Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 15 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 9

9

 

J’entrai dans la galerie avec le jeu de clés que Ray m’avait confié et me dirigeai vers le bureau derrière lequel j’étais censée m’asseoir. Layla Goetz-Middleton était partie. Seuls les deux hommes étaient présents. Pearson était juché sur un tabouret. Accroupi, talons à peine décollés du sol, Erik farfouillait dans un tas de chaussures usagées : baskets, sandales, mocassins, bottines – certaines paires cirées, ou déformées par l’usage et tachées, d’autres auxquelles il manquait les lacets. La pièce sentait vaguement la toile épaisse, le cuir et la transpiration vieillie. Des bobines de fil métallique étaient empilées contre le mur.

— C’est cette même équipe qui a monté les expos de Giroux durant ces deux dernières années, nous avait dit Ray au coffee shop. Il s’agit de places très convoitées, apparemment, parce qu’ils voyagent avec lui tous frais payés, au fil de ses diverses expos internationales, et aussi parce que les anciens membres de son équipe ont vu décoller leurs carrières respectives, par la suite.

Pearson était un ex-étudiant du LAAC zélé, et il représentait l’ingrédient secret des expos de Hal depuis 1996. Quel que soit le projet, Pearson avait aidé à sa réalisation. Il vivait en célibataire dans North Hollywood, d’emplois intermittents d’éclairagiste pour des tournages de cinéma, puis il s’était mis à accompagner les expos itinérantes de Hal pour lesquelles il avait supervisé la présentation. Il se dégageait de son apparence physique une impression de robustesse et de savoir-faire maîtrisé – ses membres étaient tous un peu imposants pour le reste du corps –, même si sa tête semblait trop grosse et luisante, avec un crâne totalement dégarni. Il arborait une expression placide, toute en retenue, trahissant peut-être un mental privilégiant une certaine lenteur.

Si Pearson était le petit génie de l’organisation, Erik en était l’artisan en chef. Né à Vienne, il avait débarqué à L.A. cinq ans plus tôt, d’abord à l’USC, puis au LAAC où il était très vite devenu un chouchou de Giroux. Il avait grandi dans des écoles américaines internationales, et il désirait s’installer définitivement aux États-Unis. Il effectuait un semestre supplémentaire dans le but de terminer son projet d’examen : Bull, un troupeau de bovidés de cinq mètres de haut constitué d’un assemblage de canettes bleu et argent de Red Bull. La rumeur courait que Steve Goetz avait déjà acheté Bull encore inachevé, pour un prix élevé, et que d’autres collectionneurs réclamaient d’autres œuvres. Physiquement, Erik était l’opposé de Pearson : cheveux bouclés, petit, mince, toujours en mouvement. Et pourtant lui aussi semblait avoir étudié l’art de l’inexpressivité, si bien que je n’avais aucun indice sur ce que l’un ou l’autre éprouvait par rapport à l’installation.

— Couleur ? Texture ? Forme ? récita Erik, et il agita une tennis rouge à talon compensé. On est supposés se baser sur quoi ?

— Hal nous a donné sa clé, déclara Pearson en se tournant vers moi. Au cas où vous vous poseriez la question.

Je le saluai et me présentai en tant que Mary.

— En suppléance, ajoutai-je.

— J’ai besoin d’un remplacement temporaire, moi aussi, fit Erik qui secoua la tête en examinant une sandale blanche à lanières, avant de la lancer sur le mur contre lequel elle rebondit avec un bruit sourd.

— Il y a combien de chaussures ? dis-je.

— Moitié moins que la quantité nécessaire, rétorqua-t-il, morose.

— La mise en scène, lui répliqua Pearson. Cet espace est plus haut de plafond qu’à Londres, mais on a quand même besoin de commencer à construire depuis le sol.

Si Erik, l’Autrichien de naissance, n’avait pas d’accent, ce qui était assez étonnant, exception faite de quelques inflexions d’ailleurs typiquement californiennes, la voix de Pearson laissait filtrer un soupçon de voyelles nasillardes et de r grasseyants que j’identifiais grâce à mon enfance dans le Nord-Est. Des inflexions communes dans la classe ouvrière rurale, tout juste perceptibles, mais immanquables. Des inflexions singulières pour quelqu’un portant un nom aussi prétentieux que Pearson Winters.

