Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 33 sur 35

Pages du PDF

Leçon de rouge

Chapitre 27

27

 

— Tu dois crever d’envie de retourner dans ton bungalow, dit Yegina après avoir détaillé du regard le bric-à-brac du mobilier et les photos de trottoirs déserts aux murs.

Elle était venue à ma sous-location avec dans les bras deux sacs géants de plats préparés, certaine que ma main droite écorchée m’avait rendue incapable de faire des courses ou de cuisiner.

— Ce n’est pas si horrible, ici. Juste un peu isolé.

J’ôtai de la table un bouquet de lis orange, présent de Janis Rocque, afin que mon amie puisse se délester de son chargement. Les fleurs m’avaient été livrées le lendemain de l’arrestation de Nelson, et elles trônaient là depuis déjà une semaine, mais j’étais incapable de les jeter. Les pétales et le pollen s’éparpillèrent sur le plan de travail quand j’y posai le vase.

Yegina s’approcha de moi et ramassa les pétales d’une main aux doigts effilés.

— Je suis vraiment désolée, dit-elle. J’ai été tellement prise par mon boulot et Hiro que je t’ai juste tenue à l’écart.

— Je pense que j’avais besoin d’être à l’écart. Pas de toi, mais de qui j’étais.

Elle interrompit son nettoyage et me regarda.

— Et maintenant ?

Je m’assis sur le gros canapé bleu. Yegina mit les pétales dans la poubelle et vint près de moi, les genoux de son pantalon noir tout proches de mon jean. Elle posa une main sur mon bras.

— Ne m’oblige pas à appeler ta mère, dit-elle. Tu sais bien qu’elle finira par te soutirer toute la vérité.

Je n’avais pas téléphoné à ma mère, pas encore. Si je racontais à mes parents ce qui était arrivé pendant les deux dernières semaines, ils prendraient l’avion, tous les deux cette fois, et ils exigeraient que je choisisse une vie différente.

Je la regardai en face.

— Je quitte le Rocque. Je veux travailler à plein temps sur l’histoire de Brenae Brasil. J’ai une telle quantité de reportages à effectuer, et j’ai besoin de trouver un éditeur qui travaillera avec moi. Janis m’a grassement payé mon intérim de gallerina, et c’est bien suffisant pour vivre pendant trois ou quatre mois. En ensuite, qui sait ? Je dénicherai bien un autre boulot en freelance.

— Janis est au courant ?

— J’ai rendez-vous avec elle demain.

Janis avait une double mastectomie de prévue, suivie des séances de chimio et de rayons. Pour une personne aussi réservée, elle s’était montrée étonnamment loquace à ce sujet, et avec tout le monde. Elle avait déclaré qu’elle se mettait en retrait de toutes ses responsabilités au Rocque afin de s’occuper de sa santé. (“Mon air renfrogné ne vous manquera pas lors de vos réunions, à moins que vous soyez de vrais lèche-bottes”, avait-elle dit devant le comité exécutif du musée.) J’avais rassemblé tout mon courage et sollicité une entrevue. Elle m’avait invitée à sa propriété.

— Tu as de la chance, commenta Yegina. Mais ça s’arrête là ?

Cela ne s’arrêtait pas là. J’avais également envie de dire à quel point je me sentais différente, à présent. Pas exactement différente, mais plus impliquée dans la personne que je désirais être. Une personne ayant un but.

— Je suis contente, dis-je avec circonspection. Vraiment.

— Ça se voit.

Au plaisir fragile et teinté de chagrin que je lisais sur son visage, je sus combien elle s’était inquiétée pour moi.

— Et Ray ? ajouta-t-elle.

Il était sorti de l’hôpital le lendemain de son opération, le bras en écharpe, et il avait demandé un congé pour raisons médicales à son employeur en Caroline du Nord, pour récupérer et suivre l’enquête sur Nelson de Wilde. Nous étions convenus de partager nos informations respectives la semaine prochaine, lorsqu’il souffrirait moins. Il avait promis qu’il m’emmènerait quelque part, sans préciser où exactement. J’expliquai tout cela à Yegina.

