Leçon de rouge
Chapitre 15
15
À la différence des villages tentaculaires que formaient la plupart des établissements du même type, le LAAC était ramassé en une seule ruche compacte. Le centralisme et la communicabilité constituaient les caractéristiques principales de son ensemble architectural. Le trajet jusqu’au parking nous en offrit divers aperçus – une longue allée piétonnière blanche, un patio ombragé, le toit ondulé du nouvel auditorium. Vous pouviez parcourir tout ce campus sans quitter le même bâtiment, sans vous libérer de l’activité bourdonnante des lieux. En chemin, les traces fantomatiques de ses anciens élèves illustres s’entrecroisaient – l’atelier qu’avait occupé l’étudiant MacArthur ; la scène où le lauréat d’un Oscar avait fait ses débuts. Chaque bouton de porte dans le campus avait été touché par quelqu’un de célèbre.
Le LAAC était une cocotte-minute, un incubateur, et une chrysalide. Quoique mes jeunes amis ex-étudiants fussent très divers par leur personnalité et leur milieu socioculturel d’origine, ils avaient tous un point commun : ils remettaient tout en question, sauf la valeur de l’art. S’ils avaient débarqué à l’école avec la foi en une autre résolution d’ordre supérieur – honorer Dieu, ses parents, ses racines, l’argent, l’amour –, ils en ressortaient avec cette certitude en lambeaux. À sa place, l’art était devenu ce qui cimentait tous les aspects de leur existence. Pour opérer cette conversion, ils avaient bénéficié d’une formation hors normes et d’une aptitude à voir au plus profond de notre culture, à la démonter, à trouver les raisons derrière les raisons. Dans une conversation, ils étaient capables de démêler la complexité d’une personne aussi ordinaire que moi. Toutefois cette métamorphose avait un coût. Pour un diplômé du LAAC, une vie banale – consacrée à exercer n’importe quel emploi terne et obligé, se marier, acheter une maison, élever des enfants, et même chercher à faire fortune – ne représentait plus un but acceptable dans l’optique d’atteindre le bonheur. Vous pouviez certes la mener, mais vous risquiez alors de trahir votre nature véritable. Il valait bien mieux crever de faim et sacrifier sa vie que succomber à un quotidien empli de désespoir tranquille. Cette mutation était ce que Hal transmettait réellement. Son chef-d’œuvre. C’est une chose que de métamorphoser la culture avec vos peintures ou sculptures, mais transmuer des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes, un par un, en de nouvelles créatures à votre propre image ? C’est l’acte d’un Créateur.
Janis attendait dans le parking en compagnie de son chauffeur. Elle descendit prestement de sa voiture dès que la nôtre se gara. Elle ne paraissait pas malade. En fait, elle donnait l’impression de refuser de paraître malade, bien sanglée dans son tailleur-pantalon, les yeux dissimulés par d’énormes lunettes rondes aux verres fumés. Pourtant j’eus un pincement au cœur quand je l’aperçus.
— Nous sommes en retard, déclara-t-elle d’emblée, quoique nous ne le fussions pas. Nous entrons tout de suite. Je vais briefer Maggie pendant que nous marchons.
Elle salua Ray d’un signe, me saisit le bras et m’entraîna sur la surface asphaltée. Je me rendis compte que je ne l’avais jamais accompagnée de la sorte. La plupart du temps, je la regardais alors qu’elle parlait derrière un pupitre. Le haut de sa tête m’arrivait à l’épaule, à cet instant, et je remarquai dans sa chevelure bouclée de petits trous laissant voir son crâne brillant sous le soleil, mais sa poigne était ferme, son pas énergique et rapide. Elle irradiait d’énergie et de détermination tandis qu’elle exposait le plan secret qu’avaient concocté Steve Goetz et Hal Giroux. Ils avaient l’intention de bâtir un énorme musée gratuit qui abriterait la collection d’œuvres d’art contemporain de Goetz, à deux pâtés d’immeubles du Rocque.
— Ils négocient déjà les permis de construire avec la ville, dit-elle. Je pense que Goetz garde une dent contre moi après l’affaire Kim Lord.
— À deux pâtés d’immeubles ? Comment l’avez-vous appris ?
— J’ai mes informateurs. Leur projet est bien plus avancé qu’on s’y attendait, expliqua-t-elle d’un ton acide. Notre bail arrive à son terme l’année prochaine, et la ville pourrait faire pression pour nous contraindre à la gratuité, nous aussi. Elle risque même de décider le non-renouvellement du bail. Nous sommes engagés dans une course contre la montre.
Le caractère top secret du plan prouvait l’animosité des deux hommes envers Janis. Ils désiraient l’effacer du paysage. Bien sûr, elle jouirait toujours de son image de pionnière dans le centre-ville, mais Goetz et Giroux pourraient se présenter en conquérants pour la remplacer.
— Hal en a terminé avec cet endroit, affirma Janis quand nous entrâmes dans la galerie dallée du LAAC, qui menait droit au bâtiment principal à la façade verte, avec sa double porte vitrée sans inscription. Il compte faire une sortie magistrale et saisir une occasion meilleure, mais il n’en existe pas beaucoup pour un type de son âge. Ce que je crois, c’est qu’il a tenté d’étouffer le suicide de Brenae et son œuvre artistique afin d’être en mesure de conserver une réputation sans tache et de franchir ce cap. – Elle s’interrompit et ses doigts se crispèrent sur mon bras. – Je ne voulais pas partager les nouvelles avec qui que ce soit employé au Rocque tant que je n’en étais pas sûre. Mais vous devez toujours garder ça pour vous, ainsi que toute cette enquête. Nous pourrions en découvrir assez, ou ne rien découvrir du tout. – D’un léger mouvement de menton, elle désigna Ray. – Il s’intéresse à la disposition des lieux : il pense que cela pourrait l’éclairer sur qui est venu et reparti après la mort de Brenae. Aujourd’hui, vous et moi devons simplement rester tranquilles et l’épauler. C’est un excellent enquêteur. Très minutieux, et discret.
