Leçon de rouge
Sept mois plus tard
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La nuit, surligné par la lumière ascendante de l’éclairage au sol, le complexe central du LAAC ressemblait moins à une ruche et plus à une station spatiale située dans une forêt vallonnée, entourée des kilomètres argentés que formaient les parkings. Parce que je rechignais à entrer dans l’établissement, je les parcourus en roulant au pas longtemps avant de trouver une place. Autour de moi, un pèlerinage de jeunes et vieux Angelenos convergeait en direction des projets de fins de cycle visibles dans les bâtiments et les ateliers.
Brenae aurait eu vingt-trois ans ce mois-ci. Erik en avait vingt-sept. Hal, cinquante-huit. Des trois, seul le dernier serait là pour assister à la concrétisation de la vision qu’avait eue la jeune femme. Il avait travaillé l’angle de la rédemption personnelle tout l’hiver et le printemps, levant des fonds et se faisant l’avocat de la démarche artistique de Brenae. Il s’était démené pour que les créations de Brenae apparaissent dans un hommage posthume donné au LAAC pendant la semaine de mai où les étudiants de seconde année en maîtrise exposaient leur travail final. Janis l’avait aidé dans ses efforts de promotion, allant jusqu’à inviter Erik, de façon privée. Même s’il est embarrassant pour vous de visionner la vidéo, j’espère que vous prendrez en compte le message que cela pourrait diffuser auprès d’autres jeunes hommes. Erik avait répondu depuis Rome, où il avait obtenu une bourse d’études, par une lettre expliquant ses regrets pour le décès de Brenae. Mais il avait refusé de venir.
Quand je me mêlai au flot de cette foule, je ne savais pas si je méprisais Hal pour avoir profité de sa position en créant de toutes pièces une grande opération de contrition qui risquait fort d’exacerber le chagrin des proches de Brenae, ou si je l’admirais à contrecœur pour sa tentative de rachat et la réalisation de la démarche qu’avait entreprise Brenae. Je me demandai si ces gens n’étaient pas venus voir cette forme de rédemption plus que l’œuvre d’art elle-même.
Quand j’atteignis la pièce centrale où j’avais attendu en compagnie de Ray et Janis le début de notre visite des ateliers, là, au centre de cet espace, une projection géante surgit en clignotant un instant. Elle montrait une Brenae plus jeune, plus efflanquée, assise en tailleur devant une tente, dans un salon aux murs couverts de graffitis et de traînées sales. Elle tendait un cube de guimauve piqué sur une baguette au-dessus d’un petit réchaud à gaz. Dans un mouvement lent et calculé, elle fit tourner la baguette, puis elle la redressa et souffla sur le marshmallow. La caméra zooma : un plan rapproché sur la jeune femme qui mordait dans la friandise, se brûlait et tressaillait. Mais elle continua de manger, et la substance fondante barbouilla ses lèvres. C’était la première vidéo qu’elle avait réalisée avec Erik Reidl, et déjà il la réduisait à une image : celle de la vierge qui succombe à la tentation et goûte au fruit défendu, la souffrance et le plaisir alternant sur son visage.
Une affiche annonçait que Camping serait diffusé en boucle avec After-Parties, tandis que Packing et Lesson in Red ne seraient montrés qu’une fois, à vingt heures précises, avec une introduction du nouveau directeur du LAAC, suivie d’une intervention de Lynne Feldman et Hal Giroux. J’avais près d’une heure à tuer avant l’événement majeur de la journée.
Un brouhaha métallique me tira de ces pensées, et en tournant la tête j’aperçus une procession d’une douzaine de danseurs, vêtus de treillis, qui se dandinaient par deux en se frayant un passage dans l’assistance. Ils suivaient une femme toute en blanc, le visage couvert d’un masque de maquillage vert, qui frappait un casque de soldat avec un marteau. Clang, clang. Les danseurs avançaient, et personne dans la foule ne réagissait réellement à ce spectacle ; personne ne s’immobilisa, le temps de faire un simple commentaire sur sa signification. Il y avait tant de manifestations artistiques au LAAC, tout autour de nous, que c’étaient comme des feuilles mortes dans le vent d’automne.
