Leçon de rouge
Chapitre 7
7
Le lendemain, dans le dossier de l’affaire, je m’attendais plus ou moins à trouver des photographies malsaines du cadavre de Brenae, à l’instar de ce que j’avais vu dans des émissions sur les affaires criminelles, mais s’il y avait eu des clichés notre source ne les avait pas inclus. À la place, je me colletai avec des pages et des pages de formulaires couverts de petits caractères. Dates, heures, lieux, nombres. Beaucoup de nombres. Même les infirmiers qui avaient été appelés à son studio s’étaient vu assigner un numéro.
La chronologie du dossier suivait les inspecteurs depuis l’instant où on leur avait confié l’affaire jusqu’à celui où ils avaient remis leurs conclusions, et il détaillait les relevés, les entrevues et les indices qu’ils avaient rassemblés au fil de l’enquête. Le suicide de Brenae en revenait à une succession d’étapes et de calculs, son sort et sa personnalité remodelés après coup. Une jeune femme de vingt-deux ans. Une personne presque brouillée avec sa famille, à l’exception de son frère musicien. Une étudiante qui, selon un témoignage, “montrait un talent certain pour la controverse”. Une étudiante à qui le monde s’était offert au printemps dernier, avec l’obtention si rare d’une bourse intégrale pour le LAAC, et qui après avoir dépassé les espérances de ses professeurs s’était mise à manquer des semaines entières de cours et avait omis de rendre ses devoirs.
L’entretien avec Hal Giroux retint mon attention un long moment. Il ne s’en dégageait pas l’impression d’un homme dissimulant sa propre culpabilité. Mais qu’en était-il de la culpabilité de quelqu’un d’autre ? Pourquoi ne s’était-il pas penché plus sérieusement sur le problème que Brenae devait présenter pour lui, au lieu de se contenter de l’isoler, pour l’essentiel ? N’était-ce pas là son rôle en tant que directeur de ce programme ? Il y avait aussi des entretiens avec d’autres professeurs, dont une assistante qui affirmait avoir signalé les écarts de conduite de Brenae à Giroux, et le fait que la jeune femme avait commencé à rattraper son retard dans le travail avant de se suicider. “Elle était en train de s’en sortir, mais je pense qu’en comprenant qu’elle allait terminer l’année avec des B et des C, elle a simplement baissé les bras, supposait l’enseignante. Elle ne pouvait devenir qu’une star ou une ratée, et rien entre les deux.”
Je trouvai les informations que donnait le médecin légiste dans son rapport aussi accablantes que difficiles à lire. Les blessures de Brenae étaient dénombrées, et il n’y en avait qu’une seule qui importait : le tir qui l’avait tuée. Sinon elle avait deux petites ecchymoses, une sur la cheville droite et l’autre sur la cuisse gauche. Pas de signes de pénétration sexuelle. Je ne compris pas toutes les abréviations, mais il était indiqué la présence de témazépam dans son système sanguin – ce que je savais déjà d’après les articles de journaux –, et le texte précisait que la trajectoire de la balle avait suivi un axe allant de sous le menton au sommet du crâne. L’heure de la mort était estimée quelque part entre minuit et quatre heures du matin, le jour où on l’avait retrouvée. Les seules empreintes relevées sur l’arme étaient les siennes.
Deux étudiants – qui admirent à contrecœur avoir couché ensemble dans un de leurs ateliers – confirmèrent un bruit violent très tôt le jeudi matin, quoiqu’ils n’aient pas soupçonné une détonation. “Ça ressemblait à un pop, dit l’un. On a cru que quelqu’un faisait éclater une fusée d’artifice.”
La section “Scellés” dressait l’inventaire des objets se trouvant dans le studio de Brenae, depuis des mouchoirs en papier froissés dans la corbeille jusqu’à un coffre-fort en métal et son oreiller ensanglanté.
Son relevé téléphonique n’en révélait pas beaucoup. Le téléphone fixe et le portable prépayé avaient servi à peu d’appels vers l’extérieur, surtout à son frère Davi pendant le mois passé. Sa seule adresse mail enregistrée était celle de l’école, et là encore elle avait eu un minimum de contacts au-delà de l’arrangement de réunions et la réponse (ou l’absence de réponse) pour des devoirs. Son ordinateur portable recélait plus d’indices. Une page Friendster fit surface. Brenae avait 111 amis et postait des photos tirées de ses vidéos. Trois provenaient de After-Parties. Elles montraient des groupes de gens, pour la plupart jeunes et chics, dans la nuit illuminée de L.A. Mais After-Parties ne figurait pas dans son disque dur. Pas plus que Lesson in Red. En fait, comme l’entretien avec Hal l’avait dévoilé, il semblait que quelqu’un avait eu accès à son ordinateur vingt-quatre heures avant qu’elle soit découverte et avait effacé et détruit certaines données. La majorité des gens pense que si on efface un fichier, il est supprimé du disque dur, mais en réalité seul son chemin d’accès est effacé, pas les données. Les détruire nécessite du travail et un logiciel particulier. Il faut qu’une personne soit particulièrement acharnée à cacher quelque chose pour qu’elle s’assure avec une telle application que cette chose a bien disparu. Les spécialistes informatiques déterminèrent l’heure précise à laquelle cette opération avait été exécutée : jeudi à huit heures du soir. Selon le médecin légiste, Brenae était morte au petit matin de ce même jour. Son corps avait été découvert le vendredi.