J’en étais encore à analyser tout ce qu’il m’avait raconté dans la voiture, une véritable avalanche de détails et d’informations de nature intime qu’avait conclue son intention de retourner chez lui. Il me donnait l’impression d’être impatient de se livrer à quelqu’un avant qu’il soit trop tard. La semaine passée avait fait de nous des camarades, professionnels mais francs l’un par rapport à l’autre. Après ce matin, certaines dimensions nouvelles étaient venues s’ajouter à sa personne – le deuil, le frère frustré, l’oncle aimant –, et elles étoffaient l’image que je m’étais construite de lui, celle d’un détective privé refoulant ses sentiments, qui ne cessait de s’immiscer dans mon existence. Je n’aimais pas qu’il prenne soudain l’épaisseur d’une personnalité complexe. Le comportement qu’il avait eu la première nuit me plaisait, lorsque nous étions allés assister au concert de Davi et qu’il avait navigué durant toute la soirée, animé de la conviction qu’il obtiendrait les renseignements désirés. Le Ray vulnérable me donnait envie de le prendre en pitié. Non, ce n’était pas de la pitié. Il laissait L.A. derrière lui pour une bonne raison. Cela, je le voyais clairement. La pitié allait de pair avec la charité, la compassion forcée, pas cette tristesse molle, douloureuse et décevante, me donnant l’illusion que quelque chose que j’avais gardé enfermé à double tour en moi venait de jaillir par une faille minuscule.
Je redoutais le trajet de retour avec lui. Qu’allions-nous nous dire, maintenant ? Mais ici, au LAAC, nous avions une tâche à accomplir.
Nous franchîmes les portes vitrées et pénétrâmes dans le bâtiment. Au-delà s’étendait un espace caverneux. À une hauteur de deux étages, les plafonds surmontaient un immense hall baignant dans un éclairage de théâtre. Des couloirs s’étiraient dans toutes les directions. Je discernai des échos lointains de musique et de bruits de pas, mais je n’aurais su dire d’où ils provenaient. Les architectes avaient voulu que les étudiants de toutes les différentes disciplines – art, musique, danse, cinéma, critique, et plus encore – se croisent, se pollinisent mutuellement, collaborent. Plus tard dans la journée, cet endroit serait envahi par l’agitation.
Déserts à cette heure matinale, cependant, les lieux paraissaient vieillots : la peinture était passée, le dallage usé, et le tout manquait de cet éclat d’albâtre que présentent les locaux neufs à Los Angeles. Hal avait érigé un château, mais après deux décennies dans cette ville tous les châteaux s’érodaient. Vous n’étiez pas censés vous éroder avec eux, néanmoins. Pas si vous étiez un génie. Vous étiez censé sortir du château et en édifier un autre. Je comprenais les motivations carriéristes de Giroux. Et pourquoi devrait-il se soucier de l’avenir du Rocque ? Dans la trajectoire qu’il s’était fixée, il méritait bien d’investir sur la petite colline de Bunker Hill, dans le centre. Je n’étais pas de cet avis. C’était une réaction irrationnelle, j’en avais conscience, mais j’espérais qu’aujourd’hui Ray découvrirait exactement ce qui convenait pour coincer Hal. Une preuve quelconque que Brenae avait laissée derrière elle.
Le bureau d’accueil du campus n’était pas encore ouvert, mais Janis pianota sur son téléphone, parla brièvement, puis hocha la tête à notre adresse.
— Quelqu’un va venir.
Ray se tenait auprès de moi, dans une pose décontractée, et il étudiait le hall d’entrée. Je m’efforçai de voir ce qu’il pouvait déceler avec son regard de professionnel rompu à l’exercice. Observait-il les objets et leur disposition, en réfléchissant au déroulé des événements pendant la semaine où Brenae était morte ? Je ne remarquai que ce qui manquait : les étudiants. Une image de la jeune femme décédée me vint, affalée sur un des canapés près de la fenêtre, concentrée sur l’écran d’un ordinateur portable. Et ensuite ce fut Erik, qui entrait d’un pas nonchalant, apercevait Brenae et changeait de direction pour l’éviter.
Erik et Brenae. Le mentor et l’élève. Pas vraiment une nouveauté dans l’histoire des arts. Picasso et Gilot, Rivera et Kahlo, Pollock et Krasner, Rodin et Claudel, Stieglitz et O’Keeffe. Les plus vieux offraient aux plus jeunes leur savoir et leur expérience, les plus jeunes leur énergie stimulante. Et, en général, leur corps. Leurs relations, passionnées dans les premiers temps, connaissaient rarement une fin heureuse, et pourtant de tels rapports se produisaient à chaque génération, et il arrivait que le monde en bénéficie grandement.
Je me remémorai les mains habiles d’Erik qui empilaient et tordaient les chaussures ; je l’imaginai réglant une caméra sur la bouche de Brenae pendant qu’elle levait l’arme dégoulinante de lait vers ses lèvres. Et si c’était elle qui l’avait inspiré ? Et si c’était elle qui lui avait indiqué la façon de filmer le plan qu’elle souhaitait ?
Pendant que nous attendions notre guide du LAAC, j’échafaudai une version romantique de leur première rencontre : la salle de classe poussiéreuse et mal éclairée, à l’USC, un groupe d’étudiants en tongs et t-shirts délavés, Erik qui marchait de long en large devant l’écran d’un diaporama, en posant des questions. Les autres, en majorité de première année, restaient là, silencieux. Il les captivait avec son commentaire désinvolte, son allure juvénile de garçon aux cheveux bouclés.
Enfin quelqu’un leva la main. La voix de Brenae était catégorique, ferme. Elle réfuta la question qu’il venait de poser. Ou bien elle corrigea sa formulation. Elle avait à peine dépassé le stade physique de l’enfance, mais son visage était poli par une sensualité intense – focalisée non pas vers le jeune homme qui leur faisait le cours mais vers ce qu’il représentait : l’autorité, la compétence, le savoir. Elle le convoitait avec une force telle que sa personne en était magnifiée, devenait unique dans la masse anonyme des autres. L’intérêt qu’elle manifestait le rendit plus réceptif. Il comprit que cet intérêt était réel, rafraîchissant et intelligent, le rêve d’un auxiliaire d’enseignement. L’atmosphère s’électrisa entre eux, et le reste des étudiants en fut estompé. Après le cours, Brenae s’attarda. Elle le défia de nouveau, et il faiblit. Elle sortit de la salle de classe d’une démarche calculée, à croire qu’elle le savait épiant chacun de ses mouvements. La lumière qu’elle avait dégagée le faisait cligner des yeux tandis qu’il repensait à ses questions en rentrant chez lui au volant de sa voiture, et qu’il élaborait des réponses plus percutantes.
