Leçon de rouge
Chapitre 14
14
L’équipe était déjà au travail lorsque j’arrivai à la galerie, le lendemain matin suivant les entretiens. Pearson me salua d’un signe de tête. Les autres m’ignorèrent. Ils étaient absorbés par le traitement des chaussures. Ils les triaient, les entassaient, les laçaient, chacun assumant une tâche définie. Si la vidéo avait eu un impact sur eux, ils faisaient tout pour le cacher. Le contrecoup était comparable à une créature dangereuse enfermée dans une autre pièce : invisible, malgré mille tensions dans l’air.
Pearson avait rendossé son rôle de directeur de la manœuvre. Toutes les questions d’organisation lui étaient posées directement, et il y répondait par des instructions distribuées avec calme. Sa colonne de chaussures martyrisées, exactement de sa taille, se dressait au centre de la galerie – il avait dû y travailler toute la nuit –, mais il évitait délibérément de la regarder, comme si c’était un ami embarrassant qui en divulguait trop.
Layla était la communicante en chef, et allait de Zania à Erik et Pearson, pour s’assurer que tous disposaient de ce qu’il leur fallait. Elle reculait souvent de quelques pas et, mains sur les hanches, elle englobait du regard l’ensemble de la création. Alors elle secouait la tête et rectifiait les nouveaux empilements. Son comportement se modifiait à chaque interaction : avec Pearson, elle adoptait une attitude polie, déférente ; avec Zania, elle partageait son dégoût devant toutes ces chaussures ; avec Erik, elle se montrait dédaigneuse et troublée. Elle ne tenait aucun compte de ce qu’il disait, mais du coin de l’œil je la surprenais souvent à le considérer d’un regard appréciateur, tout en ramenant lentement ses cheveux roux derrière son oreille.
Erik avait des vêtements froissés et la mine contrariée. Il secoua sans mesure les colonnes en construction, lança une chaussure si violemment contre le mur qu’elle y laissa une éraflure et, comme la veille, s’absenta à plusieurs reprises aux toilettes. Et pourtant il était sans doute aucun le maître concepteur ici, qui entortillait le fil de fer et assemblait de ses mains à la précision sensuelle. Quoi qu’il touchât, c’était mieux après son intervention. Il agençait les mocassins les plus laids et en faisait des grappes. Au centre d’un bouquet de petites baskets, il fit jaillir la partie supérieure ouverte d’une autre, beaucoup plus grosse. Il passait vivement d’une tâche à une autre, en sifflotant de manière peu mélodieuse entre ses dents, les boucles de ses cheveux oscillant devant ses yeux. Il s’arrêtait rarement pour évaluer du regard ses créations. Dès que ses mains étaient vides, il s’empressait de les occuper de nouveau.
Zania semblait la plus accaparée, voire soulagée, par son travail. C’était la trieuse principale des éléments les plus originaux, qu’elle repérait dans le tas de chaussures, ici une tennis rose vif, là une sandale romaine. Elle ne partageait pas immédiatement ses découvertes, mais les amassait dans un coin, presque en secret, et procédait à un second tri, en rejetant un grand nombre, avant de montrer aux autres celles qu’elle avait retenues. Tout ce temps elle s’affairait avec la même expression méprisante, son visage d’oiseau de proie fermé et ses gestes brusques, sauf quand elle trouvait un exemplaire rare : alors son visage rayonnait comme celui d’une gamine qui aperçoit sur la plage un morceau de verre patiné par les flots.
La galerie constituait un autre personnage dans leur spectacle. Bien que l’espace blanc ait été conçu pour accueillir n’importe quelle sorte d’œuvre artistique, la hauteur des murs et du plafond jouait un rôle indéniable par ses dimensions dignes d’une cathédrale. L’éclairage aussi avait son importance, là où il portait. Pearson prenait la mesure du moindre détail et déambulait dans la pièce afin d’avoir une vision de l’œuvre sous tous les angles. Il sortit même d’une poche un luxmètre numérique et consulta les mesures qu’affichait l’appareil, en calculant. Son état méditatif se traduisait principalement par des pauses, jambes écartées, pendant lesquelles il passait la main sur son crâne chauve à plusieurs reprises.
Les membres de l’équipe parlaient peu, aussi je profitai du calme ambiant pour allumer l’ordinateur, et je commençai à creuser l’historique du LAAC. Si on m’interrogeait sur ce que je faisais, je dirais que je pensais à poser ma candidature auprès de l’établissement. En réalité, les affirmations de Zania à propos des expériences qu’avaient vécues les femmes en tant qu’étudiantes et artistes m’intriguaient. Je parcourus les extraits de la presse figurant sur le site web de l’école, et dressai une liste des bénéficiaires de bourses et des récipiendaires de récompenses. Ray disait vrai. De ce que j’avais noté à ce stade, plus des deux tiers des noms étaient ceux d’hommes.