— En tout cas, on est quittes, maintenant. Il m’a sauvé la vie. Je lui ai sauvé la vie.

Je haussai les épaules pour masquer mon léger chevrotement sur les derniers mots.

— En fait, je pense que dans cette situation vous avez une dette énorme l’un envers l’autre, dit-elle avec un petit sourire de connivence.

— Je préférerais que tu me parles de toi et Hiro.

— J’ai dit oui.

— C’est vrai ? m’exclamai-je joyeusement.

Son sourire s’épanouit.

— Vous avez fixé une date ?

— En décembre prochain, dit-elle. Après le lancement du nouveau musée.

Elle se leva et retourna au bouquet dont elle préleva les tiges les plus flétries, avant de placer le vase dans l’évier.

— Félicitations, dis-je en prenant soin de gommer toute autre réaction que celle de plaisir dans ma voix, et j’ajoutai, sincèrement : Je suis absolument ravie pour vous.

Je m’attendais à des détails, au lieu de quoi elle ôta les lis restants du vase. Elle versa de l’eau dans le dépôt et les feuilles sèches qui en tapissaient le fond, laissa le tout déborder et patienta jusqu’à ce que le récipient soit empli d’eau claire. Alors elle y remit les lis survivants, avec un geste gracieux.

— Tu attends les vraies nouvelles, hein ? railla-t-elle.

— Vous vous mariez et ça, c’est une vraie nouvelle, répondis-je en souriant. Bon, oui : j’attends le reste.

Elle replaça le vase sur mon plan de travail mais resta debout, comme si elle présentait un concept lors d’une réunion.

— Tu promets que tu écouteras jusqu’au bout ?

Je promis.

Yegina s’était entretenue toute la semaine avec Janis, Bas, Hal et Steve Goetz. Janis, Bas et elle avaient formulé l’idée que le Rocque soit annexé au nouveau musée mais conserve son programme d’expositions à caractère expérimental (“Ce qui a toujours été le premier amour de Janis”). Plutôt qu’être un établissement isolé, le musée pouvait devenir un complexe situé au centre de la ville, pourquoi pas en agglomérant dans sa structure plus de bâtiments proches. Un jour il rivaliserait avec le Smithsonian, mais en promouvant une approche de l’art du présent et de l’avenir. Steve Goetz lui avait dit qu’il lui fallait y réfléchir, mais il l’avait rappelée le lendemain pour lui affirmer que le projet dans sa globalité lui plaisait. L’intégralité de la présentation que Yegina en avait faite. Et aussi qu’il souhaitait pousser progressivement Hal vers la sortie, avant que le musée ouvre, et le remplacer par mon amie. En qualité de directrice adjointe de l’ensemble du complexe artistique.

“Hal incarne le passé, lui avait confié Goetz. Vous, l’avenir.”

— Il faut que tu aies cette déclaration par écrit, remarquai-je.

— Janis a eu exactement la même réaction. Pour elle, Steve Goetz est “une tapineuse avec un sac à main doré qui se prend pour une grande d’Espagne”. – Elle rit de la formule, et reconnut : Je ne l’aime pas. Je n’aime pas comment il parle des artistes, et de l’art. Mais il a une grande gueule, et il voit juste. Je suis l’avenir. – Elle sortit un mouchoir de sa poche et essuya le comptoir. – On est l’avenir, toutes les deux. C’est la fin d’une époque.

La voix était triomphante, mais je vis dans ses yeux l’ombre du regret. C’était la fin d’une époque pour Janis aussi. La dernière fois que j’avais quitté le Rocque, j’avais regardé en arrière sa longue façade vitrée, et je m’étais demandé comment j’entamerais mes matinées sans suivre la progression de mon reflet à travers sa surface, alors que je m’apprêtais à entrer dans le royaume où Janis régnait en maîtresse.

— Elle sera avec toi par l’esprit, si ce n’est par le téléphone à n’importe quelle heure, fis-je en guise de prédiction.

— C’est bizarre que ce soit nous qui occupions les postes de direction, en fin de compte, dit Yegina en m’observant. Notre génération.

