Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 26 sur 35

Pages du PDF

Leçon de rouge

Chapitre 20

20

 

Quand je quittai la rue de Nelson à vingt et une heures précises, Ray apparut dans sa berline et me fit signe de continuer à rouler. J’enchaînai donc une série de détours jusqu’à atteindre la Pacific Coast Highway. Je bifurquai vers le sud et longeai le bord du continent, avec le spectacle de l’océan qui étalait ses reflets gris acier à l’ouest, sur ma droite. D’ordinaire, la vue de la mer m’aurait soulagée, mais je me sentais tendue et mal à l’aise. La surface des flots semblait impénétrable et incroyablement puissante, contenant avec peine une violence capable de tous nous emporter dans son déchaînement.

Je m’arrêtai lorsque mon portable vibra et Ray me dit de me garer dans le prochain parking, le long de la plage. Son véhicule se glissa à côté du mien, face à l’eau, et nous sortîmes tous deux pour nous poster de chaque côté du capot de sa voiture, bras croisés.

— On a combien de temps ? demandai-je.

Ray jeta un coup d’œil à sa montre.

— Vingt minutes, à peu près.

Mon pouls s’emballa quand je lui décrivis la soirée, la salle aux trophées, à l’étage, la photo et le message de Brenae, la pétition, mon évasion de la cave à vins, et les aveux de Pearson. J’omis le détail du baiser. Fidèle à son habitude, Ray ne m’interrompit pas une seule fois, et je m’interrogeai sur ce qui retenait le plus son intérêt.

— Donc on en est là, conclus-je. Hal a demandé à Pearson de s’en charger. Mais je ne sais pas s’il le reconnaîtra publiquement…

Ray regardait au loin un navire de haute mer proche de l’horizon.

— Ça pourrait n’avoir aucune importance, dit-il. Du moins pour Janis.

— Qu’est-ce qu’elle compte faire ?

— Une réunion du conseil d’administration du LAAC a été programmée pour demain, avec Hal. Séance à huis clos.

J’en imaginai les répercussions.

— Il démissionnera, et en échange ils refermeront le dossier. Erik sera expulsé.

Je me tus, déplaçai à droite puis à gauche mes pieds sur le sol ensablé.

— Sauf que je n’ai toujours pas l’intention de passer tout ça sous silence, Ray. Je ne vais pas permettre qu’elle soit enterrée une seconde fois.

— Bien, approuva-t-il.

— Je vais devoir quitter le Rocque.

— Accordez-vous une semaine ou deux, conseilla-t-il. Janis pourrait changer de position et décider de vous aider.

Je le sentais crispé, auprès de moi. L’éclairage des lampadaires durcissait ses traits, me rappelant cette nuit à Wonder Valley.

— Et vous ? dis-je. Qu’est-ce que vous pensez de ce que j’ai vu dans le bureau de Nelson ?

— Je pense que vous n’auriez pas dû pénétrer dans cette pièce.

— Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas aperçu cette photo de Brenae sur le mur, répondis-je, et je frissonnai au souvenir de la pièce plongée dans une semi-clarté, le portrait de Brenae, avec ses lèvres sensuelles entrouvertes et son message plein d’espoir. Et puis, il y avait cette pétition…

— Mieux vaut ne pas vous attarder sur ce point. Quel que soit ce dont il s’agit, ce n’est pas votre combat. Probable que Nelson ait embarqué Brenae dans cette histoire, avant de la larguer en chemin, comme tous les autres, quand elle a commencé à péter les plombs.

— Et le bout de vidéo où on voit Nelson en compagnie de votre frère ?

— Eh bien ? Même si elle savait qui était mon frère, elle n’aurait pas relié sa mort à Nelson, répliqua-t-il avec une assurance apparente. Et même si elle l’a fait, elle n’était pas assez idiote pour fouiner dans cette direction. Le combat de Brenae, c’était contre Hal. Elle estimait qu’il était aveugle, et qu’elle allait lui redonner la vue. Regardez-moi ; vous vous rappelez ?

— Comment pourrais-je l’oublier ?

Brenae n’avait pas demandé à être accrochée dans la pénombre de ce sanctuaire privé, cachée aux yeux de tous, un objet exposé parmi d’autres. Ce qu’elle avait voulu, c’était que le monde entier la voie.

— Vous tremblez.

Dans un mouvement presque instinctif, Ray passa un bras autour de mes épaules.

Son contact me secoua. J’eus envie de m’abandonner dans son étreinte. Je désirai qu’il me serre fort contre lui.

— Je suis dingue, admis-je. Et aussi très contente que vous soyez là.

Je levai mon visage vers le sien, et croisai son regard. Un moment s’écoula ainsi, pendant lequel aucun de nous deux ne bougea, et je retins ma respiration.

Avec un soupir de regret, Ray s’écarta.

— Je n’aurais pas voulu vous manquer, dit-il en se redressant de toute sa taille.

Il épousseta ses manches des deux mains, comme pour dissiper la sensation de ma peau contre la sienne. Il s’éloigna d’un pas, se retourna.

— Avec combien d’avance vous vous présentez à l’aéroport de L.A., quand vous devez prendre l’avion ?

— Au moins une heure. Plus depuis le 11 Septembre, dis-je en me ressaisissant, moi aussi.

Je me refusai à lui demander maintenant s’il reviendrait à Los Angeles. Je sortis mes clés.

— Vous devriez y aller, dis-je, et j’ajoutai en pensée : Je n’aurais pas pu souhaiter une plus grande banalité pour nos adieux. Faites bon voyage.

Ray leva une main, la laissa retomber, avec un air maussade. Il avait autre chose à me dire, ou qu’il cachait. J’attendis. Il me devait toute la vérité, et alors que son silence s’étirait et qu’il ne partait pas, je me pris à espérer qu’il parlerait. Mais un gardien de parking surgit et nous annonça que nous devions payer ou partir, et l’occasion fut perdue. Sous le regard du nouveau venu, nous échangeâmes une accolade sans débordement en guise d’au revoir, regagnâmes nos voitures respectives, et démarrâmes. Je me répétai que je ne devais pas le faire, et malgré tout je traquai Ray dans le rétroviseur. La nuit avait avalé son visage, et tout ce que j’aperçus fut ses phares allumés qui balayaient la route derrière moi tandis que la circulation se densifiait et que les bretelles de sortie se rapprochaient.

OceanofPDF.com