Je trouvai également les archives du journal du campus du LAAC, et j’y cherchai des traces d’agression sexuelle. Il y avait beaucoup d’articles, pour la plupart de vagues actualisations de la part de l’administration. Toutefois l’un d’eux décrivait cinq cas de viols commis par un ami de la victime, et la réaction très mesurée et sans conclusion effective de l’école par rapport à la situation. Une rafale de lettres adressées au rédacteur en chef soutenait ou dénigrait ces affirmations. Quelques auteurs de ces messages partageaient leur propre expérience.
Ma coturne a été ramenée à la chambre par un gars, parce qu’elle se sentait nauséeuse après avoir un peu trop bu. Elle s’est mise à vomir dans la poubelle tellement elle se sentait mal, et il est resté auprès d’elle. Elle a pensé que c’était gentil de sa part, qu’il voulait être sûr qu’elle serait en état d’aller se coucher, mais elle venait À PEINE de cracher son dernier filet de BILE qu’il lui a dit : “Bon, euh, tu peux me faire juste une petite pipe, alors ?”
Ma copine s’est réveillée après une soirée, avec sa culotte baissée sur les chevilles et un mec sur elle. Elle est trop gênée pour en parler, mais je sais que ça ne lui sort pas de la tête.
Le type qui m’a violée se balade toujours dans notre résidence universitaire. Je ne le dénoncerai pas, parce que je ne veux pas que mes parents apprennent ce qui m’est arrivé. Je suis obligée de partir dès qu’il arrive.
En résumé, le LAAC ne semblait pas spécialement pire que la plupart des établissements similaires. La même histoire se répétait dans tout le pays. Plus tôt cette année, les chercheurs d’UMass Boston et de Brown avaient publié une étude portant sur quelque deux mille hommes inscrits sur un campus de taille moyenne non identifié, et ils avaient découvert que, sur cent vingt étudiants ayant reconnu être les auteurs de viols ou de tentatives de viol, plus de la moitié l’avait fait à de multiples reprises. À moins que ce campus anonyme ne soit fréquenté par une population particulièrement sadique, la réalité était effrayante : des violeurs en série rôdaient dans toutes les universités américaines. Pourquoi ? Parce que les conséquences logiques de leurs actes ne s’étaient pas produites. Les femmes n’osaient pas porter d’accusations, et si elles s’y risquaient elles souffraient souvent d’un regard public négatif. En particulier si l’étudiant en question avait une certaine position en vue sur le campus : joueur de basket, lutteur, membre de l’équipe de football. Revenait aussi la question de l’abus d’alcool ou de drogue. Ces intoxications accroissaient les probabilités d’agressions sexuelles. Elles brouillaient aussi la mémoire, créant pour les juges un dilemme entre les affirmations des protagonistes. Il était fréquent que la faute soit rejetée sur la victime.
Brenae ne paraissait pas en état second dans Lesson in Red. Elle semblait totalement sobre, et préparée, comme si elle avait eu la ferme intention de filmer tout ce qui se passait. Pour montrer comment elle avait cédé sous la contrainte que lui imposait Erik, maintes et maintes fois. Pour le piéger, comme elle s’était sentie piégée.
Il vient. Il me demande. Je dis oui. Que puis-je dire ? Qu’arrivera-t-il si je dis non ? Où irai-je ?
Avec sa vidéo, elle apportait le témoignage des aspects les plus difficiles inhérents aux crimes sexuels. Qu’arrive-t-il si le prix à payer pour un refus est trop élevé ? Qu’arrive-t-il avec un oui, dans ce cas ?
Je n’étais pas certaine de le savoir.
Brenae aurait pu se refuser à Erik, mais elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle en avait la possibilité. Donc elle ne l’avait pas fait.
La franchise et l’indignation d’Erik lors de son entretien avec Ray ne me paraissaient pas feintes. Mais il en était de même de la détresse qui se lisait sur le visage de Brenae.
Nelson de Wilde interrompit mes recherches pendant ce deuxième après-midi. À l’instant où il entra, la grande pièce sembla parcourue d’un frémissement. Il m’accorda tout juste un coup d’œil en biais, et j’eus l’impression qu’une tache marquait mon col et que mes lèvres se gerçaient. L’équipe se figea en plein travail, l’air incertain quant à l’attitude qu’elle devrait adopter.
Nelson passa devant moi sans faire de commentaire. De profil, il avait des épaules massives, élégamment réduites par la coupe habile de son costume coûteux. Il se déplaçait à la façon d’un homme imposant, alors qu’il n’était pas spécialement grand, et quand il traversa la galerie ses pas marquèrent un rythme bas et résolu. D’un signe de tête il salua sa fille, Zania.
