Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 29 sur 35

Pages du PDF

Leçon de rouge

Chapitre 23

23

 

 

— Bon, on va jouer à un petit jeu, murmura Layla à mon oreille pendant qu’elle m’aidait à sortir de la voiture.

Nous étions garées à l’arrière de la galerie, là où le camion de chaussures avait stationné quelques jours plus tôt.

— Si vous criez pour appeler de l’aide, je vous planterai ce couteau-là juste sous les côtes. Et ensuite je ferai tourner la lame.

Je sentis le froid du fil d’acier sur mon ventre.

J’obéis en me redressant et en titubant sur le trottoir mouillé. Ce brusque changement de position me monta à la tête. Layla m’entraîna plus loin et me piqua de la pointe du couteau. J’avais l’impression que mes jambes avaient été remplacées par des membres en caoutchouc rattachés à mes hanches.

Quand nous atteignîmes la porte arrière, elle abaissa le couteau et pêcha une clé dans son sac à main. Je m’écartai vivement d’elle et j’essayai de m’enfuir, mais je chutai après deux enjambées. Mon épaule puis ma joue heurtèrent l’asphalte détrempé. Le trottoir égratigna ma peau. La porte s’ouvrit d’un coup. Il faisait sombre à l’intérieur. Je sentis les mains de Layla se glisser sous mes aisselles, et elle me traîna dans le couloir avant de claquer le battant d’acier derrière nous.

Elle s’assit un moment sur le sol, le souffle court et sa robe assombrie par la pluie. Je ne perçus aucune autre présence dans la galerie, et à l’autre bout du couloir les arches spectrales de la Cathédrale de chaussures se dressaient. À cette distance elle ressemblait à une araignée géante ramassée sur elle-même et nous guettant. De la paume je chassai la poussière humide collée à ma joue. C’était douloureux.

Layla se releva et traversa le hall d’exposition jusqu’à mon ancien comptoir de gallerina. Elle composa un numéro sur le téléphone fixe.

— Elle est là, annonça-t-elle, et elle écouta la réaction avant de répondre : À peu près dix milligrammes, je pense.

Un autre silence suivit.

— Comment je pourrais savoir s’il est… commença-t-elle, l’air inquiet. Je ne veux pas faire ça toute seule.

Encore un moment de silence. Elle leva les yeux vers le plafond, et les articulations de ses doigts blanchirent autour du combiné.

— Pas question que je fasse ça, dit-elle d’une voix plus fluette.

Elle attendit.

— D’accord, mais vous venez, OK ?

 

Quand elle revint vers moi, Layla offrait un autre visage. J’avais déjà vu beaucoup des expressions qu’elle pouvait avoir – son admiration tendre et pleine d’insécurité envers Erik, son côté protecteur avec Zania, son mépris pour moi –, mais celle-là était différente. Ses yeux ne semblaient pas du tout regarder vers l’extérieur, mais être focalisés sur un paysage intérieur froid et désolé, et elle scrutait le lointain dans ce vaste plateau morne. C’était un visage terrifiant, et les mains qui me soulevèrent et me traînèrent vers le bureau de Nelson me parurent aussi impitoyables que des griffes. Je voulus parler, mais elle m’ordonna de ne rien dire, d’un ton qui me fit redouter sa réaction si j’enfreignais cette consigne.

Je la laissai me tirer à travers le hall jusqu’à la pièce au tapis orange. Les jambes nues de Layla, avec leur duvet très fin, luisaient dans la lumière fluorescente. Une de ses sandales me cogna accidentellement l’oreille. La poubelle dispensait toujours l’odeur de noix de coco pourrie. La bibliothèque de Nelson glissa de côté, révélant un panneau dans le mur, et un pavé numérique.

Une intuition, encore faible mais de plus en plus forte. Depuis le début j’avais senti que quelque chose dans les dimensions de cette pièce ne collait pas. Le couloir était trop long, le bureau trop petit. Il y avait un réduit caché, juste là. Pas dans la cave à vins de Nelson, non. L’inspectrice Ruiz arriverait bientôt à son domicile. Elle y trouverait peut-être le galeriste seul, et il jouerait sans effort la perplexité devant cette intrusion.

— Alors, c’est bien ce que vous cherchiez tous les deux, non ? me dit Layla quand elle m’eut tirée devant le panneau dans le mur.

Hors d’haleine, elle s’assit dans le fauteuil de Nelson, posa les coudes sur le bureau et appuya le menton sur ses mains ouvertes. Si j’avais les idées un peu plus claires, une grande mollesse affaiblissait toujours mes muscles. Je découvris qu’en restant parfaitement immobile j’améliorais mon aptitude à réfléchir, mais plus que tout je voulais fuir. J’avais dû faire du bruit, car elle tourna son attention sur moi.

— Ce sera plus facile si vous dormez pendant tout ce qui va suivre, dit-elle sur un ton proche de la pitié.

— Je vous en prie, dis-je en gardant le crâne collé au sol. Vous n’avez pas à faire ça. Tout était sa faute. Pas la vôtre.

Dans un geste machinal, elle ramena ses cheveux en arrière.

— Je sais. Je pourrais laisser tomber tout ce foutoir répugnant.