Mais il s’agissait de l’expérience que j’avais souhaité vivre, à une époque. Pas forcément celle de Brenae. Elle avait été ici, une étudiante de première génération, isolée, dans une université prestigieuse au sein d’une ville gigantesque. Avait-elle caché que sa mère travaillait dans un magasin de vente de pièces détachées automobiles, que son père maîtrisait l’art de la traite ? Des vies de ce calibre n’avaient rien d’infamantes là où elle avait grandi, mais les écoles de Los Angeles attiraient nombre d’étudiants ayant déjà une certaine expérience du monde, et issus de familles aisées, préparés depuis leur plus tendre enfance à intégrer un établissement compétitif, afin qu’ils soient assurés de préserver leur statut social. Brenae avait-elle prévu à quel point elle changerait en les fréquentant ? Dans la bio qu’elle avait rédigée pour Packing, elle avait dit que le jour où elle avait suivi son premier cours d’histoire de l’art, elle avait changé de matière principale, orientant sa première année vers l’étude de l’art. Erik avait dû être présent.
À quoi ressemblait-il, trois ans plus tôt ? J’essayai de faire apparaître une version plus fraîche, plus tendre de son charme à la désinvolture adolescente. Mais tout ce que je vis fut son potentiel. Erik était une passerelle pour Brenae. C’était déjà un artiste, il possédait des liens dans le domaine, et il tenait la caméra quand elle avait commencé à composer son œuvre. Il savait comment la filmer, et il restituait ses idées avec un réalisme plus saisissant qu’avant son intervention. Erik était celui qui lui apportait une légitimité artistique. Il était à sa place, et s’il disait que Brenae était à sa place, elle aussi, elle l’était. Elle avait besoin de cela, parce qu’elle venait de nulle part et qu’elle ne se sentait pareille à personne d’autre.
Qu’attendait-elle d’autre de lui ? Le désir physique, les rapports sexuels, ce point était clair, du moins selon les dires du jeune homme. Mais avait-elle cherché l’amour ? Était-ce trop ringard ou naïf, de nos jours ?
Admettons que Brenae n’ait rien désiré de tout cela. Qu’elle ait seulement voulu le savoir. Un gain intellectuel. Et si leur relation avait débuté par des cours privés – Erik avait tant de choses à lui apprendre, et elle était avide de tout apprendre –, pour ensuite basculer dans la manipulation, de la même manière que Picasso avait manipulé la pauvre Françoise Gilot, la félicitant et allant plus loin, l’étreignant et l’embrassant, pour un peu plus tard la tourner en ridicule, ensuite l’obliger à admettre sa domination sur elle, et la rejeter avant de la supplier de revenir ?
Il était impossible de le savoir. Toutefois, alors que je contemplais ce vaste blockhaus, avec ses panneaux muraux envahis d’affiches, je constatai qu’au fil de ses décennies d’existence cette partie du LAAC avait accueilli toutes les variantes de l’histoire frappante du mentor et de l’étudiant : celles qui s’étaient déroulées dans la générosité et celles marquées d’une indifférence cruelle ; celles qui s’étaient arrêtées à la fin du cours, et celles qui avaient commencé après ; celles durant lesquelles les protagonistes ne s’étaient jamais effleurés ; celles emplies d’une confiance permanente ; celles où ils s’étaient soutenus mutuellement, le cadeau d’une vie – de même que la version dans laquelle l’un enfonçait l’autre, et celle où ils se noyaient ensemble.
Gilot avait refusé d’être une victime. Au bout de dix ans et après avoir enduré d’innombrables menaces de Picasso, elle était partie, en emportant ce qu’elle avait gagné et en laissant le reste derrière elle.
Brenae était partie, elle aussi, mais elle n’avait rien gagné.
Un homme au visage blafard et austère se matérialisa à côté de nous, dans le hall. Il était si mince que ses hanches seraient entrées dans le jean d’une gamine de douze ans. Il grimaça en nous serrant la main, et son poignet osseux battit immédiatement en retraite dans sa manche boutonnée.
— Je me présente : Jim, responsable des ateliers. Désolé, en général le directeur ne vient pas ce jour de la semaine, nous dit-il, et il exhiba un trousseau de clés et des passes magnétiques. Aimeriez-vous voir les ateliers ? Je crois comprendre que c’est le motif de votre venue.
— Ce sera avec grand plaisir, répondit Janis.
Elle se tourna vers Ray pour qu’il approuve. Il acquiesça.
— Et toute autre chose que vous voudrez bien nous montrer au passage, ajouta-t-il avec un accent du Sud appuyé. N’hésitez pas.
Jim eut un petit haussement d’épaules, peut-être pour nous faire comprendre que les bonus à la visite standard n’étaient pas de son ressort, et il se dirigea vers l’entrée d’un couloir situé au fond du hall. Nos pas y produisirent des échos étrangement creux. J’étais contente d’être là, contente d’avoir un contexte dans lequel visualiser les derniers jours de Brenae, mais sans parler à des gens je ne voyais pas comment nous trouverions quelque chose de nouveau au LAAC. Les couloirs déserts et silencieux me rappelèrent l’interchangeabilité des étudiants. Quelques années durant, le LAAC était à eux. C’étaient leurs ateliers éclaboussés de peinture, leur bibliothèque minuscule, leur cafétéria et leurs pains vapeur à la viande du mercredi. Et puis, avec une soudaineté et une intensité égales, tout cela devenait la possession d’autres élèves. Ce flux constant traversant l’établissement avait sans doute protégé Hal, lui avait permis de soutenir n’importe quel étudiant de son choix. En deux ans, peu d’entre eux en seraient arrivés à connaître personnellement Erik Reidl ou Brenae Brasil.
Jim allait d’un pas alerte, nommant ici et là un local, un labo, tous indiqués par de petites plaques. Les longueurs de couloir sans fenêtre du bâtiment, avec leur carrelage et leurs lambris vieillis, datant des années 1970, n’aidaient pas à dissiper l’impression de répétition et de déplacement. Seule la bibliothèque était ouverte, déserte si l’on exceptait deux étudiants et le bibliothécaire derrière son bureau. Nous la dépassâmes sans ralentir, puis la Super Shop, où Brenae avait travaillé. La porte était close, avec à l’intérieur les soudeuses, les sableuses, les machines pour le bois réduites à l’état de masses inertes. Jetant un coup d’œil dans la salle, je me demandai où se trouvait le bureau qu’avait occupé Brenae, quand elle vérifiait l’outillage pour les autres étudiants.
Janis parut s’agacer de notre silence.
— Quelles questions voulez-vous poser à Jim ? Il travaille au LAAC depuis trois ans. Il saura vous répondre. Ancien diplômé, si je ne me trompe ?
Il lui sourit nerveusement.
— J’ai composé plusieurs installations différentes.
— Tout ça est bien vague, Jim, le tança-t-elle avec bonne humeur.
La remarque parut l’effaroucher, puis il rit.
— Ça n’en avait pas l’air, à l’époque.
Étions-nous supposés l’interroger à propos de Brenae ? Je regardai Ray. Il secoua la tête.