Elle jeta une basket.
— Rassure-moi : j’espère que tout ça n’était pas destiné à des sans-abris, hein ?
— Ce lot devait être expédié à l’étranger… commença son père.
— Oh, génial, on l’a pris à des réfugiés, alors, dit la jeune femme. C’est encore mieux.
— J’ai acheté ce lot avec un don généreux, dit Nelson avec onctuosité.
Son regard aimanta celui de Zania jusqu’à ce qu’elle affiche un petit sourire acerbe. Puis il demanda à Pearson de le mettre au courant de la situation. L’autre rougit de cette attention soudaine et se lança dans une tirade concernant l’espace de la Westing.
— Si on avait le temps, on pourrait aller beaucoup plus haut, dit-il. Mais les délais sont serrés.
— Ça ne va pas le faire, les chaussures sont arrivées hier, geignit Erik. On est totalement à la bourre.
— On va y arriver, déclara Pearson.
— On ne peut pas remplacer l’intitulé par Catastrophe en chaussures ? dit Erik.
Nelson le toisa.
— Je vais vous raconter une histoire, dit-il en se tournant pour m’inclure, pour nous inclure tous, et sa voix baissa en devenant plus profonde. Une fois, j’ai travaillé avec une artiste dont je tairai le nom, et son équipe l’a plaquée deux jours avant l’expo. Elle faisait une sculpture avec la graisse prélevée sur son propre corps mélangée à des produits de maquillage, et dans le local où on s’était installés on ne parvenait pas à obtenir la température idoine. Trop basse, et la matière devenait trop dure à modeler ; trop élevée, et le tout fondait. Elle n’arrêtait pas de tourner en dérision son équipe et de lui faire porter le chapeau. Ils ont fini par en avoir assez, et ils l’ont tous laissée tomber. – Il se permit un petit rire dépourvu d’humour avant de poursuivre : Et moi j’étais là, avec les médias et les collectionneurs qui m’appelaient. Je lui ai demandé : “Est-ce qu’on annule l’expo ? Non ? On la retarde, alors ? Vous m’accordez vingt-quatre heures. Je vais vous trouver une nouvelle équipe. Vous me dites ce que vous voulez, avec des indications vraiment simples et faciles à suivre. Vous payez les heures sup, vous me laissez parler aux gars, et vous aurez votre merde prête.” Elle a levé les mains au ciel et a accepté. Alors je suis allé voir chaque boucher de chaque marché d’East L.A., et je leur ai dit, à tous : “J’ai un boulot pour vous. Bien payé.” Ils sont venus et ils ont fait ce qu’il fallait, tout ce qu’elle voulait. Ils possédaient un don réel pour travailler la viande, la graisse. C’était leur domaine, à ces artisans. Eh bien, elle a travaillé avec ces mêmes gars pendant les dix années suivantes. Ses meilleures sculptures ont pris forme grâce à eux. L’un d’eux a fait carrière dans le milieu artistique, lui aussi. – Son regard cloua Erik sur place. – Vous devez admettre qu’il y a un travail artisanal à faire ici, et que vous êtes des artisans. Vous n’êtes pas les artistes. Pas encore. Vous faites briller Hal, et vous ne pouvez pas savoir où ça vous mènera. Vous ne le faites pas, et devinez quoi ? C’est toujours lui l’artiste. Il continuera sans vous.
Layla approuva de la tête, mais son visage demeurait sans expression, comme si elle n’avait pas décanté ces propos. Erik tourna les talons et se remit à enrouler du fil de fer autour des chaussures.
— Merci pour le sermon, papa, dit Zania. Il fallait vraiment qu’on nous démontre à quel point on est insignifiants.
— Allons, chérie, murmura Nelson, mais son attention restait concentrée sur Erik, sur la tête aux cheveux bouclés du jeune homme inconscient de sa situation, et la bouche du galeriste se tordit sur un rictus de mépris.
Ensuite Pearson chuchota une question à Nelson, et ils s’engagèrent dans une conversation si discrète que Layla tendit le cou pour essayer d’entendre. Le jeune homme parut troublé par leur tête-à-tête, mais il hocha la tête et il semblait toujours aussi solide, bien campé sur ses talons. Nelson lui tapota le bras, puis le laissa. Dès qu’il lui eut tourné le dos, Pearson se passa une main sur le visage, fit la moue et repartit vers les chaussures.