D’un regard rapide, j’inspectai la masse humaine, mais je ne repérai pas mes amis. J’étais sûre que Yegina et Hiro, Janis et Dee étaient présents, mais cela ne me dérangeait pas de vivre ce moment seule. J’avais besoin d’être ouverte et alerte, ce soir ; j’étais équipée de mon magnétophone, d’un micro sur perche et de piles de rechange. Devant un plan des ateliers collé au mur, je fis une pause et lus le nom des étudiants. L’un d’eux happa mon attention, et je me figeai. Les sons dans la pièce s’assourdirent jusqu’à un babillement incompréhensible. Des gens commencèrent à s’agglutiner derrière moi.
Finalement, je m’écartai et appelai un des numéros contenus dans le répertoire de mon portable.
Ray répondit à la première sonnerie.
— Tu es déjà rentrée chez toi ? fit-il, avant un court silence. Il est seulement dix heures, ici.
Ainsi il n’avait pas oublié. Je lui avais transmis par mail l’invitation à la projection commémorative des vidéos de Brenae. J’avais pensé qu’il voudrait être mis au courant. Une partie de moi espérait qu’il prendrait l’avion pour venir y assister, mais seulement la partie de moi-même qui désirait souffrir quand j’étais couchée, la nuit, éveillée et regrettant la sensation de son corps près du mien. Par un accord mutuel, nous ne nous étions fait aucune promesse, nous n’avions ébauché aucun projet ensemble. Nous évitions les longs échanges téléphoniques. Pour l’instant, c’était le choix le plus rationnel. Ray ne pouvait pas quitter la Caroline du Nord, et je ne pouvais pas partir de la Californie. Mais ce statu quo n’était pas facile à vivre.
— La projection a lieu dans une heure, dis-je. Mais Layla a ouvert son studio. Tu penses que je devrais y aller ?
— Elle a fait ça ?
Il semblait déçu, comme s’il espérait que j’avais appelé pour une autre raison.
— Je me demande si elle sera là en personne.
— Difficile à dire, remarqua-t-il. J’en doute.
Une rumeur courait : Layla se serait retirée un temps dans un établissement de désintoxication, et depuis qu’elle en était sortie elle ne quittait plus le domicile de ses parents.
— Tu as peur d’elle ?
— Non, répondis-je, et la chaleur réconfortante de sa voix me manqua subitement. Enfin, peut-être que si.
— C’est à toi de voir. Quoique, d’un point de vue légal, ni toi ni moi ne devrions lui parler sans la présence d’avocats.
— Depuis quand a-t-on laissé ce genre de considération nous arrêter ? Viens avec moi.
Tout autour de la cour donnant sur les ateliers, un feston de lumières dessinait les silhouettes des bancs et de la pierre du Canter’s Deli. L’éclairage et la foule donnaient un air festif au lieu, mais en le décrivant à Ray je vis aussi la désolation des bâtiments alentour, la façon dont la nuit révélait l’aspect général miteux et la peinture défraîchie, comment l’entrée illuminée paraissait un espace démesuré, inoccupé et récuré quand toutes les portes étaient fermées.
L’atelier de Layla Goetz-Middleton ne se trouvait pas dans la même aile que celui de Brenae, mais comment cela aurait-il été possible ? Comment Erik aurait-il pu se glisser de l’un à l’autre sans être vu ? Les deux locaux n’étaient toutefois pas très éloignés : moins de cinquante mètres les séparaient, et ce n’étaient que des pièces de plus dans le labyrinthe du LAAC. Je m’efforçai de décrire à Ray ce que je voyais en passant devant les portes ouvertes : des pointes roses s’étendant dans le vide depuis trois murs, et une urne au centre débordant de tissu rouge ; une projection en noir et blanc qui montrait un plongeur sautant dans une piscine vide ; un sèche-cheveux géant, de la taille d’un ours, qui balayait de son souffle la chevelure blonde d’une poupée posée sur le sol. Les commentaires embrouillés de Ray me firent sourire et presque oublier ma destination lorsque j’arrivai à l’atelier de Layla.
— J’y suis, chuchotai-je dans le couloir, devant la porte. Ça a l’air désert.
— Entre, me dit-il. Tu n’as rien à craindre.
Mais je préférai m’adosser contre le mur.
— Maggie ?
— Je t’imagine ici. Avec moi.
Après deux secondes de silence, il répondit :
— Ça pourrait donner un tas de trucs.