— Hal n’abandonnera pas la partie aussi facilement, remarquai-je. Il s’installera en tant que consultant privé, et il engrangera des masses d’argent.

— La façon dont tu as démoli sa Cathédrale de chaussures en tombant du plafond, eh bien il a adoré, dit-elle. Il s’en est vanté sur le blog d’Art News. Il a affirmé qu’ainsi l’œuvre était plus achevée que jamais. La Westing a fermé, évidemment, mais il y a déjà amené un photographe, et ils prévoient de vendre des tirages haut de gamme des prises de vues de l’installation, avec pour objectif de monter une rétrospective en hommage à Brenae Brasil.

Je savais déjà tout cela, mais l’entendre de la bouche d’une Yegina moulée dans son nouvel optimisme donnait à l’ensemble l’aspect d’une tentative sincère de réparations, et non une opération publicitaire sans frais.

— Il était temps, dis-je.

Yegina continuait de faire glisser son chiffon improvisé sur mes meubles.

— Tu veux bien arrêter de faire la poussière, s’il te plaît ?

Elle replia le mouchoir.

— Tu sais qui est Steve Goetz, dis-je.

— C’est le père de Layla Goetz-Middleton, ça, je le sais. Mais en toute honnêteté, Maggie, je crois qu’il était complètement hors de lui quand il a tout appris.

Steve Goetz avait clamé son ignorance totale quant à la liaison entre sa fille et le galeriste, liaison qui avait commencé alors qu’elle n’avait que quinze ans. “Je considérais Nelson comme un type bien, mon ami. Pas un pourri de prédateur, avait-il dit à Alicia Ruiz. J’ai le cœur brisé. J’en suis malade.” Désormais, il voulait simplement que sa fille rentre à la maison. Avec l’excellent avocat de son père à ses côtés.

— Ce n’est pas la seule chose qui cloche chez lui, dis-je.

— Et je sais qu’il collectionnait de manière obsessionnelle les toiles de Kim Lord, avant sa mort. Et alors ? Je pense que c’est juste un complétiste.

— Un complétiste ?

— Il ira jusqu’au bout de son projet, dit Yegina. Ce musée verra le jour. Et il peut tuer le Rocque, ou le sauver. Je crois qu’il souhaite le sauver. Il fait montre de beaucoup de déférence envers Janis. Il a même accepté de mettre “Goetz” sur son bâtiment, mais par sur l’ensemble du complexe. Pour le moment, on l’appelle le “Nouveau Musée”.

— Jusqu’à ce que quelqu’un d’encore plus riche arrive et achète les droits pour sa dénomination, dis-je.

Mais alors que je regardais mon amie rayonnante de fierté, qui avait travaillé des années durant sans réelle reconnaissance, et qui maintenant obtenait l’ouverture qu’elle avait amplement méritée, je sentis mes réticences faiblir. Après tout, j’avançais, moi aussi. Le Rocque délabré, avec les baisses de budget successives et les prises de risques que j’avais connus, devait en finir, et cette voie représentait peut-être la meilleure solution.

— Raconte-moi comment tu as dit oui à Hiro.

À nouveau, elle eut un grand sourire.

— Avec tout un tas de conditions.

 

Le lendemain, Janis m’emmena dans un patio qui surplombait son jardin de sculptures. En contrebas, sur la pente, j’aperçus l’ellipse de Richard Serra, pareille à un enclos géant, rouillé et incliné, pour des chevaux exceptionnellement grands et, au-delà, le bosquet d’arbres où j’avais failli mourir au printemps dernier. J’étais heureuse que la fosse dans le sol soit dissimulée à ma vue.

Ma patronne était changée. Le tailleur bleu marine avait disparu. Elle portait un jean et une chemise blanche qui pendait sur elle, et ses yeux sombres dardaient dans un visage qui semblait plus lustré et plus usé tout à la fois. J’évitai de regarder sa poitrine. Elle avait beau dédramatiser sa perte imminente à grand renfort d’humour sardonique, je n’arrivais pas à m’imaginer sans mes seins.

Janis posa délicatement son corps sur le fauteuil, dans le même mouvement que si elle craignait à tout moment la fuite du siège sous elle.