— On devrait commencer par la nef, précisa ce dernier.

— Aussi grande ? s’étonna Erik en rejetant la tête en arrière, ce qui refoula sa cascade de boucles, les yeux levés vers le plafond à huit mètres de hauteur. Layla refusera de grimper sur les échelles.

— Elle n’y sera pas obligée, affirma Pearson avant de se tourner vers moi. On peut faire quelque chose pour vous ?

Il était temps de me comporter comme si j’avais un travail à accomplir. Je m’approchai du bureau.

— Non, répondis-je. Continuez de prendre votre pied avec vos histoires de friponneries architecturales.

Ils parurent estomaqués par mon trait d’humour. Aucun doute, je leur paraissais collet monté et un peu trop vieille, même si Pearson était plus âgé que moi. Tous deux portaient un jean et un t-shirt ample, décontracté et un peu fatigué mais visiblement hors de prix, ce qui transmettait une légère nonchalance assumée. Leurs chaussures trahissaient leurs origines vestimentaires. Erik était le surfeur, celui qui roulait des mécaniques en tennis de toile, et Pearson le fanfaron post-punk adepte des bottes en cuir. Ils paraissaient bien s’entendre, toutefois n’y avait-il pas un peu de tension dans leurs échanges anodins dès qu’il était question de Layla ? J’avais cru le sentir.

Je m’assis derrière le bureau chromé, et j’allumai l’ordinateur. Après avoir entré mon identifiant et le mot de passe temporaires qu’on m’avait donnés, je tombai sur une page de garde semblable à celle d’une bibliothèque, avec pour seuls accès internet et la page d’accueil du site web de la Westing. Pas de messagerie. Aucun dossier en rapport avec la galerie, ni même des listes de prix. Qu’étais-je supposée faire, maintenant ? Pour la énième fois, je me demandai pourquoi Nelson de Wilde avait accordé son blanc-seing à ce plan. D’après Janis, il était son débiteur, mais quand même. J’espionnais l’équipe d’un de ses artistes, une personne importante qui pouvait le mettre en contact avec beaucoup de stars en pleine ascension.

Après un moment, Erik m’apostropha :

— Votre agence emploie des esclaves ? On en a besoin d’une trentaine.

— Les esclaves travaillent tous sur le dernier film de Michael Bay.

Je regrettai aussitôt cette réaction, parce que la bonne réponse aurait été le silence. Un silence perplexe ? De condamnation sociale ? Il me fallait agir de manière plus formelle. Me montrer motivée. Une gallerina était raffinée. Elle était ambitieuse. Elle était surqualifiée, armée d’un diplôme impressionnant en histoire de l’art, et de lettres de référence rédigées par des collectionneurs reconnus. Elle rêvait… De quoi rêvait-elle ? D’apprendre le travail ici, afin de pouvoir ensuite entrer chez Catesby ou une autre salle des ventes, avec l’objectif de devenir conseillère artistique. La plupart du temps, elle rêvait de se constituer une modeste collection personnelle. Un artiste recherchait le sens. Un conservateur recherchait l’impact. La gallerina recherchait le goût. Plus longtemps et plus dur elle travaillait, plus elle s’insérait dans la partie et plus elle devenait une arbitre de ce que les autres devraient posséder.

Je n’avais pas vu beaucoup de gallerinas au Rocque, mais il arrivait qu’une stagiaire quitte le musée pour emprunter cette voie. Invariablement, elle était issue d’une famille riche, comptait un véritable collectionneur parmi ses parents, et possédait un trait physique sans défaut : la peau, la chevelure, la silhouette. La spécificité de la galerie dans le monde artistique, où les affaires se concluaient, l’attirait tel un aimant et la détournait du musée, parce qu’elle appréciait le côté commercial et parce qu’elle pouvait devenir la personnification de la solennité de ces cubes blancs – austère et classique, une touche de couleur bien choisie.

Maintenant que j’étais en place, je voyais le charme qu’offrait le rôle de gallerina. Mon accoutrement neuf me donnait la sensation que l’air se déplaçait différemment autour de moi, que ma taille et mes hanches dessinaient un contour parfait, et que mes épaules saillaient au-dessus de ma poitrine, fortes comme celles d’un homme, mais plus déliées. Si seulement ma tenue avait le même effet sur mon regard, mes aptitudes à la conversation, les billets pour Miami et Basel… Je me voyais me fondre dans cet univers sophistiqué, et décider avec justesse quelle œuvre réussirait à franchir l’épreuve du temps.

