avait toujours les mêmes sourcils épais, le même visage calme et ouvert, mais elle paraissait différente et, en toute franchise, beaucoup plus jolie que lorsque je l’avais vue la dernière fois. Un nouvel uniforme ? Ou était-ce son jour de congé ?
Tous deux se levèrent quand ils virent Janis, mais elle leur fit signe de se rasseoir, tira un siège et m’invita à m’attabler. J’obéis à contrecœur et me perchai au bord du fauteuil grêle en métal blanc martelé faisant penser à des bouquets de grappes de raisin.
— Nous voilà, déclara Janis, toujours debout. Je crois que vous connaissez tous les deux Maggie Richter.
Ray et l’inspectrice échangèrent un coup d’œil, le poing de la policière se referma sur la table, et je craignis qu’elle s’apprête à dire quelque chose de peu aimable.
— Enchantée de vous revoir, lâcha-t-elle.
Je hochai la tête. Je m’étais attendue à voir Hendricks, mais pas en compagnie d’une inspectrice de police. Tout spécialement celle-ci. Je savais qu’elle avait l’esprit vif, et je savais aussi que je lui avais menti au printemps dernier, pendant l’affaire Kim Lord. S’agissait-il d’une véritable enquête criminelle ? Impossible. Les flics et les journalistes ne se fréquentaient pas, d’habitude – une présence policière pouvait mettre en péril les liens avec des sources vulnérables, et les journalistes étaient capables de transformer l’exercice de relations publiques en cauchemar pour les flics.
— Vous avez bonne mine, dis-je à la jeune femme.
Puis je me permis de dévisager Ray, qui affichait une de ses expressions polies et neutres. Disparues, la barbe et la casquette, et ses cheveux bruns avaient été coupés court. Il semblait plus mince, plus accablé par les soucis. Il se leva et me tendit la main, me salua d’un ton calme. Sa paume était tiède et sèche, mais lors de ce bref contact je vis une tension subite envahir ses traits.
— Maggie a gentiment accepté de se joindre à nous sans en savoir beaucoup sur cette affaire, dit Janis en s’asseyant. Ray et Alicia sont ici pour vous fournir les détails et vous expliquer les paramètres légaux de ce que je veux que vous fassiez.
Ce que je veux que vous fassiez. Le caractère possessif de cette formule ne m’échappa pas. Aucun autre reporter potentiel n’avait été envisagé, j’en avais maintenant la certitude, parce que Janis n’aurait pas pu le superviser comme elle avait l’intention de le faire avec moi. Toutefois je décelai dans le ton employé une gravité qui me préoccupa, comme s’il y avait derrière ses directives aussi claires que de coutume une émotion secrète qu’elle traînait avec elle.
Un serveur se présenta, le regard interrogateur. L’inspectrice Ruiz consulta sa montre.
— De l’eau, pour moi, marmonna-t-elle.
— Commandons tout maintenant, il faut qu’on mange, décréta Janis. Le croque-monsieur, c’est avec du jambon et du fromage. Pour le croque-madame, on y ajoute un œuf. – Elle tapota la carte de Ray. – Le croque-madame est trop riche, si vous voulez mon avis. Mais vous faites comme vous voulez.
— Ça l’air excellent, répondit-il en lui tendant son menu. Je vous laisse choisir pour moi.
Ruiz se frotta le front d’un doigt manucuré.
— Pourquoi ne pas commander pour nous tous ? Si Maggie est d’accord, bien sûr, dit-elle avant d’ajouter sans attendre : Doucement sur l’ail pour moi, j’ai des réunions tout l’après-midi.
J’acceptai avec un haussement d’épaules. Une bataille était en train de se dérouler, mais je n’allais pas y prendre part tant que je n’aurais pas compris de quoi il retournait. Janis énuméra ce qui semblait être sept plats différents, le serveur s’éclipsa, et le silence s’établit à notre table. La brume matinale s’étant évaporée, le patio était soumis à un soleil aveuglant. De l’autre côté de la rue, deux mères avec de jeunes enfants entrèrent dans une église pentecôtiste dont la marquise proclamait JESUCRISTO ES EL SEÑOR.