— Ça vous a plu d’étudier ici ? demanda-t-il.
— Ça a transformé ma vie.
J’intervins à mon tour :
— Et c’est arrivé comment ?
— La bonne question est “Comment ça ne pouvait pas arriver ?” L’expérience qu’on acquiert ici, vous ne la trouverez nulle part ailleurs.
Il n’y avait aucun snobisme, aucune remontrance dans le ton employé, mais il semblait déconcerté par ma question. À ses yeux, je n’avais sans doute rien compris à ce qu’était le LAAC.
Nous approchions de l’amorce d’un escalier, et Jim fit halte.
— Oh, souffla-t-il. Peut-être que quelqu’un parmi vous préférerait prendre l’ascenseur ? On en a un.
— Est-ce qu’il donne directement sur le bâtiment des ateliers ?
— Non, par ce chemin il faut quand même passer par l’extérieur pendant une minute, dit-il en agitant les clés. Mais on peut le prendre, si vous voulez.
— Pas de problème, déclara Ray. Monter des marches, ça nous va.
Je devinai ses intentions : il voulait savoir s’il existait plusieurs accès au bâtiment abritant les ateliers. Cela expliquerait que quelqu’un soit entré jeudi sans être vu dans le local de Brenae.
Au-dehors, le soleil matinal baignait une cour tronquée, flanquée de tous côtés par des murs sinueux. Le tout évoquait un croisement entre une cour de prison et un jardin secret. Au-dessus de cet espace, le ciel d’un bleu éclatant s’épanouissait. La pelouse était clairsemée, sa surface parsemée de petites zones de gravier et de bancs en acier. Ici, contre un mur, quelqu’un avait placé un amoncellement soigneusement agencé de bocaux en verre poussiéreux, et là, du fil de fer argenté dessinait autour d’un bassin des entrelacs qui créaient une sorte de filigrane complexe. Des symboles mystérieux décoraient une grande plaque épaisse de roche rose, ce qui lui donnait une apparence à la fois antique et moderne, une sorte de pierre de Rosette contemporaine.
Je m’arrêtai devant cette œuvre.
— Qu’est-ce que ça représente ?
Jim se tourna vers moi.
— C’est la traduction du menu du Canter’s Deli. Quelqu’un a inventé son propre langage hiéroglyphique, et c’est la clé pour le déchiffrer.
Les symboles – des petits chats, un parapluie, une collection de points – ne m’évoquaient pas une soupe aux kneidleh ou du pastrami, mais le lustre pâle de la pierre me rappelait l’adobe californien, un élément solide qui semblait également fragile.
Jim fit halte devant une porte en acier récemment posée et brandit son trousseau de clés. Il en chercha une parmi elles.
— Les gens la maintiennent ouverte, la plupart du temps, mais pas avant qu’il soit plus tard dans la journée, murmura-t-il.
Il la déverrouilla et nous entrâmes dans un hall étroit, peint en blanc, gravé et taché avec des substances indéfinissables. Le carrelage était craquelé. Des portes cabossées perçaient les deux murs du couloir, certaines peintes de couleurs vives, d’autres ornées d’autocollants, quelques-unes nues. L’une d’elles n’avait pas de clenche du tout, seulement un marteau suspendu à un fil de fer. Pour la première fois depuis mon arrivée, je ressentis la mystique de la ruche régnant à L.A., l’atmosphère d’une vie industrieuse et créative commune à tous qui planait sur ces lieux. Derrière chacune de ces portes, jour et nuit, des gens peignaient, burinaient, cousaient, dessinaient. Les cloisons s’élevaient aussi haut que le chambranle des portes, mais les plafonds des ateliers étaient tous connectés, si bien que vous pouviez entendre votre voisin parler, coudre ou marteler. Et marteler. Et marteler.
— Ceux-là sont destinés aux étudiants en licence, expliqua Jim en désignant vaguement les murs. Il est évident qu’une petite modernisation ne leur ferait pas de mal.
— On pourrait voir l’intérieur d’un de ces ateliers, je vous prie ? demanda Ray avec une courtoisie exceptionnelle chez lui.
— Hum, grogna notre guide avec un autre geste las de la main. Ils sont tous occupés. Et les gens sont assez susceptibles quand il est question de… Enfin, on peut toujours frapper à une porte.
— D’accord, dit Ray. On ne veut réveiller personne.
Il paraissait en rogne, cependant, comme si jeter un coup d’œil dans l’atelier désert de quelqu’un constituait une requête très anodine.
— Continuons, alors, décida Janis.
Nous arrivâmes à l’extrémité du couloir et franchîmes une autre porte grinçante. Chacun de nos pas était amplifié par les murs et le sol nus. Le manque d’intimité des ateliers me frappa de nouveau. Pourquoi n’y avait-il pas eu plus de monde à entendre la détonation d’une arme à feu ?
— Comment les gens supportent-ils le bruit ? dis-je.
— Écouteurs de haute qualité, expliqua Jim. Le premier conseil qu’on donne aux candidats, à l’orientation : achetez-vous un bon casque audio si vous ne voulez pas perdre la tête.
Il s’exprimait sans une once d’ironie et nous invita de la main à le suivre dans un couloir plus large, sur lequel ouvraient moins de portes. Ici l’éclairage était plus décent, et les murs rejoignaient le plafond.
— Grosse différence, observa Janis.
— C’est le nirvana des ateliers, fit Jim. Ceux-là sont tous réservés aux étudiants licenciés, et leur attribution donne lieu à un tirage au sort. Ce serait super si tous étaient aussi bien.
— Une petite chance qu’on visite l’un d’entre eux ? tenta Ray. Ils sont vraiment impressionnants.
— Hum… – Jim contempla les murs du même regard que s’il venait de remarquer de nouveaux marquages. – Il y en a un vide dans le prochain bâtiment. Il n’est pas aussi bien, mais… Ou bien vous pourriez revenir quand on aura plus de temps pour arranger l’affaire. Demander la permission.
Il tripota nerveusement son anneau chargé de clés.
— J’aimerais voir un de ceux-là, déclara Ray avec autorité. Je n’aurai pas le temps de revenir.
Il savait que l’atelier de Brenae se trouvait dans ce couloir, je le compris alors. Et il comptait bien l’inspecter. C’était ce que je souhaitais, moi aussi, mais depuis que nous avions quitté le hall d’entrée j’avais l’intuition très nette que ce campus recelait un autre endroit où je devais absolument me rendre.
Jim eut une moue négative.
— Je ne peux pas…
— Montrez à ce monsieur ce qu’il veut voir, ordonna Janis. Votre directrice du développement le ferait. Je la connais, et elle fait n’importe quoi contre un dollar.