— Gigi va nous apporter de la limonade et des gâteaux, dit-elle. J’espère que ça vous convient. En réalité, je ne sais pas ce que vous aimez manger. Vous avez filé de ce déjeuner que j’avais commandé pour vous, au Café Francesca.

— J’aime les deux, répondis-je, mais je ne pus empêcher ma voix de s’étrangler. Et je suis réellement désolée.

— Oh, ne pleurez pas, je vous en prie. Si vous avez survécu à deux tentatives de meurtre, vous n’avez pas le droit de pleurer à cause d’une dame cancéreuse qui vous offre de la limonade. Est-ce qu’ils l’ont eu ?

— Il a été inculpé de tentative de meurtre et de trafic d’œuvres d’art, répondis-je. Mais le procès ne se tiendra pas avant longtemps.

Elle contempla son jardin de pelouses, de fleurs et de sculptures à plusieurs millions de dollars.

— J’ai toujours su que Nelson de Wilde était un escroc, dit-elle avec une moue satisfaite. Et qu’il avait des secrets. Un costume coûteux et un bronzage de propriétaire de yacht ne peuvent cacher la vraie personnalité de l’homme. Mais il faut bien le reconnaître – elle se lova plus confortablement dans son fauteuil –, c’était notre type d’escroc. Il savait ce que nous voulions, et il nous l’a procuré. Pas toujours du grand art, ajouta-t-elle avec un regard entendu, mais des exclusivités. Nous voulions avoir ce que personne d’autre n’avait, mais ce que tout le monde convoitait. C’est un jeu sur la durée, compliqué, et qui requiert beaucoup d’argent. Certains galeristes et vendeurs ont leurs propres fonds à perdre dans la partie. Pas Nelson. Ce qui ne justifie pas sa brutalité quand il s’est senti aux abois, néanmoins je peux comprendre sa réaction. J’ai tenté de détruire la possibilité d’un nouveau musée d’art dans le centre de L.A., parce que je me sentais coincée. Et trompée. Le désespoir rend les gens mauvais. – Elle s’interrompit pour suivre du regard le vol d’une abeille qui vira devant nous et fila au loin. – Par chance, je suis habituée à être méchante, et j’ai appris qu’il est préférable, et de beaucoup, de porter cette méchanceté avec douceur, reprit-elle avec un sourire hagard. Pas de condoléances maintenant. Pour quoi que ce soit. Nous finirons par gagner.

— D’accord avec vous.

Je ravalai ma peine autant que mon admiration et lui exposai mon projet. Je lui résumai tout ce que j’avais découvert au sujet de Brenae Brasil pendant la semaine : comment elle avait affronté un isolement croissant, quand sa famille s’était repliée sur elle-même pour encaisser l’arrestation de son frère aîné, quand l’école l’avait coupée des opportunités qu’elle lui avait offertes, quand elle avait perdu des amis au profit du carriérisme. Je parlai du voyage fatidique à Londres, pour l’installation de l’exposition de Hal, et des confessions que Layla et Brenae avaient dû échanger à propos de leurs amoureux : Layla et Nelson, Brenae et Erik. Brenae avait certainement dit à Layla qu’Erik venait toujours la voir et exigeait des relations sexuelles, et Layla ne l’avait pas crue. Ni Hal. Celui-ci avait pris la défense d’Erik, parce qu’il craignait que son étudiant préféré perde son visa et ses possibilités futures de rester aux États-Unis.

J’expliquai à Janis qu’il y avait d’après moi dans le parcours de Brenae une histoire solide illustrant le rêve américain lorsqu’il tourne mal, et que j’allais quitter mon emploi afin de la raconter. Mais pas de manière classique. Je voulais enregistrer les propos des gens qui évoquaient la disparue, et bâtir mon récit autour de leurs impressions – celles de sa famille, de ses collègues de travail dans l’équipe, de ses professeurs. À la radio, on sondait la vie américaine de cette façon, et les podcasts découlaient également de cette méthode. Je ne me comporterais pas en Gay Talese ou en Tom Wolfe, comme un homme aux revers de veston amidonnés et à l’attitude raffinée, qui révélait l’Amérique aux Américains dans une langue brillante, spirituelle, sagace, et totalement personnelle. Je préférais mettre en forme une conversation brute et sans conclusion, mais qui rendrait plus justement l’image de la Brenae authentique. Et celle de nous tous.