Le rapport contenait une telle masse d’informations qu’il me faudrait y consacrer beaucoup plus d’heures pour l’étudier de près. Et pourtant, une équipe de professionnels qualifiés avait fouillé l’existence de Brenae pour définir les raisons de sa mort, et elle en était arrivée à une conclusion claire : la jeune femme avait planifié sa propre sortie, et elle l’avait accomplie seule. J’ignorais pourquoi ce fut ce qui me déprima le plus. Un meurtre n’aurait pas été mieux, mais la jalousie ou la colère de quelqu’un d’autre était plus facile à accepter que le désespoir misérable de Brenae.
Une heure avant mon rendez-vous supposé avec Ray, je rangeai le rapport, pris une douche, enfilai l’ensemble de luxe, plaquai en arrière et attachai mes cheveux, et je me campai devant le miroir. J’avais le corps dans un fourreau impeccable, mais je ne savais pas quoi faire avec mon visage, beaucoup trop naturel et transparent à mon goût. Le maquillage n’aidait en rien : il avait tendance à me donner des airs de clown triste. Il était trop tard pour rehausser le tracé de mes sourcils. Un rouge à lèvres plus sombre devrait mieux convenir. Je me badigeonnai les lèvres. Trop rouges. D’un rouge sang. Je l’essuyai et tentai une nuance plus claire. Un semblant de rose. Voyant. Je frottai ma bouche avec un mouchoir en papier. Plus sombre, de nouveau. Fruit rouge. Une gueule de Gorgone. Nouvelle tentative. J’essayai un simple gloss, que j’étalai avec un peu trop de vigueur. L’éclat me révulsa immédiatement. Je m’éloignai du miroir, allai ouvrir la fenêtre de la salle de bains et pris quelques inspirations précipitées. Même sans ces clichés épouvantables du crime, les faits suffisaient. Je revoyais Brenae étendue sur le matelas, la tête réduite à un nid explosé de sang.
Dans l’air flottait un soupçon de parfum océanique. Je pressai la joue contre la vitre de la fenêtre, et je fis de mon mieux pour me concentrer sur ce qui importait réellement aujourd’hui : mon interview avec la jeune actrice talentueuse qui allait interpréter Françoise Gilot. Le reste n’était qu’un service envers Janis. Quand les battements de mon cœur se furent apaisés, je peignis mes lèvres d’un grenat mat, rassemblai mes notes et descendis l’escalier jusqu’à l’auvent à véhicule. La tiédeur du soleil matinal caressa mon visage et mes cheveux. Depuis toujours, j’aimais ces premières heures de la journée en Californie du Sud. Elles m’apportaient une sensation d’intemporalité et de légèreté. En arrivant à ma voiture, j’hésitai. Marcher un peu me serait certainement bénéfique. La galerie n’était distante que de huit pâtés d’immeubles, le coffee shop de douze. Un trajet assez long à pied, mais une brise douce s’était levée. Je me mis en route d’un bon pas.
Pendant les cinq premières minutes, enthousiaste, j’imaginai ma journée en gallerina, en reporter hollywoodienne. Puis la brume commença à se dissiper sous le soleil, et même abritée par mes lunettes à verres fumés je sentis la chaleur émaner des bâtiments alentour. Chaque fenêtre devint éblouissante. Je me mis à transpirer et quittai le grand boulevard pour emprunter des rues plus étroites. Erreur. Les zones d’ombre rafraîchissante se faisaient rares dans ces quartiers impeccables. Les pelouses étaient frangées de haies basses verdoyantes et d’arbres nains. De petits panneaux blancs indiquaient une surveillance sécuritaire omniprésente. La richesse s’épanouit ici, annonçaient-ils, à croire qu’il fallait le spécifier à quiconque.
La sueur coula dans mes yeux. Je trébuchai sur une feuille de palmier tombée sur le trottoir et me tordis à moitié la cheville. Je vacillai, faillis me retourner. Mais personne n’avait rien vu. Personne n’était présent dehors, à part moi, et je baissai la tête en poursuivant mon chemin.
Après plusieurs bifurcations, je retrouvai le grand boulevard commercial. Les immeubles alignaient des vitres immaculées et des enseignes au lettrage élégant vantant les divers délices proposés à l’intérieur, jus de fruits frais, sushis, ouvrages sur le New Age, lots de glaces à emporter. Je passerais devant la galerie dans trois pâtés d’immeubles. Deux. Un. Les gaz d’échappement de l’heure de pointe m’emplissaient la bouche. Le nom de Hal était inscrit sur la devanture et, derrière, s’étendait le vide du cube blanc qu’était l’endroit. Non, une minute. J’aperçus des ombres, puis des silhouettes. Trois des quatre jeunes présents dans le désert étaient là : la rousse et deux hommes. Ils étaient déjà arrivés, et conversaient. Je hâtai le pas, le ventre noué. Je venais d’identifier la rousse.
Plus tôt cette année, j’avais vu des photos d’elle sur le Net, souriante, avec son horrible père, le richissime et autoritaire galeriste qui avait en sous-main essayé de truquer la carrière de Kim Lord, et qui pour Ray était un des principaux suspects dans la mort violente de son demi-frère.
C’était Layla Goetz-Middleton.
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