Janis prit la parole :
— Laissez-moi vous dire en préambule que vous serez bien rémunérée pour votre temps, néanmoins je ne permettrai aucune fuite sur ce sujet. À personne.
— Je comprends, affirmai-je, et mon cœur se serra, sans que je sache pourquoi.
Janis agrippa la table, comme sujette à un déséquilibre momentané, puis elle la lâcha. Elle soupira.
— Vous avez apporté le DVD ? demanda-t-elle à Ray.
Il parut dérouté par sa question, mais acquiesça.
— Donnez-le-moi, dit-elle. – Elle happa le disque argenté dans sa pochette transparente, et le fit briller devant mes yeux. – Pour diverses raisons, dont certaines assez dérangeantes, j’ai dû licencier la personne qui était depuis dix ans mon assistante personnelle en juillet dernier, déclara-t-elle. Sa remplaçante a trouvé un placard entier empli de courriers qui n’avaient jamais été ouverts, en majorité des demandes me suppliant d’apparaître à des inaugurations auxquelles je n’ai jamais pu venir. Parmi elles, il y avait un paquet contenant cette vidéo et un mot… Brenae Brasil me l’a envoyée avant de mourir. – Elle me dévisagea. – Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici. Je crois qu’il y a quelque chose de systémique qui ne va pas du tout au sein de cette école, quelque chose que vous entreverrez sur cette vidéo et qui a mené au suicide de Brenae Brasil. Je veux qu’on découvre quoi. L’artiste a demandé mon aide, et je ne la lui ai pas accordée à temps. Je tiens à réparer ça maintenant, du mieux qu’il me sera possible.
Tant de questions me venaient à l’esprit que je ne savais pas laquelle poser en premier. Le mélange curieux de sympathie et de frustration que je lus sur le visage de Ruiz me décida à choisir.
— Brenae Brasil… répétai-je. Mais une enquête sur sa mort a déjà été menée au printemps dernier. Dirigée par vous, non ?
— Par le LASD, pas par le LAPD, corrigea la policière. C’est arrivé à Valdivia, donc l’affaire concernait le comté. Mais oui, une enquête approfondie a été effectuée.
— Et il n’y a aucun doute, il s’agit d’un suicide ?
— Il y a toujours un doute. Mais il est très léger, cette fois.
Son portable sonna. Elle y jeta un œil, l’éteignit et le remit dans sa poche.
— Tout d’abord, avec tout le respect qui vous est dû et puisque vous ne savez rien de tout ça, il me faut préciser que tout ce que nous dirons à partir de maintenant est confidentiel.
— D’accord, fis-je. Sauf que…
— Totalement confidentiel, insista l’inspectrice d’un ton ferme.
— Compris.
— Tôt le matin du 13 mars, Brenae a avalé des somnifères, avant d’appuyer un oreiller sur sa tête et de se tirer une balle, dit-elle. L’établissement a découvert son corps après qu’elle ne s’était pas présentée au poste qu’elle occupait au magasin Super Shop du campus. Elle avait également cessé de prendre son traitement contre la dépression, elle récoltait des notes médiocres en cours, et elle avait récemment perdu sa bourse pour sa deuxième année. Il y avait un mot sur son ordinateur portable, qui disait : Regardez-moi.
— Pas de financement pour sa deuxième année, dis-je. Vraiment ?
D’après la présentation faite par Lynne l’autre nuit, Brenae était arrivée au LAAC avec une bourse d’études pour deux ans pleins. Si elle était restée sans sa bourse, elle aurait dû rembourser des dizaines de milliers de dollars à l’école. Si elle était partie, pas de diplôme. C’était placer une étudiante dans une position terrifiante. Cruelle, même.