Un trieur vertical impeccable se dressait sur un coin de mon bureau. Je choisis un dossier que j’ouvris. Une liste de noms, certains de collectionneurs fortunés, d’autres cochés, puis un pointage en bas de page, annoté RSVP. Une liste d’invitations pour un vernissage ? Je remarquai que Janis Rocque y figurait, mais sans que son nom soit coché.

Je remis la chemise en place, pris la suivante. Un catalogue de galerie, avec la mention À CORRIGER. Pff. Pour la correction d’épreuves, j’étais en terrain connu.

LA CATHÉDRALE DE CHAUSSURES

DE HAL GIROUX

Hal Giroux, sommité de longue date à Los Angeles, présente son installation monumentale Cathédrale de chaussures à la Westing

Gallery du 2 novembre au 22 décembre 2003. Une réception exclusivement sur invitation se tiendra le 1er décembre, suivie d’une ouverture de la galerie au public, du mardi au dimanche, de 11 heures à 17 heures.

Célèbre pour ses installations interactives qui interrogent et donnent un sens nouveau au quotidien dans nos vies, Giroux juxtaposera la grandeur de l’architecture de l’humain et son accessoire le plus terre à terre afin d’interroger nos rapports entre religion et mercantilisme dans l’existence contemporaine. [On se calme. Et les habits neufs de l’empereur sont super, aussi.] Giroux est directeur du programme MFA en arts visuels au LAAC depuis vingt-deux ans.

Le guide incluait une photo remontant à fin des années 1970 où l’on voyait Giroux appuyé nonchalamment des deux coudes sur l’aile d’un avion, dans un cimetière aéronautique. Barbu et la chevelure en broussaille, le jeune Hal rayonnait d’une jubilation espiègle. Il paraissait à peine plus âgé que ses étudiants, tous blancs, les cheveux bouclés et en pantalons moulants à pattes d’éléphant, qui posaient autour de lui, avec l’air d’être en quasi-adoration. Le guide énumérait les récompenses et les œuvres antérieures de Giroux, et citait un critique d’art : “Hal Giroux requiert de son public qu’il reconsidère sa place dans le monde des objets. Son rendu des choses expose des choses rendues visibles.” Les argumentaires étaient souvent ampoulés, mais celui-ci ne signifiait pas grand-chose. L’installation elle-même donnait une impression de désinvolture et de facilité. Des chaussures, une cathédrale. Prenons l’iconographie sacrée et profanons-la avec le banal ou le commun. C’est Le Christ urinant ! C’est la Vierge Marie peinte avec des crottes d’éléphant, mais dans une démarche beaucoup moins risquée. J’étais tentée de rejoindre Janis Rocque et Yegina dans leur mépris pour Giroux, avant de me rappeler que je n’avais aucun talent réel pour le mépris. J’étais bien plus douée pour croire au meilleur chez les gens, et leur faire confiance. Dans deux heures et demie, je partirais pour l’interview et je le prouverais. L’ensemble me donnait toutefois le sentiment que je devrais peut-être porter des talons plus hauts. S’il y en avait une paire correspondante dans le tas de chaussures encombrant la galerie, remarquerait-on que je l’empruntais ?

Une tasse blanche glissa sur le comptoir courbe qui entourait à moitié mon bureau.

— Il est avec beaucoup de mousse, parce que c’est comme ça que l’autre gallerina l’aimait, fit une voix rauque. Je sais bien que vous n’êtes pas identiques. Mais si ça vous dit…

Mon regard remonta le long des doigts manucurés à la française qui tenaient la tasse jusqu’à la peau pâle d’un bras, une chemisette sans manches, des cheveux roux. Layla me sourit quand mes yeux atteignirent les siens, mais c’était un sourire qui s’étalait telle une traînée de sel, et il agrémentait son invite d’un soupçon de sécheresse.

Je la remerciai et acceptai. La chaleur intense de la tasse me fit grimacer, et je faillis la lâcher. Elle claqua légèrement quand je la posai sur le bureau, et une minuscule goutte crémeuse en jaillit. Je ne savais pas avec quoi l’essuyer.