Le visage fermé, un éclair luisant parfois dans ses prunelles, Janis m’observait.

— Et vous voulez que je vous rétribue pour faire cela, dit-elle.

— Non. Je veux avoir la permission de vous interviewer, vous aussi.

— Moi, souffla-t-elle en se rencognant un peu dans son fauteuil.

— Si vous ne m’aviez pas demandé de me plonger dans cette affaire, je n’en aurais rien vu, dis-je. Si Brenae ne vous avait pas écrit, nous n’aurions pas eu la vidéo. Vous faites partie intégrante de cette histoire.

J’avais du mal à contenir l’émotion qui me serrait la gorge de nouveau. Heureusement, une femme d’allure sympathique et aux cheveux auburn ondulés arriva alors avec de la limonade, des verres givrés et une assiette de petits disques dorés et sucrés.

— Merci, Gigi, lui dit Janis et, à moi : Je vous en prie.

Elle accompagna l’invite d’un geste vers les boissons.

Je pris un verre, avalai une gorgée du liquide froid et doucement amer. Un goût de citron.

— Vous êtes essentielle à ce projet. Si vous étiez laissée de côté, cela reviendrait pour la ville à ignorer une de ses plus grandes défenseuses…

Je me tus subitement. Au fil des ans, j’avais vu Janis fatiguée, irritée, et même vindicative, mais jamais je n’avais été témoin de l’expression qu’elle affichait maintenant : sa main droite qui se levait pour couvrir sa bouche, et ses paupières qui battaient rapidement. Cette attitude trahissait le remords. Devant mon silence, elle baissa lentement la main sur sa cuisse et me fit face, mâchoire crispée. Alors les pièces du puzzle se mirent en place – pourquoi Janis n’avait jamais mis Hal au pied du mur, pourquoi elle avait monté toute cette enquête parallèle avant d’agir au sujet de Brenae, et encore, seulement sur un plan tactique.

— Vous avez visionné Lesson in Red avant sa mort, dis-je. Toute cette histoire d’assistante personnelle que vous auriez licenciée et de placard plein de courrier, c’était faux. Vous avez vu la vidéo avant qu’elle meure, et vous n’y avez pas cru, vous non plus.

— J’ai appelé Hal immédiatement, rétorqua-t-elle d’une voix éraillée. Il m’a dit que Brenae était déséquilibrée, et qu’il gérait la situation. Lui et moi, nous ne nous sommes jamais beaucoup appréciés, mais j’avais du respect pour lui, et l’école était son pré carré. J’ai cru qu’il disait la vérité. Et pour être tout à fait honnête, le projet de Brenae ne me plaisait pas. Je le trouvais racoleur. Je ne pensais pas que s’exposer de la sorte servirait l’avenir d’une jeune artiste. Personne ne détecterait son talent. Tout ce qu’on verrait, c’était son état de… soumission. – Elle marqua une pause, pendant laquelle ses lèvres dessinèrent une ligne mince. – Mais quand elle est morte, j’ai eu le sentiment que je l’avais laissée tomber. Et je l’ai laissée tomber, en effet. J’ai mis de côté mes regrets, parce que cela m’embarrassait. Et puis il y a eu les problèmes avec Natures mortes, la disparition de Kim Lord, et je me suis détournée d’elle. Des mois durant. Pour diriger un musée qui était devenu une scène de crime. – Elle prononça ces derniers mots avec son aplomb d’antan. – Je me suis trompée. Vous pouvez m’interviewer, et je m’engage à dire toute la vérité.