— Mais je croyais que c’était une star.
— Elle était en conflit avec l’école, intervint Janis. Comme vous le constaterez.
— Le LASD a su qu’il y avait deux autres films réalisés par Brenae Brasil dans les mois précédant sa mort, qu’elle a tous deux soumis à Hal Giroux, reprit l’inspectrice Ruiz. Or aucune copie n’a été retrouvée. Giroux nie en avoir possédé une seule. Il affirme les avoir visionnées sur l’ordinateur portable de l’étudiante, dans son bureau, quand ils se sont vus pour son entretien préliminaire. Il n’y a aucun fichier contenant l’un ou l’autre de ces films sur son disque dur. En fait, il semble que son ordinateur portable ait été trafiqué après sa mort.
— Nous pensons que ceci est un des films.
Ray inséra le disque dans le lecteur de son portable ouvert et tourna l’écran vers moi. Il était difficile de voir la séquence dans la lumière éclatante. Un carton de titre annonça LESSON IN RED en capitales blanches, puis une caméra montra un couple sur un matelas jeté à même le sol nu. Une couverture était étalée sur eux, l’homme était sur la femme, et ses mouvements rythmiques suggéraient une relation sexuelle. Les yeux de sa partenaire, les yeux de Brenae, étaient vides, sa bouche amollie. La tête de l’homme avait été floutée au montage, donnant plus de relief à ses coups de reins. La couverture se froissa et trembla, avant de glisser et de dévoiler un des seins de Brenae. Une voix féminine monocorde se mit à parler sur les images :
Il vient.
Il me demande.
Je dis oui.
Que puis-je dire ?
Qu’arrivera-t-il si je dis non ?
Où irai-je ?
Les trois questions se répétèrent en boucle, de plus en plus fort, prenant de l’ampleur à la façon du Boléro de Ravel. Dans le même temps, une teinte rouge envahit lentement la scène, s’affirmant et s’assombrissant jusqu’à masquer les silhouettes sur l’écran.
À la différence de l’ambiance sensuelle et presque séduisante de Packing, cette vidéo était crue, sombre et insoutenable. Des membres et des têtes, le rythme saccadé du rapport… Un goût désagréable envahit ma bouche. Quand je baissai les yeux sur mes mains, je vis qu’elles étaient serrées en poings, mes cuisses pressées l’une contre l’autre.
Janis s’adressa à moi :
— C’est horrible à visionner, n’est-ce pas ? Imaginez que vous l’ayez réalisé. Que vous l’ayez montré.
— C’est ce que j’étais en train de faire, soufflai-je.
— Il semble que ce soit l’œuvre de Brenae. De toute évidence, elle est incluse dans la scène, et la voix correspond également à la sienne, indiqua l’inspectrice. Mais n’importe qui a pu l’envoyer à Janis.
— Quel est l’avis de Hal Giroux sur tout ça ? demandai-je.
Janis répondit d’une voix basse, presque attendrie :
— Maggie, personnellement je crois que le suicide de Brenae est lié à Hal Giroux lui-même. C’est pourquoi il faut agir avec un maximum de précautions.
Hal Giroux. Son nom imprégnait comme une humidité ambiante l’histoire du milieu artistique à L.A. Il était depuis longtemps directeur du programme de préparation à la licence au LAAC, et il avait lancé des dizaines, peut-être des centaines de carrières importantes. Janis et lui se détestaient cordialement, mais le Rocque exposait régulièrement ses artistes en pleine ascension.
— Voici le mot qui accompagnait l’œuvre d’art, dit Janis.
Elle me tendit la photocopie d’une lettre manuscrite, à l’écriture claire et anguleuse.