— Oups ! dit Layla. Je ne suis pas très sensible des doigts.

— Je vais la laisser tiédir, répondis-je.

La gouttelette brillait sur la surface chromée.

Layla ne repartit pas. Elle tourna la tête vers Erik et Pearson, et soupira.

— Deux tiers des chaussures ont été livrés au LAAC par erreur, et elles devraient arriver d’ici peu, expliqua-t-elle.

— Quelle guigne, approuvai-je avec ce que j’espérais être l’intonation de rigueur. Ça va beaucoup retarder l’installation ?

Elle s’appuya contre mon bureau.

— Vous êtes au courant, pour les RSVP ? s’enquit-elle. Hal tient à savoir quel nombre de personnes il y aura.

Je lui présentai le dossier contenant la liste.

— J’imagine que les noms cochés sont ceux des gens qui ont accepté.

Elle me dévisagea pendant un moment désagréablement long, et j’eus l’impression qu’elle soupesait chaque mot de la réponse à me donner.

— Bah, un petit conseil, dit-elle en me rendant la chemise, et elle afficha ce même sourire carnassier qu’elle avait déjà eu : Ne montrez jamais à personne quoi que ce soit, si on ne vous le demande pas expressément. Bon, il faut que j’aille aider ces lourdauds.

Elle s’éloigna d’une démarche ondulante. Elle exhibait le corps d’une starlette de cinquante ans : la poitrine généreuse, et des hanches qui semblaient se comprimer au creux de la taille. Ses longs bras et son assurance apprêtée étaient les seuls indices de sa proximité génétique avec son père, Steve Goetz.

Elle déambula au centre de l’installation, en laissant ses mains effleurer les chaussures et les fils de fer. Depuis une heure, Erik et Pearson n’avaient pas échangé un mot, et ils accueillirent Layla d’un signe de tête muet, sans cesser leur tâche. Pas de discussion. Il était possible qu’ils ne parlent pas de Brenae ou Hal durant toute la semaine. Et même qu’ils s’expriment très rarement, ce qui transformerait mon espionnage discret en une simple perte de temps.

Les chaussures s’élevaient en colonnes, certaines déjà hautes de quelque soixante centimètres. Ils avaient trouvé un moyen de les empiler, en les entrecroisant, et Erik les fixait ensuite en place à l’aide de fil de fer. Les colonnades, avec leurs talons et pointes alternés, dégageaient une sensation d’inhumation imparfaite, d’un amoncellement négligé de cadavres. Layla se joignit au tri. Elle semblait ne pas aimer le contact avec les chaussures qu’elle tenait du bout des doigts alors qu’elle se forçait visiblement à avoir l’air absorbé. C’était seulement quand elle présentait un article à Erik que son expression changeait, et que l’ombre du doute assombrissait ses traits. Selon Ray, Layla et Erik entretenaient une relation à épisodes depuis l’année dernière. Je m’interrogeai sur l’attrait qu’éprouvait Erik à fréquenter la fille unique d’un collectionneur célèbre et de l’héritière d’une fortune de l’industrie pharmaceutique, c’est-à-dire le résumé incarné du LAAC. Je comprenais l’attirance de Layla pour Erik. Il était adorable, avec cette chevelure en cascade, un corps tout en souplesse, et ce sourire spontané. Il avait déjà décroché sa propre expo dans Chinatown, et gagné une bourse à Rome pour l’année prochaine. Pourtant, en présence de Layla, il se voûtait un peu et son regard devenait évasif. Il le portait furtivement sur elle quand elle ne le voyait pas, et s’en éloignait dès qu’elle risquait de remarquer son attention.

Alors que j’approchais de mes lèvres le café extra-crémeux offert par Layla, je jetai un œil à la liste des invités qu’elle m’avait rendue. Griffonnés dans la marge, d’une petite écriture, deux mots :

Partez maintenant.

Je bus une gorgée et tressaillis. Ma langue se rétracta sous l’effet de la brûlure.

À l’autre bout de la pièce, Layla redressa la tête et me décocha un sourire plein de vacuité. Je le lui retournai dans une version glaciale, lèvres serrées, avant de me replonger dans la lecture du dossier, où je biffai son commentaire d’un trait net.

Cette journée s’ouvrait déjà sur des perspectives inattendues. J’avalai encore un peu de café, sans réagir au liquide trop chaud.

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