Je ris tristement et franchis le seuil de la pièce.
Un simple alignement horizontal de photos courait sur les murs, en majorité des gros plans de mains, de têtes inclinées, de gants translucides froissés, de petites cuvettes pleines de tampons en coton. Tout d’abord j’y vis une ambiance médicale, l’évocation d’infirmières et de patients, mais c’était la série de Layla axée sur les employées d’un salon de manucure. Les clichés étaient accompagnés d’une frise écrite au sujet d’une jeune femme qui était embauchée, recevait un salaire de misère pour des horaires à rallonge, tombait enceinte, puis malade, et perdait son bébé. Hélas, la juxtaposition de cette chronologie et des clichés se révélait pénible à suivre. Layla n’était pas douée du talent qu’avait Erik ou Brenae mais elle savait exprimer une idée avec force, et elle l’avait fait.
Un petit panneau indiquait POUR DES RAISONS D’ORDRE PRIVÉ, L’ARTISTE NE PEUT ÊTRE PRÉSENTE CE SOIR. MAIS N’HÉSITEZ PAS À UTILISER CE TÉLÉPHONE POUR LUI POSER DES QUESTIONS. Un portable à clapet était posé à côté. Je détaillai ce dispositif à Ray.
— Tu crois que quelqu’un l’a appelée ? demandai-je.
— L’endroit n’a pas l’air très couru, d’après ce que tu me décris, dit-il. Mais tu es là.
J’étais là, et je sentais que je devais faire quelque chose, affronter quelque chose.
— Reste en ligne.
J’inspirai profondément, puis je ramassai le téléphone. J’appelai le seul numéro du répertoire.
Layla répondit à la troisième sonnerie. Au son de sa voix, ma joue devint froide, comme si l’appareil était en glace.
— Ici l’artiste, déclara-t-elle après un moment.
— Salut, je viens de visiter votre atelier, et je tenais juste à vous dire à quel point je trouve votre travail touchant. Vraiment.
Mon cœur cognait dans ma poitrine et ma gorge s’était serrée, mais je réussis à finir ma phrase sans faiblir.
— Merci, répondit-elle. Ça signifie beaucoup pour moi.
Elle ne m’avait pas reconnue. J’abaissai le portable. Mon pouce approcha de la touche FIN, mais je ne coupai pas.
— Vous avez des questions à ce sujet ? dit sa voix.
Je relevai le téléphone. Entendre Layla me remettait en mémoire son mépris dans la voiture qui roulait vers la Westing, son expression éteinte quand elle m’avait traînée dans le bureau de Nelson. Peut-être avait-elle appelé la police, cette nuit-là. Mais c’était pour sauver sa peau, pas la mienne ou celle de Ray. Et pourtant j’avais le sentiment de lui devoir quelque chose. Pas le pardon. Ni la pitié. Je me repris, afin de m’exprimer sans hésitation ou émotion perceptible.
— Cette œuvre vous a été inspirée par qui, ou quoi ?
— Très bonne question, fit-elle. J’aime voir ce qui est invisible. Les artisans de la manucure attendent les gens toute la journée, partout dans L.A. Ils sont littéralement à nos pieds, ils respirent des vapeurs de produits toxiques, et nous, on ne pense pas du tout à eux, ou à ce qu’on leur fait subir…
Je l’interrompis :
— Pour être plus précise, est-ce qu’il y a eu une personne ou un moment qui vous a poussée à devenir une artiste ?
— Mon père, répondit-elle automatiquement. Il aime l’art plus que tout.
Le portable me parut très petit dans ma main. C’était cela, la touche que je recherchais. Pas le pardon. Pas la pitié. La vérité de Layla. Elle n’avait jamais étonné ou ébloui son père, pas à la manière d’Erik ou de Brenae, pas de la façon qu’il aurait souhaitée. Il ne croyait pas en son talent, il n’avait pas guetté sa révélation avec impatience. Mais un jour, en tant que jeune fille dans les bras d’un autre homme plus âgé, puissant et intelligent, Layla elle-même était devenue une œuvre d’art qu’il avait désirée, créée, façonnée et définie. Comment pouvait-elle s’accommoder de cela ?
Je la remerciai et raccrochai. Deux hommes entrèrent lentement dans l’atelier et jetèrent un œil trop rapide aux photos. Ils voyaient, mais sans regarder.