Je remarquai Layla qui observait cette petite scène et qui luttait pour masquer son inquiétude. Imperturbable, Nelson alla s’enfermer dans son bureau. Je vis le cadran de mon téléphone fixe s’allumer et afficher le numéro de sa ligne. Il passait un appel. Quand il réapparut, vingt minutes plus tard, il complimenta l’équipe entière pour les progrès réalisés, sur un mode suggérant qu’ils pouvaient travailler plus dur. Il fit comme si je n’existais pas, sauf quand il donna une petite tape sur le comptoir en passant, accompagnée d’un clin d’œil à mon adresse. Ce n’était que cela, un simple clin d’œil, mais il disait : Je sais qui vous êtes, et la farce à laquelle vous vous prêtez, et je me débarrasserai de vous si jamais vous gênez l’équipe pendant qu’elle termine cette installation, c’est compris ? Bien. Jolie courbe de cou. Je sentis une soudaine chaleur monter à mes joues, puis je notai que Layla me regardait fixement. Cesser de rougir me prit un bon moment, et dans l’intervalle j’eus le visage en feu.
Les deux soirs suivants, je retrouvai Ray après avoir quitté la galerie, et je lui récapitulai ma journée pendant que nous contemplions les bateaux de Marina del Rey tout en dévorant un casse-croûte enveloppé dans du papier qu’il avait apporté. Nous tournions le dos à la ville, et la fraîcheur régnait près des eaux d’un gris bleuté. L’herbe se transformait en paille après un été sans précipitations, mais dans le calme environnant elle semblait plus dorée que morte. Ray parlait moins que moi. Il affirma travailler encore sur la transcription des entretiens, et vérifier la validité de chaque déclaration proférée par l’équipe. Il était important de ne pas transmettre le moindre mensonge à Janis, me précisa-t-il.
— Comme quoi ?
— Comme lorsque Pearson a prétendu que Brenae ne s’était pas présentée à un cours du premier semestre, au printemps.
J’en avais la certitude, Ray devait s’occuper d’autre chose en même temps, mais je ne l’interrogeai pas sur ce point le mercredi, quand il arriva avec un coup de soleil marquant le côté gauche de son visage, indice clair qu’il était resté assis dans sa voiture quelque part, des heures durant. Je fus tentée de lui demander : Qu’avez-vous trouvé concernant Calvin, aujourd’hui ? mais mon amour-propre m’imposa le silence. Cette affaire représentait une opportunité professionnelle pour moi, il ne s’agissait pas d’une intrusion dans la vie privée de Ray. Obéissant à une sorte de pacte tacite, nous nous détournâmes des sujets personnels et nous en tînmes à notre conversation sur l’équipe, Brenae et le LAAC. Je descendis de sa voiture rapidement, quand il me déposa devant mon appartement.
De retour dans le salon trop vide, je couchai dans mon carnet d’autres découvertes. Je téléphonai au lycée de Brenae et payai pour me faire transmettre durant la nuit son album scolaire de dernière année : il contenait une double page de photos qu’elle avait prises des élèves de terminale, lors du bal de fin d’année, ne révélant que les pieds des danseurs. C’était une série de clichés évocatrice, quoique certainement irritante pour les lycéens qui s’étaient attendus à un témoignage visuel de leurs jolis sourires et de leurs coiffures sans défaut. Sur sa page personnelle, les préférences de Brenae comprenaient la couleur pourpre, les avocats, le salé et tous les albums de Pavement et de Dr. Dre. Elle participait aux débats, à la fanfare, au théâtre et au football.
Je consultai les rapports de police concernant son frère aîné : il avait été appréhendé deux fois pour possession de marijuana, la troisième pour vente de méth, et c’était probablement ce qui lui avait valu une peine de prison.
Davi était omniprésent sur les réseaux sociaux de la Toile, où il faisait la promotion de sa carrière musicale. Il avait trois fois plus d’amis sur Friendster que Brenae, une page sur Myspace pleine de photos qu’il avait prises de lui, l’air maussade, et de louanges effrénées de ses groupies féminines.
Le père de Brenae avait signé une pétition publique en rapport avec les droits sur l’eau, mais tout cela mis à part les parents et le frère de la jeune femme n’avaient aucune présence sur internet.
L’appartement de Brenae avait déjà été reloué.
J’écrivis aux professeurs de l’USC à son sujet, et l’un d’eux me répondit : Elle était extraordinaire, et elle voulait que tout le monde le sache. Je n’étais sans doute pas son professeur préféré, parce que j’insistais pour qu’elle maîtrise les principes de base de la peinture, or la peinture était un moyen d’expression trop lent pour elle. Mais je lui ai prédit une grande carrière. Je suis profondément attristé que la suite m’ait donné tort.
