Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 14 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 8

8

 

 

Après avoir arrangé au mieux ma coiffure mouillée dans le miroir qu’offrait la vitrine du coffee shop, je lissai mon ensemble des deux mains, et j’entrai. Ray occupait une table où il feuilletait l’hebdomadaire gratuit fourni par la ville, une publication maligne qui se finançait en grande partie grâce aux petites annonces de prostitution à peine déguisée. Je me demandai comment le rédacteur artistique pouvait réagir aux révélations concernant un suicide et du harcèlement sexuel au LAAC. Je voyais le visage de Brenae sur la couverture du magazine, qui regardait le lecteur, avec sa chevelure épaisse pareille à un halo. Mais pas ma propre signature.

Ray se leva de son siège à mon approche. Il avait l’air de porter les mêmes jean et t-shirt que la nuit précédente, sous un veston, et ses yeux étaient cernés par le manque de sommeil.

Alors que nous faisions la queue, il me confia que l’inspectrice Ruiz allait arriver, mais que son bébé d’un an ayant laissé tomber son portable dans les toilettes ce matin, juste avant son départ, elle avait dû effectuer un détour pour acheter un appareil neuf. J’eus conscience de mon propre rire surpris, de mes mots compréhensifs, tout en pensant Elle est mère ? Mais comment ai-je pu ne pas le deviner, moi ? Cela parut presque divertir Ray. Je fus frappée par le fait qu’ils semblaient se connaître aussi bien. Plus que des professionnels impliqués dans une affaire commune. Comme des amis. Ou plus que des amis.

Nous commandâmes tous deux un café noir, et je notai avec une pointe d’amusement qu’il paraissait approuver ce choix spartiate. Les gobelets nous chauffèrent les doigts.

— Je veux qu’il soit noté que je vous offre le café, déclara-t-il en brandissant sa carte de crédit. Une longue journée nous attend.

Nous nous attablâmes.

— Les étudiants sont déjà là, et ils ne m’ont pas repérée, l’informai-je en remarquant son regard inquiet. Mais j’ai vu Layla. C’est sa fille, non ? Layla Goetz-Middleton ?

Il acquiesça, but une gorgée de son café.

— C’est curieux, cette tendance qu’on a de toujours éviter le bavardage agréable entre nous.

— Curieux qu’elle soit impliquée dans cette histoire et que vous n’ayez pas fait mention d’elle hier, répliquai-je.

Lorsque l’artiste Kim Lord ne s’était pas présentée pour l’inauguration de son exposition au Rocque, en avril, Ray et moi avions fini par suivre la même piste qui avait abouti à une impasse nommée Steve Goetz, un riche collectionneur et galeriste. Celui-ci avait consacré la majeure partie d’une vingtaine d’années à tout faire pour truquer la valeur des œuvres de Kim Lord sur le marché en achetant et rachetant ses tableaux sous différentes identités. Il prétendait que c’était là une expérimentation conceptuelle visant à démontrer le pouvoir d’un collectionneur vis-à-vis de la cote d’un artiste. Mais après l’assassinat de Kim, Janis avait contraint Goetz à vendre la plupart des toiles au Rocque, et il avait évité que ses manigances soient connues du plus grand nombre.

Néanmoins le personnage m’avait effrayée lors de notre rencontre à sa galerie, au printemps dernier. Je me remémorais sa froideur et sa suffisance. Et je me souvenais de l’hostilité que Ray avait manifestée envers lui, également.

— Vous donniez l’impression de vous méfier de lui, même après…

Je ne terminai pas ma phrase.

— Vous vous êtes vraiment remise de tout ça ? dit Ray, son regard bleu me dévisageant.

Son inquiétude pour ma santé physique semblait sincère. Spontanée, aussi, comme s’il n’avait pas pensé à poser la question avant. Pas la nuit dernière, pas au Café Francesca, pas à Wonder Valley.

— J’imagine que je suis “rétablie”, dis-je, alors que j’étais subitement déstabilisée. Pourquoi ?