— La fille de Steve Goetz, dit le premier. Ils la laissent aller en licence.
— Qu’est-ce qui est encore arrivé, avec elle ? fit l’autre.
Je les entendis réduire Layla à un vulgaire thème de ragots avant de me souvenir que Ray était toujours au téléphone, à m’attendre.
— Tu as obtenu les réponses que tu souhaitais ? dit-il à mon oreille alors que je rejoignais la cohorte des visiteurs dans l’aile suivante d’ateliers.
— Je ne sais pas, avouai-je. Mais je n’ai rien de plus à lui demander.
— Tu me diras comment tout s’est passé, fit-il d’une voix plus douce et plus lointaine. Ou peut-être qu’un jour je t’écouterai le raconter dans ton émission.
— D’ici là, il pourrait s’écouler beaucoup de temps, répondis-je en faisant de mon mieux pour paraître optimiste.
— Alors je patienterai. Bonne nuit, Maggie.
L’atelier de Brenae était aussi vide que le jour où nous l’avions visité. Les éraflures sur le sol. Les fausses étoiles au plafond. Les trous de punaise dans les murs. Un panneau à l’extérieur indiquait EN L’HONNEUR DE BRENAE BRASIL et, à l’intérieur, les gens pivotaient en silence avant de ressortir. Alors que je m’attardais dans le couloir pour observer ce manège, je m’interrogeai sur le nombre de visiteurs qui pensaient non pas à l’art de Brenae mais à sa mort ici, dans cette pièce. Quand elle avait pointé le canon de l’arme sous son menton et pressé la détente. Savoir que ces murs étaient ceux qui avaient absorbé le fracas de la détonation, que ce sol était celui où s’était trouvé le matelas, avec son cadavre dessus, c’était voir une chambre mortuaire déserte au sein de toute la vie et la force créatrice qui animaient le reste du campus.
C’était également percevoir un certain silence. Une voix étouffée.
Le matin de la projection j’avais écouté mon entretien avec Nancy Brasil, la mère de Brenae, et j’avais noté ses citations les plus intéressantes. J’avais gagné la confiance de Davi au fil de nombreuses entrevues, et leur mère avait trouvé sympathique mon projet de visiter la ville où Brenae avait grandi, et d’avoir une conversation avec elle. Nancy présentait une ressemblance troublante avec sa fille, quoique son visage fût plus en rondeurs, moins expressif et bien évidemment plus âgé. Il était clair qu’elle avait envie de parler, et elle se laissa aller complètement. De longues interruptions dans son phrasé se transformèrent en phrases sans conclusion. Par compassion, j’étais sur le point de m’excuser et prendre congé quand un chien aboya bruyamment dans la rue au-dehors. Nancy se lança soudain dans l’explication de la fille qu’avait été Brenae.
Un jour, alors qu’elle était à peine adolescente, Brenae avait chassé un chien qui grondait après un enfant, et par la suite elle avait adopté l’animal, quand ses maîtres négligents n’avaient plus voulu de lui. Elle l’avait dressé elle-même.
— Le chien est devenu un amour, la coqueluche de tout le quartier, dit Nancy, et c’est Brenae qui lui a donné cette chance. Elle a vu que son comportement ne correspondait pas à ce qu’il était vraiment, vous comprenez. Et elle l’a changé.
Elle sourit à ce souvenir, mais ensuite les traits de son visage tremblotèrent et elle se couvrit les yeux d’une main.
À quoi servent les mots, dans des moments pareils ? Je lui assurai que j’étais absolument désolée, et ma propre voix se brisa. Sa main s’abaissa, elle releva le menton.
— Le problème, c’est que le courage peut être confondu avec la colère par les gens, dit-elle en me fixant d’un regard pénétrant, jusqu’à ce qu’ils comprennent enfin la souffrance que vous éprouvez.
Sur le seuil de l’atelier de Brenae, j’écoutai le calme ambiant pendant de longues secondes. Puis je sortis mon magnétophone, pour le capturer.
À huit heures moins le quart, j’éteignis l’appareil, et je le rangeai dans mon sac quand j’entendis quelqu’un prononcer mon nom. Je me retournai vers Zania de Wilde, immobile de l’autre côté du couloir, bras croisés et tête légèrement inclinée, qui m’observait. Elle portait un tailleur noir à col droit, et des bottes noires qui enserraient ses mollets malingres.