Une autre enseignante me révéla qu’elle avait conservé un des travaux vidéo de Brenae, et elle m’en envoya une copie, avec l’accord de son département. C’était la série First-Generation College Student. Je m’assis sur le grand canapé bleu et glissai le disque laser dans mon lecteur de DVD. J’observai Brenae qui nageait sur une longueur de piscine avec les yeux et la bouche recouverts de ruban adhésif. Deux caméras, une sous la surface, l’autre en dehors de l’eau, avec des prises de vues alternées de Brenae dans son maillot de bain rouge, et ses mouvements réguliers, à l’aveuglette. Arrivée à peu près à la moitié de l’étendue bleutée, elle arracha son bâillon pour respirer, et expulsa un jet de bulles. Elle observa une pause, le temps de remettre le bout d’adhésif en place, mais celui-ci n’adhéra que partiellement avant de se détacher. Pendant le reste de son parcours, Brenae s’évertua à le remettre en place. Ces efforts la désorientèrent, et elle se mit à progresser en zigzags, dans de grandes éclaboussures, nageant parfois sur place, sortant la tête de l’eau pour aspirer une goulée d’air, cherchant à replacer la bande collante sur ses lèvres. Finalement elle renonça et ôta aussi celle plaquée sur un de ses yeux, ce qui dévoila une paupière rougie et gonflée par l’irritation. Ayant maintenant recouvré la vue, du moins partiellement, elle parcourut l’ultime mètre qui la séparait encore du bord de la piscine. Sur le plan final elle haletait, le bâillon pendouillant d’un coin de sa bouche, les cheveux collés au crâne, un œil larmoyant, l’autre toujours caché. Ses doigts d’un brun tendre se cramponnaient au bord du bassin. C’était Erik qui avait filmé, trois ans plus tôt, quand elle avait tout juste dix-neuf ans. Je repensai à ce que Ray avait dit sur le fait que Brenae était une création d’Erik, raison pour laquelle le jeune homme était incapable de la considérer en être humain. Je ne comprenais pas comment on pouvait regarder cette vidéo, et encore moins la réaliser, sans y voir l’être humain.
Le jeudi matin, je manquai d’une tenue accordée à l’ambiance du West Side, et je me rabattis sur une robe que je portais rarement, noire à manches courtes, d’une coupe serrée. J’espérai qu’elle ferait sophistication naturelle plutôt que soirée de cocktail en vacances. Puisqu’on était jeudi, ma décision fut vite prise : j’allais prévenir Janis que je voulais poursuivre cette enquête à ma manière, en tant que travail de base pour un article, sinon je lui communiquerais tout ce que j’avais appris et je retournerais au Rocque. Mon portable vibra. Un numéro à L.A.
— Ah, bien, dit une voix féminine avec brusquerie quand je répondis. Il faut que vous vous prépariez. Ray passera vous prendre dans quinze minutes pour aller au LAAC. On a notre petit circuit personnel. On sera en mesure de voir le lieu de sa mort.
Au moment où je me rendais compte que c’était Janis Rocque, elle coupa.
Exactement quinze minutes plus tard, Ray arriva, vêtu d’un costume gris argenté. Il m’annonça qu’il jouerait le rôle d’un donateur potentiel (“L’argent du pétrole, ma baby doll”, m’informa-t-il) qui avait l’intention de financer la rénovation des ateliers, construits dans les années 1970 et en piteux état, et ensuite d’y étaler son nom un peu partout. L’heure matinale, c’était pour éviter les embouteillages, et aussi devancer l’arrivée possible de Hal au LAAC.
Dans la lumière chaude de ce tout début de journée, je me sentais un peu ridicule avec ma robe noire et mes hauts talons. Ray y jeta un coup d’œil avec un amusement contenu similaire au mien en voyant son costume, puis il désigna un sac en papier empli de viennoiseries et les deux gobelets de café à emporter. Malgré la faim qui me tenaillait, j’avais peur que des miettes tombent sur moi, et je ne mangeai rien. Mais le silence paraissait une perte de temps, et j’entamai quelques sujets de conversation éculés – le temps, les fuseaux horaires, la circulation – avant d’aller droit au but :
— Qu’est-ce que vous cherchez, aujourd’hui ?
Ray me jaugea du regard.
— La chronologie des faits et le cadre où ils se sont produits, répondit-il. Premièrement, j’espère trouver la preuve que la vidéo a été tournée dans son atelier. Deuxièmement, j’espère découvrir comment quelqu’un a réussi à s’introduire là et en ressortir le jeudi, certainement en emportant l’ordinateur portable. Le médecin légiste situe la mort un peu avant le lever du jour, le jeudi. Les experts en informatique ont démontré que les dossiers ont été détruits le jeudi soir. Le vendredi, le LAAC a découvert son corps… Quelqu’un a dû pénétrer dans son atelier, y effacer les enregistrements vidéo, ou bien emporter le portable pour le remettre en place plus tard. Tout ça a dû se dérouler le jeudi.