— Vous avez ce drôle d’air, là, maintenant.

Je fixai sur lui un regard interrogateur. Il soupira, passa une main dans ses cheveux.

— Je ne sais pas comment l’expliquer. On aurait dit qu’une part de vous était tendue, que vous vous prépariez à une sorte d’affrontement.

Je sentis un étau comprimer ma cage thoracique.

— Je vais bien, marmonnai-je.

— Dieu soit loué, dit une voix derrière nous.

Une chaise fut tirée à notre table et l’inspectrice s’assit lourdement à côté de nous. Ce matin, elle avait modifié son apparence. Elle portait un autre ensemble sans pli, mais une lueur de douce folie habitait son regard, et sa chevelure était décoiffée.

— Je ne peux pas m’occuper d’une autre… – Elle s’interrompit, prit le temps de humer l’odeur riche de café qui flottait dans l’air. – J’ai besoin que le restant de la matinée soit exempt de toute situation de crise, dit-elle sur un ton plus posé, plus professionnel. Maintenant que nous sommes tous réunis ici… – Elle me dévisagea un instant, bouche bée. – Seigneur. Vous êtes venue en courant, ou quoi ?

— J’ai marché.

— Vous êtes toute rouge. Je vais vous chercher de l’eau avec de la glace.

Elle bondit de son siège et alla se placer dans la file d’attente, en aplatissant de la main ses cheveux et en jetant des regards suspicieux dans ma direction.

Je haussai les épaules, puis ôtai ma veste, sans rien laisser transparaître de mon trouble. Mais l’air conditionné de la salle piqua mes épaules et mes bras dénudés. Le haut noir que j’avais choisi était en soie fine, et je n’avais pas prévu de l’exhiber, surtout devant Ray. Il eut le bon goût de regarder ailleurs. Je compris la réaction de Ruiz : pourquoi avais-je pris le risque de venir à pied et de froisser une tenue qui avait coûté plus de mille dollars ? Pour me sentir jeune et libre ? Pour prouver que cette ville ne pouvait pas me mettre en cage ? Aucune de ces raisons n’était la bonne. Tout venait de Brenae. J’avais cherché à me détacher de la colère destructrice que j’éprouvais face à ce qui lui était arrivé. Et j’avais échoué.

— Eh, fit Ray en se penchant en avant.

Je détectai le parfum du café et, plus subtile, l’odeur de sa peau et de ses cheveux, qui étaient secs et lisses, rappelant presque de la paille.

— Deux choses, dit-il. Primo, ce n’est pas à cause de vous qu’Alicia disjoncte un peu en ce moment. Secundo, je m’intéresse autant à Steve Goetz qu’à mon gros orteil gauche ou n’importe quel autre truc. D’accord ?

— Ça n’a pas de sens.

— C’est la vérité, insista-t-il.

— Je parle de la comparaison avec votre gros orteil gauche.

Je regrettai instantanément ma remarque, parce que quelque chose avait changé dans son expression, et j’avais entraperçu la même peur que j’avais décelée durant la soirée à Wonder Valley. Mais sa réaction avait disparu aussitôt.

— Quoi ? dit-il.

— Un gros orteil n’est pas un “truc”.

— Pas pour une Yankee littéraliste, non, admit-il.

— Le littéralisme n’est pas régional.

— Le fait d’être yankee, si, répliqua-t-il, et l’ombre d’un sourire étira ses lèvres. Vous avez repris une couche de votre caractère yankee quand vous êtes retournée chez vous.

— Comment pouvez-vous dire ça ?

— Ça imprègne votre voix, répondit-il, et à présent il respirait la bonne humeur.

— Ça n’a pas de sens, ça non plus.

Il se renversa contre le dossier de sa chaise.

— Bien sûr que non. Mais je savais qu’une discussion idiote vous décrisperait.

— Vous êtes réellement prête à le faire ? interrogea Ruiz sur un ton d’excuse, mais avec un air dubitatif, en posant le verre d’eau glacée devant moi. J’espère que oui. Je n’en peux plus de ces “réunions d’urgence” avec Janis. Je veux en finir.