— Vous avez trouvé autre chose, il paraît, dit-elle du même ton que si elle s’était renseignée sur mon compte.
— D’une certaine façon. Et vous ?
Elle haussa les épaules.
— Toujours au LAAC.
— Comment ça se passe, les cours ?
J’avais toujours la main sur le magnétophone. Tout doucement, j’enfonçai la touche ENR. Je ne pourrais rien utiliser de ce qu’elle allait dire, mais peut-être voudrais-je me repasser notre échange.
— Comme si ça vous intéressait ! ironisa-t-elle.
Je lui demandai si elle participait à l’enquête sur Nelson. Il affirmait n’être coupable d’aucune agression, seulement du trafic d’œuvres d’art.
— Non. Mais je le crois.
Ma gorge se contracta et je luttai contre le désir pressant de la contredire. Elle s’avança jusqu’au seuil de l’atelier, et balaya des mains les cheveux qui retombaient le long de ses joues.
— Mon père avait une sacrée réputation, à Londres. Il est issu de milieux plutôt durs. Personne ne lui cherchait des noises. Il aurait pu garder l’argent de James Compton et devenir quelqu’un de très important. – Sa poitrine se gonfla d’une inspiration de défi. – Mais il est parti, pour devenir une personne nouvelle, et il a voué sa vie à aider des artistes.
Aurait-elle défendu son père si elle avait vu des photos du cadavre de Calvin, ou de l’épaule fracturée de Ray ? Je me posai la question. Mais peut-être les avait-elle vues, ces photos. Layla lui avait peut-être dit comment Nelson l’avait séduite et dominée pendant des années. Peu m’importait : je ne voulais pas écouter ce que Zania pensait de son père. Je savais déjà qui il était.
— Si jamais vous voulez parler de Brenae, faites-le-moi savoir, dis-je. Vous avez un point de vue particulier sur elle.
Elle porta une main à son cou et tirailla le col serré.
— J’espère ne jamais vous revoir, grinça-t-elle, le regard perdu dans la pièce vide derrière nous.
Je la plantai là. Il était presque l’heure de la projection.
À mon arrivée, le hall était tellement bondé que le seul espace libre se situait du côté gauche de la projection, à l’opposé du podium où Giroux parlait maintenant. Il faisait l’éloge du talent de Brenae Brasil, et “affirmait en toute humilité” son regret personnel de ne pas l’avoir glorifié plus tôt.
— Ce que vous allez voir vous choquera et vous peinera, comme ça a été le cas pour moi, déclara-t-il. Mais le choc et la peine ne devraient pas être évités pour épargner des vérités partielles. J’ai appris cela par l’expérience et en commettant des erreurs. Dans l’art, comme dans l’existence, nous en sommes toujours à maîtriser cette leçon, à maîtriser notre propre compréhension de la souffrance des autres, et à leur offrir notre compassion. J’ai fait défaut à Brenae Brasil. Je ne peux rien faire pour réparer ce manque.
Il s’interrompit, laissant le temps à sa confession de pénétrer les esprits. Je regardai autour de moi dans l’espoir de capter la réaction de Janis, mais sa petite taille la rendait difficile à repérer dans une foule. Hal reprit son discours pendant quelques minutes encore, de sa voix chaude et bien timbrée, en se répétant. Le col ouvert, il transpirait sous les projecteurs, et son front luisait. Il ne ressemblait pas à un homme honteux, mais plutôt à un homme reconnaissant de se soulager de son fardeau, et j’étais presque certaine que c’était ce qu’il pensait : une fois cette nuit passée, il se sentirait innocenté, en privé et en public. Peut-être, en effet. Et peut-être faisait-il de son mieux. À son expression tendue, je voyais bien que Lynne Feldman ne croyait pas un traître mot de son laïus, mais quand elle monta sur le podium, elle présenta simplement la biographie de Brenae et les deux vidéos, ainsi que leur date de réalisation.