— Vous avez parlé aux inspecteurs du LASD ? Il est probable qu’ils aient creusé dans cette direction. Alicia ne peut pas vous mettre en rapport avec eux ?
— L’un d’eux a déjà pris le risque de lui transmettre le dossier, dit-il. Pour le moment, Alicia ne peut rien faire de plus.
— Elle n’a pas l’air de souhaiter trop s’impliquer dans cette affaire.
— Elle estime que toutes ces recherches ne riment à rien. Elle voit tout ça sur un plan strictement criminel : soit il y a eu acte répréhensible selon la loi, soit il n’y en a pas eu, expliqua-t-il. Et s’il n’y en a pas eu, on passe à autre chose. Mais elle a de la peine pour Janis. Et elle ne supporte pas de ne pas me garder à l’œil.
Il prononça cette dernière phase d’un ton détaché, comme si l’intérêt que lui portait l’inspectrice allait de soi.
Ma gorge se serra un peu, et je toussotai, irritée par ma propre réaction.
— Vous la connaissez depuis longtemps ?
— Ça fait dix ans, par intervalles. C’est la cousine de mon ex-petite amie.
Pendant quelques secondes, je fus trop surprise pour poser une autre question.
Il ajouta :
— Ynez vit en Caroline du Sud. Elle est infirmière aux urgences. On a été ensemble – on a vécu ensemble – pendant à peu près huit ans, mais ça a été… ça a marché un temps, et puis ça a capoté complètement à la mort de Calvin. J’ai rompu pendant l’été. – Il me regarda, puis la route. – C’est Alicia qui m’a présenté Janis, à l’époque où je débarquais à L.A. Je les ai aidées toutes les deux sur l’affaire Kim Lord, et Alicia a promis de me tenir au courant de l’enquête concernant Calvin. Et puis elle a divorcé, et la seule garde de son fils a été trop lourde pour elle à assumer, alors elle a choisi un poste dans les bureaux. Elle ne travaille plus à la criminelle. Elle ne peut plus trop m’aider, maintenant, et je suis sûr qu’elle aimerait le faire. Elle est très impliquée avec Ynez.
Ray semblait avoir dépassé de peu la trentaine, et bien sûr il avait déjà connu des relations amoureuses importantes. La révélation sur Ynez ne m’étonnait pas tant que cela, au contraire de son intimité avec Alicia. Apparemment, ils savaient tout l’un de l’autre, tout sur son fils, tout sur Calvin. Pourquoi aucun des deux ne l’avait-il mentionné jusque-là ? Il aurait été si facile de l’insérer dans une conversation, depuis des mois…
— Donc vous enquêtez toujours sur le cas de Calvin ?
— En fait, aujourd’hui je suis payé pour enquêter sur Hal Giroux.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Son petit carnet de notes racontait une autre histoire. Mais si j’y faisais allusion, Ray saurait que j’avais fourré mon nez dans ses affaires. Nous doublâmes un camion chargé de cageots de pommes. Les fruits luisaient d’un éclat rouge sombre à travers les lattes de bois espacées.
— Je crois que je ne vous fais pas confiance, quand vous portez un costume, dis-je enfin.
— Vous ne devriez pas. Et je suis sincèrement désolé. J’aurais pu tout vous dire depuis longtemps, sur… sur tout.
Il fit un geste ample avec la main ouverte, comme si ses omissions comprenaient également les autres véhicules, les collines pentues et le ciel blanchi de smog. Sans attendre ma réponse, il poursuivit :
— Il y a une autre chose que je voulais vous dire, si ça ne vous dérange pas qu’on change de sujet.
— Allez-y.
D’une main il fouilla dans le sac en papier et en sortit un palmier aux volutes dorées.
— Vous aimez ça ? demanda-t-il. Willow, ma belle-mère, en confectionnait souvent. Elle a pourri mon frère avec des whoopie pies, des beignets et tous ces machins. Ce qui rendait dingue notre père. Mais en réalité, ajouta-t-il en croquant dans la friandise et des miettes en cascadèrent, ces douceurs ne sont pas si bonnes que ça. C’est une véritable saleté pour le corps. Cal pensait qu’il avait un avantage sur tout le voisinage. Il avait goûté à l’authentique viennoiserie parisienne. – Il me le montra. – Vous en voulez un ?
J’acceptai et en pris un autre dans le sac.
— Il était toujours comme ça ? À vouloir se sentir supérieur ?
Le palmier était appétissant. Le café aussi, glacé, avec un peu de lait. Ray avait manifestement rompu avec sa routine alimentaire afin de passer dans une boulangerie décente, ce qui n’était pas toujours facile à trouver à L.A.