À cet instant, je l’excusai presque. Je ne voulais pas de sa confession ; elle allait entacher l’admiration que je lui portais. Mais je me revis alors en train de ramper en griffant de mes ongles les poutrelles, à travers le plafond de la Westing, et la manière dont Brenae était venue à moi, le dernier de tous mes mentors. Je n’avais jamais voulu que quelqu’un d’aussi brisé et désespéré guide mes pas, alors ou maintenant, mais elle était ma guide dans cette histoire. Il fallait qu’elle le soit.

— Merci, répondis-je. Je sais qu’il vous en coûte beaucoup de dire ça.

— En parlant de coût, comment allez-vous financer vos recherches ?

Au ton employé, il était évident qu’elle serait heureuse de me salarier, mais je ne pouvais pas accepter. J’avais besoin d’être autonome.

— Je trouverai un moyen, affirmai-je. Je peux travailler en freelance comme préparatrice de copie.

Les yeux de Janis me jaugèrent, et j’eus l’impression singulière qu’elle voyait qui j’étais réellement pour la première fois, pas seulement ma robe en lin soigneusement choisie, ni mon visage rougissant et mes cheveux maintenus en place avec des épingles, mais aussi et surtout la détermination dans mon regard, la fermeté de ma bouche, l’inclinaison de mes épaules vers elle, de la même façon qu’une reine examinerait son tout nouveau chevalier, en s’interrogeant sur son courage, sur les souffrances qu’il serait capable d’endurer quand finirait par venir pour lui le moment de souffrir. Puis ses traits se contractèrent sur une mimique approbatrice, et elle eut un hochement de tête qui traduisait son soutien.

Nous sirotâmes nos limonades. Les gâteaux et la boisson s’accordaient parfaitement, pourtant Janis grimaça.

— Plus rien n’a le même goût, de nos jours, dit-elle. La saveur n’est plus là, mais je n’arrive pas à me rappeler quelle était la bonne.

Ma tristesse pour elle me submergea. Son long règne tirait à sa fin, ou subissait des changements inexorables. Un moment elle parut se recroqueviller un peu plus dans les replis de son chemisier blanc, mais elle secoua la tête, et j’allais parler quand elle me prit de vitesse :

— Il va vous manquer ? Le Rocque ?

J’essayai d’imaginer le musée sans moi dans mon petit bureau du troisième étage, avec vue sur la salle de concert bétonnée qui était maintenant achevée, et le Nouveau Musée qui se dresserait juste entre les deux bâtiments, regorgeant d’œuvres d’art. Le cachet des rues alentour en serait modifié, jour après jour, à mesure qu’un flot croissant de visiteurs se déverserait à l’intérieur de cette destination culturelle incontournable, et le Rocque deviendrait plus petit, moins visible. Une annexe au lieu d’une forteresse. Son ancienne image d’avant-garde provocatrice pâlirait dans le même temps, si excitantes et dynamiques que soient les futures programmations de Yegina.

— Ce qu’il a été me manquera, dis-je avec franchise. Je pense qu’il manquera à tout le monde.

Janis émit un petit murmure de gratitude. Elle but une autre gorgée de limonade, et son visage se crispa un instant.

— Mon père n’a jamais pensé que son musée résisterait à l’épreuve du temps, dit-elle. Il le qualifiait de “pierre de gué”, destinée à ce qu’une autre personne atteigne la rive d’en face. J’ai toujours pensé que cette autre personne, ce serait moi. – Son regard s’égara sur la vaste étendue verte de la pelouse et les statues qui y projetaient leur ombre. – Mais peut-être qu’il n’y a pas d’autre rive, ici. Le potentiel de notre ville est assez immense pour cela.

— Vous pouvez le répéter sur un enregistrement ? demandai-je.

— Je n’en ai pas terminé, dit-elle. Peut-être que l’essentiel est ce que nous recherchons toujours. Et cela, quoi que ce soit – l’espoir ? la grandeur ? – bat toujours en retraite devant nous. – Elle toussa, et reprit aussitôt : Et voilà que je parle comme si j’étais sur le point de mourir. Et comme si je n’avais pas passé un bout de temps dans les camps de tentes à l’est de Main Street. Attention ! ajouta-t-elle, les yeux plissés par la malice. Je pourrais ne vous parler que des Dodgers.

OceanofPDF.com