Packing fut diffusé en premier : Brenae qui faisait des courses et mangeait avec son arme, qui dormait une joue pressée contre le canon. Malgré tout ce que je comprenais d’elle à présent, elle paraissait toujours outrancière dans cette vidéo. Ce n’était pas une personne mais un personnage, une incarnation, posant avec l’exagération des héros de films hollywoodiens. Une femme avec son arme : tout à la fois son enfant, son protecteur et son assassin. J’avais mal aux yeux de la voir là, tellement pleine de vie, mais je ne pleurai pas. Je me préparai mentalement pour Lesson in Red, et je sentis la tension changer dans la foule quand les lettres blanches du titre s’affichèrent et que la voix off commença à se faire entendre.
Il vient. Il me demande. Je dis oui. Que puis-je dire ? Qu’arrivera-t-il si je dis non ? Où irai-je ?
Une exclamation générale s’éleva lorsqu’apparut un Erik de six mètres, le visage toujours flouté, sur Brenae, qui la pénétrait alors qu’elle détournait la tête. La voix off répéta les mêmes mots. La couverture frémit et glissa, découvrant un sein. Le format géant de la projection rendait la séquence mille fois pire, et je quittai l’écran des yeux. C’est alors que je les aperçus dans la multitude, Yegina et Hiro, qui suivaient le déroulement de la vidéo l’air attristé, et non loin d’eux Dee, mal à l’aise, et Janis, la tête levée et les épaules rejetées en arrière, comme prête à encaisser un coup. Elle avait presque terminé son traitement, mais elle avait perdu du poids et paraissait frêle. Dans la lumière capricieuse de la projection, son teint était cireux. Je ne sais comment, elle sentit que je l’observais, et elle croisa mon regard avec gravité.
Il vient. Il me demande. Je dis oui. Que puis-je dire ? Qu’arrivera-t-il si je dis non ? Où irai-je ?
La voix off se fit plus forte et plus désespérée tandis que nous écoutions et regardions tous, sans rien faire. Quand l’écran se noya dans le rouge, nos visages en furent baignés, eux aussi. Pendant un moment, chacun de nous fut taché de la même couleur. Puis le film s’arrêta, et nous arborâmes de nouveau la lumière.
Le silence qui suivit la fin de la vidéo fut long et pesant. On aurait dit que personne ne savait quoi faire de son propre corps, et nous restâmes simplement là, certains tête baissée, d’autres lançant des regards furtifs autour d’eux, comme s’ils espéraient voir un visage ami qui les délivrerait de leur tension. Enfin Lynne Feldman reprit le micro et encouragea tout le monde à aller voir “tout ce que le LAAC a à offrir ce soir, et tous les jeunes artistes talentueux qui vous présentent leur travail. Honorons leur état d’esprit et leur proposition. Faisons en sorte qu’ils se sentent découverts”.
La foule commença à s’égailler. Du coin de l’œil, je vis Yegina qui m’appelait d’un geste de la main. Et derrière elle, Janis et Dee, dans les bras l’une de l’autre. Le visage de Janis était calme et résolu, sa perruque un peu de travers. Elles traversèrent ensemble la salle. J’eus un élan d’affection pour elle, mêlé à ma vieille admiration, et je me demandai ce qu’elle me dirait.
Mais avant que je puisse l’atteindre une main me saisit par le coude. C’était la gérante au crâne rasé du magasin Super Shop où Brenae avait travaillé. Dee m’avait désignée du doigt, et elle voulait être interviewée. Cette conversation m’amena à rencontrer une des collègues de Brenae, laquelle s’extasia sur l’aisance qu’avait montrée la disparue dans le maniement des outils de menuiserie, puis quelqu’un qui l’avait connue à l’USC.
J’étais occupée à remplir mon magnétophone de leurs propos, et j’entendis à peine les mots que Janis me glissa en passant, car elle était submergée par un cercle d’admirateurs et d’amis collectionneurs. Plus tard, alors que je marchais seule vers ma voiture, m’éloignant de l’école, et alors que les quelques derniers étudiants discutaient en petits groupes sur les pelouses mouillées, son commentaire me revint clairement.
Je plongeai la main dans mon sac pour y prendre mon portable. Je savais qu’il était trop tard pour appeler qui que ce soit, et pourtant je désirais quand même partager toutes les anecdotes que j’avais découvertes ce soir à propos de Brenae, et ressentir le soulagement de la connaître, de l’imaginer. Vivante, de nouveau. Là.
Maintenant, on se souviendra d’elle. C’était ce que Janis m’avait dit.
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Vous avez terminé Leçon de rouge
Maria Hummel