— Toute sa vie, dit-il.
— C’est délicieux, commentai-je en m’efforçant de ne pas postillonner des miettes.
— Peut-être que la recette de Willow avait besoin d’être améliorée.
— J’ai lu la thèse de Calvin, avouai-je. Il écrivait très bien. Ça a dû être terrible pour vous de le perdre.
Il eut l’air momentanément confus, perdu.
— Comment avez-vous réussi à…
— La bibliothécaire du Rocque m’a aidée à l’obtenir auprès de Yates. Je suis vraiment désolée, Ray. Vous étiez proches ?
Des camions passaient dans les deux sens, nous plongeant dans une soudaine vallée d’ombre. Il réagit en accélérant.
— Vous dites ou faites rarement ce à quoi je m’attends, déclara-t-il doucement. On était à l’opposé l’un de l’autre. Il aimait l’art. J’aimais la science. Spider-Man, Batman. Il détestait nos vacances à la plage. J’adorais.
Il se réfugia dans le silence.
— Mais oui, on était proches, dit-il après un moment. Surtout après le décès de notre père.
Et d’un coup, une digue céda en lui, et il se mit à parler. Calvin avait été sa seule famille après la mort de leur père, si l’on exceptait quelques cousins issus de germains. Ils avaient grandi ensemble dans la maison paternelle. La mère de Ray était morte quand il était encore très jeune. Son père avait épousé Willow Teicher alors que Ray avait quatre ans, et elle avait donné naissance à Calvin lorsqu’il en avait six. Se qualifiant elle-même de partisane de la libération de la femme, elle avait voulu que son fils porte son nom, un choix peu conventionnel qui laissait perplexes ses voisins, parce qu’ils ne digéraient pas cette initiative. En sous-main, elle avait poussé Calvin à quitter sa ville natale. Les frères avaient pris des chemins divergents lorsque Calvin était parti préparer sa licence à Yates, mais ils s’étaient retrouvés quand Cal était entré en cure de désintoxication, à cause de sa consommation exagérée d’Adderal, sa façon d’alléger la pression intense que ses études lui infligeaient. Cal avait fait la connaissance d’une femme souffrant d’addictions multiples, Katrina, qui lui avait donné un fils prénommé Nathaniel dont elle n’avait pas voulu s’occuper. En conséquence il avait ramené le bambin à la maison, en Caroline du Nord, et il l’avait élevé avec l’aide de Ray et Willow, sans pour autant cesser de travailler sur sa thèse.
— Il avait ce porte-bébé dans lequel il mettait Nathaniel, et le petit dormait pendant qu’il pianotait sur l’ordinateur, raconta Ray. Ce gosse était un dormeur incroyable, un enfant vraiment choyé. J’accorde le crédit de cette nature heureuse à sa mère. Elle n’a touché à aucune drogue pendant tout le temps de sa grossesse. Mais c’est le seul avantage que son fils a eu. Avec Willow.
Ray semblait porter une affection profonde à sa belle-mère.
J’attendis la suite, en décollant la ceinture de sécurité de mon épaule puis en la laissant se plaquer de nouveau sur moi.
— Enfin bref. Les délices de Paris, dit-il comme si cela résumait le tout.
— À L.A., il est arrivé quoi à Calvin, d’après vous ?
— Mon frère était quelqu’un de brillant, mais il n’avait pas beaucoup de sens commun. Deux mois avant sa mort, il a utilisé ce qui lui restait de l’argent de Yates pour aller à Londres et interroger des gens qui avaient connu James Compton. Il est revenu tout excité. Il a affirmé qu’il avait une vision totalement différente de Compton, mais il n’a pas voulu m’expliquer de quoi il retournait. Il a prétendu que je réagirais “trop en flic” par rapport à ce qu’il pourrait me révéler.
Un peu plus tard, Calvin s’était rendu à L.A. afin de présenter une partie de sa thèse sur James Compton lors d’une conférence.
— Il a appelé son fils le premier soir, comme promis, ajouta Ray. Le deuxième soir, pas de coup de téléphone.
Le troisième jour, Calvin était retrouvé mort dans la salle de bains d’une chambre d’hôtel.
— L’équipe des légistes n’a pas pu en apprendre beaucoup, à cause de l’eau. Celui qui l’a tué a emporté son ordinateur portable, un pantalon, une paire de chaussures et une taie d’oreiller. – Ray se racla la gorge. – On pense que le meurtrier a pris le pantalon et les chaussures pour se changer. La taie d’oreiller, pour transporter ses vêtements tachés de sang au-dehors. Ce qui signifie qu’on a affaire à quelqu’un de la même taille que Cal, ou plus petit. Mon frère mesurait un mètre quatre-vingts et chaussait du quarante-deux. Ce qui réduit les suspects à la moitié de Los Angeles. Cal dédaignait posséder un téléphone portable, donc pas d’appels ni de SMS, continua Ray. Il est allé récupérer son badge pour la conférence, a fait son intervention, puis il a disparu et il est mort. Vous êtes probablement la seule personne hors de Yates qui ait lu sa thèse, Alicia et moi exceptés. – Il prit une autre bouchée de sa viennoiserie. – Pas sûr que ça ait ouvert d’autres pistes dans l’enquête. Mais c’est du pur Cal.