Jim regarda successivement l’un et l’autre accès au couloir, puis il trottina vers une porte située près de son extrémité.
— Vous ne devez toucher à rien, indiqua-t-il. C’était celui d’une étudiante qui est décédée au printemps dernier, et la police nous a demandé de laisser l’atelier libre jusqu’à la fin de l’année. C’est propre, mais j’espère que vous n’êtes pas impressionnables.
Tant qu’il n’avait pas prononcé le mot impressionnable, j’étais prête à accompagner Ray et Janis dans l’atelier de Brenae, pour voir ce que voyait le détective privé et essayer de saisir ce qu’il espérait trouver. Mais maintenant une autre pensée s’imposait à moi. Une idée tout à fait digne de Brenae. Si la disparue n’avait pas pu montrer ses vidéos sur les murs du LAAC, elle avait peut-être imaginé un autre moyen de les rendre publiques.
— Désolée, dis-je, mais j’ai juste besoin d’un peu d’air frais. Je vous rejoins pour la suite de la visite.
— Je comprends, vous savez, répondit Jim avec sympathie. Croyez-moi, ça a été bien pire quand l’équipe des médecins légistes était là. J’ai vu certaines choses que j’aimerais effacer de ma mémoire.
— Par exemple ? s’enquit Janis qui paraissait autant surprise que dégoûtée par le tour que prenait la conversation.
— Ils utilisent des sortes de couteaux à mastiquer, répondit Jim. Bref. Juste un coup d’œil rapide, d’accord ? Je pourrais avoir de gros problèmes.
Il entra derrière eux.
Je m’éloignai sans hâte, regard rivé au sol, dans la même attitude que si j’avais réprimé une envie pressante de vomir. Je ratais l’occasion d’examiner attentivement le lieu où Brenae était morte, mais je n’avais pas pu réprimer ma réaction. Il fallait que je retourne à la bibliothèque.
J’affichai une expression neutre en entrant dans la salle, quand bien même j’avais l’impression de déparer dans ma tenue pseudo-élégante du West Side. Les étudiants présents levèrent les yeux vers moi avant de revenir à l’écran de leur ordinateur portable. Le bibliothécaire, qui ressemblait à notre guide avec vingt ans de plus – maigrelet, les paupières clignotantes, paré d’une barbichette soignée jusqu’à l’obsession –, me lança un regard scrutateur. J’allai immédiatement consulter les ouvrages disponibles sur les rayonnages, juste au cas où, mais les noms d’auteur passaient directement de Bennio à Broncs. Je m’intéressai ensuite à la section vidéos. Les boîtiers colorés des DVD avaient été remplacés par d’autres, tous blancs et marqués de leurs titres en grosses capitales. Comme tous les coups de chance, il me sembla que ma cible aurait dû être plus difficile à repérer – qu’il y aurait eu un faux tiroir ou une étagère amovible qui dissimulait l’After-Parties de Brenae Brasil. Mais il était là, un exemplaire de la vidéo que sa créatrice avait supposément détruite, exposé à la vue de tous, attendant que quelqu’un le découvre.
J’hésitai à peine. Je me positionnai hors de vue du bibliothécaire. En cinq secondes j’avais glissé le disque laser dans mon sac à main, remis le boîtier à sa place, et je prenais le chemin de la sortie.
Je me hâtai de retourner dans l’aile des ateliers par la porte que j’avais calée en position ouverte et j’adressai un petit signe à Jim, planté dans le couloir, qui tirait sur les poignets de sa chemise. J’entrai dans l’atelier au moment où Janis et Ray s’apprêtaient à le quitter. C’était une simple pièce vide, bien éclairée, avec des murs aussi lisses que des panneaux d’affichage et constellés de centaines de petits trous de punaises. Désormais, la scène de la mort de Brenae n’existait plus que dans les dossiers et les mémoires. L’acoustique de l’endroit amplifiait le son de nos moindres mouvements. Même notre respiration produisait un bruit ténu semblable au va-et-vient lointain d’une scie.
Ray examinait la fenêtre, qu’il ouvrit et referma au ralenti. Elle donnait sur un terre-plein central recouvert de copeaux de bois, le parking, des arbres, et le ciel. Un paysage de banlieue sans rien de remarquable. La haute vitre comportait un panneau amovible qui s’ouvrait horizontalement vers l’extérieur, et le reste s’élevait sur plus d’un mètre quatre-vingts.
Les experts en criminalistique avaient passé les lieux au peigne fin. D’après leurs rapports, je savais quel coin Brenae avait choisi, et je connaissais la signification des éraflures et des creux sur le mur. Les techniciens avaient gratté afin d’enlever les parcelles de cervelle et d’os crânien, dans le but d’extraire la balle de la cloison. Ils avaient mis dans des poches stériles et emporté le projectile, l’arme et tous les autres objets présents dans l’atelier, y compris l’ordinateur portable, un flacon de pilules vide, une paire de mules, un mug au fond bordé d’un cercle de café séché, et une feuille déchirée en un tas de morceaux qu’ils avaient patiemment réassemblés et scotchés, dans l’espoir de trouver un message. Mais le papier était vierge. Ils avaient également enveloppé le matelas avant de le déménager.
Ils avaient aussi placé Brenae dans un sac mortuaire spécial et, quelque part dans un autre immeuble de ce pays, un médecin légiste avait minutieusement examiné son cadavre à la recherche de traces de coups ou de signes de pénétration (aucun décelé), puis il avait étudié la blessure, prélevé des échantillons pour analyse toxicologique, tandis que les inspecteurs interrogeaient les étudiants, les membres de l’encadrement et la famille à propos des derniers jours de la décédée. Toutes les personnes questionnées avaient fourni un alibi, à l’exception de Pearson et Davi, qui s’étaient tous deux trouvés seuls à leurs domiciles respectifs cette nuit-là. Tous les spécialistes qui s’étaient penchés sur cette affaire en arrivaient à la même conclusion : quelque part entre minuit et quatre heures du matin, Brenae s’était allongée, avait placé un grand oreiller sur son visage, collé le canon de l’arme sous son menton, et pressé la détente.