Chère madame Rocque,
Depuis longtemps je vous admire, vous et votre musée, et ça a été un immense plaisir de vous rencontrer à la présentation de Chavez. Je serais honorée de vous inviter à mon atelier, mais l’environnement que constitue l’école est devenu hostile à mon égard. Je vous prie de visionner un exemple de mon travail, et peut-être que nous pourrions convenir d’un rendez-vous ailleurs. J’ai désespérément besoin de votre aide, et j’espère que vous répondrez bientôt.
Brenae Brasil
— En toute honnêteté, je ne me souviens pas de l’avoir rencontrée, murmura Janis. Certaines de ces présentations de l’East Side font beaucoup de bruit pour pas grand-chose, et je salue un tas d’inconnus pour m’enfuir plus vite.
— On est sûr que c’est bien l’écriture de Brenae ? voulus-je savoir.
— Elle est identique aux échantillons retrouvés dans son appartement, dit l’inspectrice.
Les derniers mots du message laissaient transpirer une vulnérabilité intense.
— Je me demande quelle sorte d’aide elle recherchait, remarquai-je.
— Je me pose la même question depuis que je l’ai lu, approuva Janis.
Le soleil s’était déplacé dans le ciel, et il tombait maintenant sur ma place à table, tel un mur éblouissant.
— Mais de quelle manière pensez-vous que Hal Giroux était impliqué ? dis-je à Ray en plissant les yeux dans la lumière.
Au lieu de répondre, il fit signe à un employé du restaurant qui passait près de nous.
— On pourrait rapprocher un peu de nous ce parasol, là ?
Nous attendîmes tous que le serveur ait traîné un second parasol à côté de notre table. Une ombre fraîche déferla sur moi.
— Quelqu’un a effacé deux fichiers sur son ordinateur portable après qu’elle était morte, d’après l’estimation de l’heure du décès qu’a donnée le médecin légiste, dit-il. En fait, pas seulement effacé, mais détruit. Ce qui signifie que quelqu’un a découvert son corps et s’est assuré de se débarrasser de ça – il brandit le DVD –, et d’un autre fichier. Du coup le LASD est arrivé à une impasse avec les enregistrements, malgré tous ses efforts.
Un coup de feu au cœur de L.A. Des fichiers détruits. Un hommage insignifiant. La mort et sa réponse ne collaient pas.
— Par simple curiosité : comment Brenae était-elle habillée quand on l’a trouvée ?
Je notai le regard furtif qu’échangèrent Ray et la policière.
— Elle ne portait pas de vêtements, dit Ruiz, de mauvaise grâce.
— Aucun ?
— Elle était nue comme un ver.
La révélation me surprit, puis pas du tout.
— Pourquoi cette question ? dit Ray, concentré sur moi.
— Elle a grandi dans une communauté d’agriculteurs luso-américains. Catholique et conservatrice. Le suicide représente une violation de la doctrine catholique. Se mettre nu aussi – pour une jeune femme, célibataire… Je sais bien qu’on est au e XXI siècle, mais ça n’en reste pas moins une déclaration lourde de sens.
À moins que ce ne soit pas la déclaration de Brenae, mais celle de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui voulait la voir non seulement morte, mais également déshonorée.
L’inspectrice se tortilla un peu sur son siège. Elle n’avait pas prévu que je me montrerai aussi affûtée. D’un ton lourd de sous-entendus, elle expliqua :
— Par respect pour la famille, on ne divulgue pas toujours tous les détails.
On y était. Le conflit entre Alicia Ruiz et Janis : y incorporer Ray signifiait que l’enquête restait une enquête, mais m’y impliquer voulait dire que l’affaire risquait d’être exposée sur la place publique. Exposée, publique, donc échappant potentiellement à tout contrôle.
— Alors, que voulez-vous que je fasse ? dis-je.
Personne ne répondit immédiatement, et dans leur silence je perçus le bruit des couverts qui s’entrechoquaient, le brouhaha du restaurant et le chuintement des véhicules roulant en contrebas.
— C’est un peu inhabituel, reconnut Janis. Allez-y, Ray.