Je lui dis que j’étais impressionnée par l’enthousiasme de son frère pour la scène artistique britannique et le rôle que James Compton y avait joué.
— Il travaillait à en faire un livre, précisa Ray. Il aurait pu y arriver. Mais c’était un rêveur, aussi, un père qui ne gagnait jamais assez d’oseille pour son enfant. Et il était resté accro à la drogue.
Il s’était tenu tranquille en Caroline du Nord, mais à L.A. il espérait bien s’en procurer de nouveau.
— Il a tenté de prendre contact avec quelques dealers quand il était ici. Il y en a des traces sur sa boîte mail. Je l’ai déjà dit, Cal n’avait aucun bon sens. Et quand il a rechuté, il a rechuté gravement. Le LAPD avait à l’œil tous les dealers, et aucun n’a correspondu. Le seul autre indice relevé dans sa chambre d’hôtel a été une petite boule à neige de L.A. provenant d’une boutique pour touristes, et le prénom “Genevieve” inscrit sur un bout de papier.
Ray n’avait pas ménagé ses efforts pour remonter jusqu’au magasin, à Venice Beach, mais le propriétaire ne gardait aucun souvenir du passage de Calvin.
Ray ne parvenait toujours pas à déterminer qui était cette Genevieve.
— J’ai quitté L.A. l’été dernier parce que j’avais décidé que retrouver l’assassin de Calvin ne m’aiderait pas. Et pas plus Willow. Ni Nathaniel. – Il tourna vers moi un regard où ne se lisait plus la circonspection, la retenue, mais une certitude absolue. – Ma place est auprès de lui. Le gamin.
Ma place est auprès de lui. L’amour et l’appréhension se mêlaient dans sa voix, donnant un écho singulier à ce simple constat dans l’espace confiné de la voiture.
— Et je me dois de mettre en banque les fonds pour le soutenir, au cas où quelque chose… – Il tourna la tête, et une petite cicatrice sur sa joue gauche luit dans la lumière du soleil. – Mon métier ne garantit pas une vie prolongée, et quand Janis m’a proposé un autre boulot grassement payé, j’ai pris trois semaines de congé pour venir ici. Je pense que je peux obtenir quelques jours de plus, mais ensuite il faudra que je rentre. Et alors cette histoire, quoi qu’elle devienne, sera toute à vous. – Il s’interrompit un instant, et son ton avait changé lorsqu’il reprit : Je serai heureux de rester informé, si ça peut vous aider. Je ne pourrai plus vous apporter un café, mais vous serez la bienvenue si vous voulez discuter des idées qui vous viennent.
Il sourit et son attention se reporta sur le lointain, les collines arides et les câbles téléphoniques suspendus, la bande blanche en pente de l’aqueduc.
— Merci, dis-je. Janis est au courant de tout ça ?
— En grande partie, fit-il avant de baisser la voix pour ajouter : Assez pour rouspéter parce que je vous laisse tomber.
Une sensation bizarre envahit mon estomac :
— Comme si elle n’avait pas assez à faire de son côté, il faut qu’elle joue l’entremetteuse, en plus.
Je m’attendais à un trait d’humour en réponse. Quand il ne vint pas, ma poitrine se serra en comprenant qu’il s’était référé au fait qu’il me laissait tomber pour l’enquête. Pas qu’il me laissait tomber, moi.
— Votre neveu doit vous manquer, m’empressai-je de dire. Je retiens votre offre de discussion.
Les traits rigides, il garda le silence. Il s’intéressa aux panneaux de signalisation verts en travers de l’autoroute. Prochaine sortie à huit kilomètres. Sortie vers Valdivia seize kilomètres plus loin. Puis il se concentra sur le volant et les longues voies devant nous, comme s’il pensait qu’une d’elles lui permettrait de tourner dans une autre direction. Finalement il poussa un soupir et se laissa aller au fond de son siège.
— Vous n’avez pas trop chaud ? demanda-t-il avec un coup d’œil en biais dans ma direction. Je peux allumer la clim. Je vais allumer la clim.
Il tourna le bouton du système et m’interrogea sur mes dernières découvertes concernant Brenae, tandis qu’un air froid déferlait sur nous.
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