Je me tenais là, dans la pièce où c’était arrivé, et je ne parvenais toujours pas à le croire. Et, je le savais, Ray non plus. C’était pourquoi il avait vérifié les fenêtres, et maintenant le plafond. Nous étions incapables de ne pas voir un meurtre. La violence qui avait présidé à la mort de Brenae : elle exigeait une explication autre que l’effet de l’isolement et du désespoir. Et parce que nous étions en possession de la vidéo de sexe, un élément que le LASD n’avait pas vu, l’affaire semblait désormais différente de celle qu’ils avaient résolue. Les enquêteurs avaient défini chez Brenae un éventail de motivations au suicide : sa situation financière, une position précaire au sein de l’école, l’absence de traitement médicamenteux. Pour moi, ils avaient quelqu’un sur qui se focaliser. Erik. Erik était allé la voir le mardi. Il affirmait qu’il avait tenté de lui parler, sans succès. Mais le jeudi, Brenae était morte, et durant les premières heures du vendredi, Lesson in Red avait été effacé.
— Quelque chose ? murmurai-je.
Ray pivota et désigna du doigt la lucarne et la galaxie en plastique luminescent que quelqu’un avait collée là.
— Des étoiles factices, dit-il.
— Pas grand-chose à découvrir, déclara Ray lorsque Jim nous eut laissés après nous avoir raccompagnés au parking.
Les étudiants commençaient à se rassembler sur le campus, et Hal ferait peut-être son apparition, lui aussi. Nous nous réfugiâmes dans l’ombre d’un platane, derrière la voiture de Janis.
— Ce qui ne m’étonne pas, commenta-t-elle. Des mois se sont écoulés.
Je faillis annoncer ma découverte dans la bibliothèque, mais je vis que Ray regardait au loin, l’air pensif, poings enfoncés dans les poches.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Dites-le-nous.
— Vous permettez ? demanda-t-il à Janis. Juste une minute.
— Bien sûr, répondit-elle.
Il alla jusqu’à sa voiture et sortit du coffre son ordinateur portable. Pendant que l’appareil démarrait, il leva les yeux vers moi.
— Pourquoi avez-vous quitté l’atelier ? Vous n’aviez pas l’estomac pour ça ?
Il m’avait serré de près pendant tout notre trajet de retour à travers les ateliers, les couloirs carrelés, le jardin secret et les portes vitrées de l’entrée. On aurait pu le croire prêt à me rattraper si je défaillais. Je ne voulais pas lui mentir, pas plus qu’à Janis, mais si je montrais le DVD à celle-ci tout de suite, je craignais qu’elle veuille en avoir la garde exclusive, et ce ne serait plus le mien, plus ma trouvaille.
Je sentis qu’on saisissait mon bras.
— C’est normal, dit Janis. Le chagrin emprunte des voies étranges. Vous l’éprouvez en ce moment, et pourtant vous ne connaissiez pas Brenae personnellement. C’est normal d’être malade devant tout ça.
Elle laissa sa main sur moi, et son visage arborait une expression si soucieuse, si maternelle que je manquai lui confesser ma découverte, mais elle se tourna vers Ray.
— Allez-y. Montrez-nous ce que vous avez.
Il déposa l’ordinateur sur son coffre refermé et redressa l’écran.
— Dites-moi ce que vous voyez, nous enjoignit-il. Par terre, à côté d’eux.
Lesson in Red défilait à nouveau, et toute la vidéo était atroce. Il m’était de plus en plus pénible de regarder l’homme la forcer. Plus j’en apprenais sur le compte de la jeune femme, plus j’en apprenais sur le compte d’Erik, et plus c’était difficile à endurer. Auprès de moi, je sentais Janis se balancer d’un pied sur l’autre.
— Cette scène est monstrueuse, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.
— Là, dit Ray en stoppant l’enregistrement et en pointant l’index sur quelque chose au sol, près du lit. À quoi ça ressemble ?
Une petite chose pointue, blanche et brillante.
Une étoile autocollante.
Un fourmillement envahit mes nerfs. L’étoile en plastique, si c’était bien une étoile, ne prouvait pas que la vidéo avait été tournée dans l’atelier de Brenae. Mais on n’en était pas loin. Si la jeune femme avait voulu que ce soit filmé au LAAC, et pas quand elle était étudiante en licence, cela réfutait toutes les affirmations qu’Erik avait proférées. Il avait précisé que leur relation était d’ordre purement sexuel, et qu’elle était terminée : il y avait mis fin plus d’un an auparavant. Mais elle ne paraissait pas du tout terminée.
— Et ici, ajouta Ray qui indiqua un rectangle ombré sur le mur, à côté du matelas. Ça correspond à la bouche d’aération dans l’atelier. Elle est située juste sous les trous de deux vis dans le plafond, là où Brenae aurait pu placer une caméra. Et en l’installant, elle aurait fait tomber l’étoile.
— Eh bien, dit Janis avec une pointe de satisfaction, il semblerait qu’on progresse…
Des voitures arrivaient dans le parking, à présent, et j’observai le LAAC, les étudiants en ordre dispersé qui se dirigeaient vers le bâtiment, avec leurs sacs à dos et leurs sacoches remplies de matériel, prêts à suivre leurs cours.
— Je tiens à voir le site retenu pour le nouveau musée, dit Janis à Ray puis, à mon intention : Mon chauffeur vous conduira à la Westing. C’est votre dernière journée là-bas, ma chère. Nelson veut récupérer son ancienne assistante.
Ces paroles me parurent suspendues dans l’air. Mon dernier jour à la galerie ? Et ensuite ?
— Je vais montrer la transcription des entretiens de Ray à quelques personnes, et aussi la vidéo, probablement, dit Janis en notant l’incrédulité qui s’inscrivait sur mes traits. Écoutez, le LAAC est un endroit merveilleux, c’est évident. Je souhaite que cet établissement prospère. Ma venue ici aujourd’hui m’incite à prendre mes distances avec des révélations publiques. Je préférerais faire pression de la meilleure manière possible dans un premier temps. Si le conseil d’administration apprend que Hal protégeait un étudiant au prix d’une situation horrible pour une autre élève ayant les antécédents de Brenae, il sera obligé d’enquêter. Hal s’en trouvera déstabilisé. Ces projets de musée seront mis en sommeil, mais le LAAC n’en sera pas affecté. C’est Hal qui le sera. Sur le long terme, c’est mieux.
L’était-ce vraiment ? Je ne le pensais pas. Je cherchai un soutien auprès de Ray. Il fit glisser sa main sur le revers de sa veste.
— Si je comprends bien, vous voulez y aller graduellement, lui dit-il. Imaginons que le conseil ne réagisse pas. Nous pourrons toujours…
— Il réagira, coupa-t-elle sèchement. Nous sommes face à un scandale.
Mon sac à main pesait lourdement à mon épaule. Janis forcerait peut-être Giroux à descendre de son piédestal, mais elle ne défendrait pas la cause de Brenae, ni son histoire. Son histoire véritable, dans son intégralité, écrite dans la chair et le sang.
— Je vous retrouve plus tard, déclara Ray.