— Avoir quelqu’un sur place peut se révéler une stratégie efficace pour glaner des informations au sein des communautés sensibles, dit-il. Les gens ne baisseront pas la garde face à des enquêteurs identifiés, mais l’existence d’investigations en cours les pousse souvent à parler entre eux. Un informateur infiltré peut recueillir beaucoup de renseignements. Il marqua une pause, puis : Demain, l’équipe de Hal Giroux commence le montage de sa prochaine exposition à la Westing Gallery. Son équipe – ses quatre membres – est composée d’étudiants ou d’ex-étudiants du LAAC, et ils ont été proches de Brenae, à un moment ou un autre. Je les ai contactés de la part de Janis, et ils ont accepté d’être interrogés. En attendant, nous voulions avoir quelqu’un qui les observe. Janis a mis au point un accord avec le propriétaire de la Westing. Pour que quelqu’un travaille à la galerie et écoute ce qui s’y raconte. Pendant qu’ils montent l’installation de Hal.
— Vous, conclut Janis. Ils savent qu’ils parlent à un détective privé quand ils s’adressent à Ray. Mais ils ignoreront qu’ils sont également surveillés par une autre enquêtrice pendant toute la journée.
— En d’autres termes, vous endosseriez le rôle de la gallerina de la Westing, mais vous seriez aussi une informatrice, dit la policière. Les oreilles et les yeux pour l’enquête de Ray.
Mon esprit s’arrêta sur ces derniers mots. L’enquête de Ray. Je l’assisterais. Ce ne serait pas mon histoire, ni mon reportage. Dans cette affaire, Ruiz ne me considérait pas en égale, non, pas Maggie la secrétaire d’édition au Rocque. Et pourquoi en aurait-il été autrement ? Je lançai un coup d’œil à Janis, dans l’espoir de son intervention, qu’elle insiste afin que je puisse rassembler des informations pour mon propre projet, une histoire, un article, peut-être même une série d’articles. Mais elle demeura silencieuse, la pochette du DVD dans la main, le regard fixé sur le disque argenté. Elle allait s’en remettre au point de vue de l’inspectrice. Une investigation prudente pour le moment. Une histoire plus tard. Peut-être.
Mon visage et ma nuque s’échauffèrent, comme si le soleil féroce dardait toujours ses rayons sur moi, mais je gardai un ton froid :
— La police ne s’intéresse pas à cette affaire ?
— Non. On… Je n’y vois aucun indice d’une activité criminelle, répondit Ruiz qui semblait peser soigneusement ses mots, à présent. En réalité, je suis là pour rendre service. Pour avoir l’assurance absolue que l’opération de Janis restera dans les strictes limites de la légalité.
— On étouffe une affaire, là, d’une façon ou d’une autre, déclara Ray à voix basse. J’ai creusé un peu, et il est évident qu’on ne saura pas toute la vérité en les poursuivant directement.
Ses yeux bleus se posèrent enfin sur moi.
Je sentis toute la force de son attention, et un avertissement très net. Laissez les morts en paix.
Avec une petite moue, Janis plia la photocopie du message implorant de Brenae. Le regard de celle-ci avait paru si vitreux et perdu, sur la vidéo. La voix off laissait sentir l’emprise de son amant sur elle. Lesson in Red. Le titre suggérait un professeur, une école. L’attitude de la jeune femme suggérait qu’elle se faisait violer.
Le soleil bougeait toujours, et sa chaleur flétrissante remontait maintenant le long de mon épine dorsale. Les clients du déjeuner arrivaient en masse, en majorité des hommes d’affaires ou de loi venus de Bunker Hill, qui parlaient fort et avec suffisance. Un instant j’eus l’impression que tous ces costumes-cravates autour de moi grandissaient, et que chaque femme approuvait, en levant les yeux vers eux, dans sa robe légère aux épaules nues. En même temps je sus qu’il s’agissait d’un mirage. Que c’était seulement ce que mon humeur me faisait voir.