Je répondis à l’inspectrice que je travaillerais pendant la semaine à la Westing, et qu’ensuite nous pourrions réévaluer les informations qu’Hendricks et moi avions réunies.

— J’ai aussi un rendez-vous en freelance que je dois honorer… commençai-je, brûlant de lâcher le nom de l’actrice au passage.

Mais l’inspectrice s’était déjà lancée dans une explication au sujet des renseignements obtenus par ouï-dire et autres enregistrements audio non consentis. Ray et moi ne pouvions utiliser un micro afin d’enregistrer les conversations d’autrui sans qu’une procédure officielle pour infraction à la loi ait été ouverte. Je ne devrais utiliser aucun équipement particulier sans autorisation.

— Compris ? dit-elle.

J’acquiesçai. Ray m’imita. Puis il me décrivit les personnes que j’aurais à surveiller de près. À l’automne dernier, un groupe soudé s’était rendu à Londres pour l’inauguration de l’exposition de la Westing de Hal : deux hommes, Pearson Winters et Erik Reidl, et trois femmes, Layla Goetz-Middleton, Zania de Wilde et Brenae Brasil. Quelques faits significatifs m’interpellèrent : Layla et Erik avaient été plus ou moins en couple pendant un an. Pearson avait déjà commis un délit : il avait agressé un autre homme. Zania était la fille de Nelson, le galeriste. Tous quatre acceptaient de rencontrer le détective privé aujourd’hui même.

— Des questions ? conclut-il. Les entretiens débutent à quatre heures.

— Hal sait qu’ils acceptent de coopérer ? demandai-je.

— Non.

— Vous pensez qu’il y en a parmi eux qui sont au courant, pour la vidéo, ou pourquoi elle a été effacée ?

— Aucune certitude. On découvrira ce qu’on réussira à gratter, dit Ray. Je vais la montrer à chacun d’entre eux.

J’essayai d’imaginer les réactions des étudiants lorsque le détective privé Hendricks les avait approchés. La mort de Brenae devait les avoir peinés, sinon ils n’auraient pas accepté sa proposition. Je m’interrogeai sur ce qu’ils penseraient s’ils se savaient espionnés. Je n’étais pas désolée pour eux, mais j’espérais qu’ils comprendraient l’enjeu de ce qu’ils avaient vu et de ce qu’ils pourraient révéler.

— On est bons ? dit la policière à l’adresse de Ray. J’ai une montagne de paperasse en souffrance au bureau. – Avant qu’il puisse répondre, le portable de l’inspectrice bourdonna et elle consulta le numéro entrant. – Janis, fit-elle dans un soupir et, à Ray : Vous ne lui avez pas précisé que c’était vous qu’elle devait appeler, désormais ?

— Bah, si, je l’ai fait. Le problème, c’est qu’elle préfère vous parler.

Ruiz prit la communication et me tendit son téléphone.

— Dernières instructions, chuchota-t-elle.

Je saisis l’appareil d’un geste maladroit et saluai Janis.

— Ah, Maggie, dit-elle. Très bien. J’ai expliqué à Bas que vous exécutiez une mission importante pour ma fondation, en freelance, et que le temps imparti ne devait pas être déduit de vos congés. Vous êtes prête ? Vous savez, Ray ne tarit pas d’éloges à votre égard, et tous les deux vous allez former l’équipe idéale pour cette affaire. Le sujet est délicat. Hal n’est pas un génie du mal. Il a même accompli beaucoup de bonnes choses… – Elle me parut fragile, soudain. – Quant à cette jeune femme, elle méritait mieux. Il faut que vous m’aidiez à faire en sorte que les gens responsables paient pour ça. Entendu ?

Je faillis dire ce qui me venait spontanément à l’esprit : Je suis désolée, mais c’est non.

— Entendu, répondis-je.

— Il est presque neuf heures et demie, ajouta-t-elle. Mieux vaudrait vous activer.

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