Il me lança un regard appuyé.
Janis consulta sa montre.
— Et ne vous inquiétez pas pour le nouveau musée, Maggie, dit-elle avec conviction. Pour Hal et Steve, c’est une question d’argent et de prestige. Pour moi, c’est une question de famille. Je ne les laisserai pas gagner la partie.
Le chauffeur de Janis mit de la musique pakistanaise et resta silencieux, ce qui me convenait très bien. Je sortis le DVD de mon sac et le contemplai, en m’interrogeant sur son contenu. Qu’avait dit Hal ? C’était une vidéo montrant des gens qui quittaient des soirées. Il l’avait refusée parce qu’il la jugeait banale, dépourvue d’intérêt. Mais Brenae en avait placé une copie dans la bibliothèque du LAAC, peut-être par simple volonté que sa création fasse partie de l’histoire de l’école. Maintenant que j’avais vu son atelier désormais inoccupé mais qui avait été trempé de son sang, maintenant que j’avais entendu Janis Rocque elle-même renoncer à défendre sa cause, je me rendais compte que l’histoire de Brenae pouvait être effacée de façon inexorable.
C’est à moi qu’incombait la tâche de la préserver. Je me demandais toujours si j’en avais le droit. Je n’étais pas une artiste : j’étais issue de la classe moyenne blanche d’un État blanc, et je n’avais jamais connu la sensation de précipice que génère l’insécurité financière, ou l’isolement culturel que Brenae avait dû affronter à l’école. Je n’avais jamais été réduite à sa position, littéralement coincée sous un homme qui abusait d’elle. Qui plus est, je croyais au glissement de l’attirance à la passion sexuelle face au pouvoir. Je savais que ce phénomène pouvait se produire chez une femme – même si rationnellement, politiquement et personnellement je me refusais à la voir dans ce rôle. Cela m’était déjà arrivé.
Nous n’avions jamais eu d’atomes crochus, moi et mon cher auxiliaire d’enseignement en histoire de l’art. Mais j’avais été plus qu’une stagiaire pour Jay Eastman, le journaliste qui m’avait menée à Nikki Bolio et qui m’avait protégée après la mort de notre informatrice.
Cela s’était développé entre nous sans que l’on s’en aperçoive. J’étais une étudiante diplômée jeune et naïve, qui portait encore des tenues en batik froissé et buvait de la camomille infusée dans des bocaux à conserve. Jay avait passé la quarantaine, il était barbu et sa tête à la chevelure ondulante argentée le parait d’une séduction qu’il ne dégageait certainement pas quand il était jeune homme. Il était distingué. Il portait toujours des vêtements pimpants en coton et des chaussures impeccablement cirées. Une pointe d’accent new-yorkais colorait ses propos spirituels et catégoriques.
Durant les premières semaines, je me contentai de me présenter au bureau qu’il louait à Winooski. Je ne pense pas que j’étais à ses yeux plus qu’une jeune fille un peu godiche quoique de bonne volonté, mais il n’avait personne d’autre à qui parler, et nous nous rapprochâmes peu à peu à cause des occupants trop bruyants du bureau voisin, un couple qui gérait une structure à but non lucratif sur le déclin en même temps qu’un mariage allant à vau-l’eau. Jay était marié, lui aussi, et il avait un fils. Il semblait tirer un amusement sardonique des concours de beuglements des deux autres. Néanmoins il ne dévoila jamais aucun détail de sa vie personnelle, et je ne l’y incitai jamais. Nos rapports évoluèrent peu à peu, se limitant d’abord à des roulements d’yeux communs, des sarcasmes partagés en réaction aux éclats de voix du couple, pour ensuite se muer en analyses approfondies des communautés qu’il étudiait – et je lui étais utile dans cet exercice, j’en avais la certitude. Je l’aidai à comprendre mes voisins ruraux appauvris et les choix qu’ils faisaient. Jay venait d’une banlieue de New York, et pour lui la désespérance en ce pays n’était qu’une abstraction qui pouvait être modelée afin de correspondre à une théorie. Pour moi, il s’agissait d’une multitude d’espoirs individuels brisés, pour différentes raisons. Je le mettais au défi de nous connaître mieux.
Nos dialogues devinrent passionnés, enjôleurs, et bien que nous restions aux deux extrémités de la pièce, assis derrière nos bureaux de location en piteux état, je sentais que nous tissions des liens d’une qualité que je n’avais encore jamais connue, pas même avec le petit ami fréquenté pendant deux ans et avec qui j’avais rompu récemment. Je sentais en moi une amplitude, une expansion et une force nouvelles grâce à l’attention que Jay me portait, et lorsqu’il sortait du local, ce que j’étais en sa présence me manquait. Je commençai à penser tout le temps à lui, à plaisanter avec lui en esprit, à me demander quelle appréciation il avait eue de ma dernière remarque. Il pensait à moi, également. Quand je m’absentai une semaine pour un congé en famille, je retrouvai la boîte à lettres de mon appartement emplie d’une copie de son dernier ouvrage, tout juste publié, avec une carte postale à l’intérieur. “Maggie, vous me manquez démesurément, écrivait-il. Revenez vite, s’il vous plaît.” Je ne mentionnai jamais la carte postale, et à mon avis il ne souhaitait pas que je le fasse, mais je lui confiai plus tard que j’avais adoré le livre. C’était la vérité. Cet été-là, même ses condamnations verbales eurent un effet sensuel sur moi, tant elles étaient exactes et introspectives. Jay n’avait rien d’un écrivaillon. C’était un journaliste qui savait vous donner conscience de votre existence, là où vous étiez.
Pas à pas, il me convainquit de pousser une source, une autre jeune femme, à se livrer. Nikki était l’ex-petite amie d’un dealer, une blonde timide, au visage grêlé d’acné et au corps de danseuse. Je l’avais connue dans un restaurant où nous étions toutes deux employées. (Jay m’allouait un salaire insuffisant pour en vivre, et j’augmentais mes revenus en travaillant comme serveuse certains soirs.) J’avais entendu Nikki se vanter du prix élevé de son blouson en cuir, puis je l’avais vue le revendre à une autre serveuse pour une somme ridicule, quelques mois plus tard.
— Faites-lui sentir qu’elle a de l’importance, me conseilla Jay en marchant de long en large dans notre bureau, à longues enjambées. Est-ce qu’elle a des proches plus jeunes, dans sa famille ?
Nikki avait deux nièces et un neveu.
— Dites-lui qu’elle rend leur futur meilleur. Demandez-lui de se rappeler comment était le Vermont pendant son enfance.