— La gallerina en poste habituellement prend quelques congés, m’informa Janis, donc vous pourrez dire que vous êtes intérimaire. Nelson de Wilde a promis de répondre en personne à toute question que poserait un client important. Il appréciait beaucoup le travail de Brenae, et il collabore avec nous dans cette affaire.
Nelson de Wilde. Entendre son nom m’évoqua instantanément la dernière fois où je l’avais vu, dans la foule à L’Oasis, un homme à la chevelure argentée, avec une expression à la fois juvénile et rusée, et un hâle tellement prononcé que le soleil paraissait avoir imprégné sa peau jusqu’à son sang. C’était un galeriste influent qui par le passé avait représenté Kim Lord et probablement incité un collectionneur avide à faire croître de façon factice la réputation grandissante de l’artiste. Peut-être essayait-il de réparer ses échecs passés. Peut-être Janis lui avait-elle fait une offre qu’il ne pouvait pas refuser.
Les trois autres m’observaient, maintenant, dans l’attente d’une réponse. Ils voulaient que je joue la gallerina pendant que les étudiants monteraient l’expo de leur directeur. Ils voulaient que j’écoute discrètement les bavardages entre des individus d’un peu plus de vingt ans, tout en feignant d’appeler des clients et d’entériner des acquisitions.
Janis se racla la gorge.
— Puis-je ajouter encore quelque chose ? fit-elle, et elle cita une boutique luxueuse du West Side. Vous pouvez acheter quelques tenues de choix là-bas, sur mon compte. Je vais les prévenir. Je vous retirerai de votre emploi actuel, bien entendu. Et comme je l’ai dit, vous serez bien payée, par moi.
— Il n’y a personne d’autre qui pourrait faire ça à ma place ? demandai-je.
Je savais qu’il y avait forcément quelqu’un d’autre, et cette évidence me rendait plus réticente que tout le reste.
Ray posa une de ses mains sur l’autre, un geste qui me rappela mon père quand il allait céder à une quelconque requête irrationnelle de ma mère.
— Sans aucun doute, répondit l’inspectrice Ruiz. J’ai personnellement proposé quelques autres enquêteurs…
— Mais je ne leur fais pas confiance, personnellement, trancha Janis Rocque. Maggie connaît bien ce milieu. Elle est intelligente et discrète. Elle a travaillé pour Jay Eastman. Ses références s’additionnent. Et nous manquons de temps. L’installation démarre demain, et un des assistants parle de déménager à New York. C’est peut-être la dernière période pendant laquelle ils seront encore tous ensemble. Alors, vous acceptez ?
— Ne la laissez pas précipiter votre décision, dit la policière. Vous avez un peu de temps.
Ray restait muet, le regard fixé sur la table, sans expression. Je sentais l’attention des autres sur moi, mais je l’observai quand même. Les plis subtils à son front, ses épaules légèrement voûtées. Je me souvins de lui debout contre le mur effrité de L’Oasis, quand il m’avait agrippé le poignet. L’appréhension sur son visage. Je ne l’avais jamais vu dans cet état. Ce soir, vous ne me connaissez pas, d’accord ? Quelque chose l’avait effrayé. Et au fond de moi, je sus : cette peur était la raison de son retour à L.A.
Une ombre me recouvrit, et Ray redressa la tête : il regardait derrière moi, les yeux agrandis. C’était notre repas : trois grands plateaux de frites, de sandwichs et de salades portés sur l’épaule par trois serveurs qui tous transpiraient dans le soleil éclatant.
— Doux Jésus, dit Janis Rocque. Tout n’est pas censé arriver en même temps.
Tout n’était pas censé arriver en même temps, ce que vous désiriez, ce qui vous faisait du mal, et ce qui vous poussait à tout risquer, mais, parfois, cela arrivait.
— Je suis désolée, dis-je. Je ne pense pas que je puisse vous aider.
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