En fait, ses jeunes années avec une mère célibataire avaient baigné dans la pauvreté et les difficultés, mais ce fut de cette manière que nous finîmes par la ferrer. Nikki aimait sa mère, et elle se montrait d’une loyauté sans faille envers elle. Or sa mère avait commencé à prendre des pilules contre la douleur, puis à en vendre quelques-unes, et à en consommer plus.
J’avouai à Jay que je n’avais pas envie de continuer à harceler Nikki, étant donné que ses révélations risquaient d’incriminer sa mère.
— Allons, Maggie, quelle sorte de mère est-elle donc, avec toutes ces pilules qu’elle ingurgite ? Elle est en train de se tuer lentement, dit Jay d’un ton impatient. Ce livre pourrait permettre de mettre sur pied un système d’aide destiné à des gens comme elle. On sonne l’alarme au niveau national. Les programmes et les fonds nécessaires suivront.
Sous pression, je réussis à obtenir que nous rencontrions Nikki tous les deux, et que ce soit lui qui l’interroge. Tout d’abord, il la complimenta pour son courage et lui recommanda de faire attention à sa propre sécurité. Je le regardai faire, moi aussi sous son emprise : l’auteur célèbre, plein de charme et de sagesse, et les deux filles de la campagne. Nikki rougit et se rongea les ongles, mais elle n’abrégea pas l’entrevue.
— Ils vont me tomber dessus, dit-elle après avoir expliqué l’importance du réseau et comment les dealers utilisaient les pistes de motoski pour convoyer la drogue. Mais je m’en fiche. Je veux juste que ma maman redevienne comme avant.
Quand on retrouva le cadavre de Nikki, et que sa mère perdit ainsi son unique enfant, Jay me dit que nous serions plus en sécurité loin l’un de l’autre. Il se réfugia alors à New York. Sa tutelle sur moi prit fin de manière abrupte, sous la forme de quelques mails tendus. Je retournai à la maison et entrepris de postuler à des emplois d’enseignante en Asie. Je me sentais hébétée, abattue, plus vieille que mon âge réel, mais aussi pareille à une enfant qui se serait blessée en manipulant des jouets dangereux. Au bout de deux mois, Jay revint dans le Vermont avec l’objectif de régler les détails de l’affaire. Auparavant il m’écrivit qu’il me savait en colère et attristée après ce qui était arrivé à Nikki, mais il insistait pour me voir. Je n’aime pas comment ça s’est terminé, disait-il. Rien de tout ça. J’acceptai son invitation à déjeuner. Il jeta son dévolu sur un restaurant à l’atmosphère feutrée, romantique, dans une petite rue et, en me détestant pour cela, je choisis une tenue digne d’un rendez-vous amoureux.
Il était déjà attablé lorsque j’entrai dans la salle, et son visage s’illumina d’un coup à ma vue, avant de s’assombrir quand il remarqua mon expression. Pendant les vingt premières minutes, ce fut un entretien à sens unique. Terrain connu pour Jay Eastman, le célèbre journaliste. Comment j’occupais mon temps, aujourd’hui. Avais-je envie d’aller m’installer dans un pays chaud, la Thaïlande par exemple, après avoir grandi dans le froid du Vermont. Est-ce que j’apprenais la langue, qui était tonale, donc difficile à prononcer, n’est-ce pas. Jay avait désiré me voir, mais maintenant que j’étais en face de lui, le préjudice qu’il avait connu était évident. Il harponna sa salade avec la fourchette à gestes pressés, et vida son verre en deux gorgées. Il se hâtait d’en finir.
— Le livre avance bien ? dis-je enfin.
— Il prend forme…
Il reposa son club sandwich dans l’assiette et s’excusa une fois encore pour ce qui était arrivé à notre jeune informatrice :
— Vous n’y étiez pour rien. Jamais, fit-il, et l’humilité brisa sa voix habituellement véhémente. Vous avez travaillé pour moi, et je suis désolé, vous comprenez ? Je suis sincèrement, désespérément désolé de ce qui s’est passé.
Il m’apprit également que la police l’avait cité à comparaître en tant que témoin, mais qu’il n’en serait pas de même pour moi parce que j’avais effacé mes enregistrements de Nikki et déchiré toutes mes notes.
— Je ne veux pas que vous soyez persécutée par une loi idiote, ajouta-t-il. Ça pourrait vous mettre en danger, sans parler de ruiner votre carrière.
Ce jour-là, Jay me parut avoir atteint la cinquantaine. Usé et paternaliste. Et, pour la première fois, avec des défauts. Je refusai de le voir ainsi. Alors que j’étais assise face à lui, dans l’éclairage flatteur, je regrettai l’ancien Jay, le conspirateur, le séducteur, celui qui parfois éprouvait pour moi plus que de la gratitude et le besoin de me protéger. Je voulais le Jay brillant et débordant d’énergie que j’avais adoré, qui m’avait adoré en retour, quand nous croyions tous deux en notre histoire, et l’un en l’autre. Le désir tressa ses spires d’acier dans tout mon corps, si bien qu’après le repas, quand nous nous levâmes et sortîmes dans la ruelle pour rejoindre l’avenue, j’étais tellement tendue que le ressort céda. Je plaquai Jay contre moi, l’enserrai dans mes bras et l’embrassai sur la bouche.
Il poussa un petit grognement de surprise. Il ne me rendit pas mon baiser, mais ses mains trouvèrent le chemin de ma taille, et pendant quelques secondes nous restâmes là, nos corps soudés, le baiser terminé mais nos regards toujours aimantés.
Il murmura mon prénom et me laissa aller. Nous marchâmes sans hâte jusqu’à l’avenue, côte à côte. Il chercha maladroitement à engager de nouveau la conversation, en bafouillant, mais je n’avais rien à dire. J’avais tout exprimé par le contact de mes lèvres et de mes yeux.
Ce moment reste un des plus intimes de mon existence.
Nous nous séparâmes devant ma voiture, et je n’ai jamais revu Jay Eastman. Jusqu’à ce jour, j’ai la certitude que si nous nous étions revus dans la soirée pour boire quelques verres, si je l’avais embrassé dans notre bureau et non dans la ruelle, si mon appartement avait été proche et que je l’y avais emmené, jusqu’à mon lit, ou s’il avait été plus jeune et plus disposé à accepter ce que je lui offrais, alors nous aurions couché ensemble. C’est tout aussi possible que l’autre éventualité : le baiser seul. La relation sexuelle aurait plongé ma vie dans la confusion. Mais je suis hantée par ce qui aurait pu se passer, par la conviction que si je revenais à ce moment dans la ruelle, je la désirerais encore, cette délivrance charnelle.
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