Je luttai contre le brouillard dans ma tête. Il fallait que je la pousse dans ses retranchements.

— Vous avez essayé de laisser tomber une fois déjà, dis-je. Vous avez pris peur après ce qui est arrivé à Calvin. Vous êtes partie pour des études de licence. Vous avez rencontré Erik. Vous étiez libre.

Un frisson parcourut les traits de Layla, qui reprirent aussitôt leur fixité. À moi de provoquer encore ce phénomène.

— N’importe qui prendrait votre parti, affirmai-je d’une voix somnolente. Nelson vous a manipulée. L’écart d’âge. L’ami de votre père. Personne n’a deviné, et donc personne ne vous a aidée.

Le visage de Layla demeurait figé et vide. En pensée, je déroulai le fil des événements : comment elle avait entamé une liaison avec Erik au LAAC, comment le séjour à Londres avait démontré qu’il la trompait, comment elle avait dû revenir auprès de Nelson au grand galop. Puis la mort de Brenae était survenue, puis l’assassinat de Kim Lord et la ruine financière du galeriste.

— Vous saviez que vous remettre ensemble était une erreur. Mais Natures mortes a tourné à l’échec et Nelson a tout perdu. Vous ne pouviez pas l’abandonner. Pas même si vous commenciez à penser qu’il avait peut-être tué quelqu’un. Peut-être deux personnes…

Elle cilla.

— Je n’ai rien fait à Brenae. Jamais.

— Je parlais de James Compton.

— James Compton s’est étouffé avec son propre vomi, dit-elle. Nelson l’adorait. Quand James est mort, il en a été bouleversé.

— Si Nelson était aussi innocent, alors comment Calvin pouvait-il le faire chanter ?

Elle eut une moue d’ignorance. Une réponse me vint :

— Il a volé quelque chose à James.

— Non, il a gardé une partie de l’argent de James après sa mort, afin de poursuivre son œuvre. C’est tout. Mais ce type, Calvin, il a déclaré qu’il voulait raconter la véritable histoire de Shoreditch. Il réclamait d’être payé sur une période de deux ans. Le temps de s’assurer qu’il obtenait bien la description des “faits réels”. Peuh !

— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je n’en sais rien. J’ai pensé que Nelson l’avait envoyé balader. J’ignorais que l’autre serait retrouvé mort.

— Vous ignoriez tout de cette affaire, rectifiai-je. Laissez-moi simplement ici, et je vais appeler la police. Je couvrirai vos arrières. Vous m’avez mise en garde : Partez maintenant. Vous vous souvenez ?

Layla ébaucha un hochement de tête en se redressant un peu, et un instant je crus l’avoir convaincue.

— Partez, insistai-je. Erik a besoin de vous.

Ses traits s’affaissèrent dans une expression qui aurait dû être un sourire mais qui exsudait une mélancolie perverse.

— Il n’a pas besoin de moi. Il n’a jamais eu besoin de moi. Il a besoin de Brenae.

Le téléphone du bureau sonna, et elle décrocha. Elle écouta, acquiesça, sembla se replier peu à peu sur elle-même. Puis elle raccrocha et alla jusqu’à la porte, de ce pas savamment déhanché qu’elle affectionnait, dans la robe qui la moulait. Arrivée au seuil, elle éteignit l’éclairage, se transformant en une simple silhouette.

— Vous n’avez pas l’air d’être quelqu’un de mauvais, dit-elle. Mais vous vous êtes laissé utiliser.

 

Quand je m’éveillai de nouveau, la lumière était toujours éteinte dans le bureau, mais pas dans le hall d’exposition. Un triangle de clarté marquait le sol près du seuil et révélait faiblement le reste de la pièce. Je sentis une autre présence, quelqu’un assis là où Layla s’était assise, avant de tourner la tête et de le découvrir, avachi, ses épaules massives voûtées. Sans son hâle prononcé et son casque de cheveux argentés, il avait des airs de brute musculeuse. Un détail jurait, au niveau de sa tête. Il ne bougea pas quand je me mis debout tant bien que mal, mais je sentis qu’il me surveillait.

— Où est Layla ? dis-je, inquiète pour elle malgré tout. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

Il resta silencieux, sans cesser de m’observer. Puis il leva une main et toucha délicatement le côté de sa tête. Je vis alors que son oreille pendait étrangement, comme si elle était presque arrachée de son crâne. Des gouttes tombèrent de ses doigts marbrés d’un liquide sombre.

Je me déplaçai avec difficulté en direction de la porte, au ras du sol, en remuant mollement mes membres affaiblis. Il se mit debout et me dépassa sans hâte. Son oreille ensanglantée, mutilée, apparut dans le clair-obscur, et je vis les filets rouges qui avaient coulé le long de son cou. D’un mouvement sec de la main, il claqua la porte, nous plongeant dans le noir. La seule source de lumière émanait d’un thermostat mural, près de la porte dérobée. L’appareil indiquait 38 °F. Soit 3 °C. Mon cerveau rencontrait les plus grandes difficultés pour analyser cette information. Je ne parvenais pas à saisir ce qu’elle signifiait.

— Je voulais que vous soyez réveillée, c’est tout, déclara Nelson d’une voix mal assurée, comme s’il n’arrivait pas à se rappeler ce qu’il cherchait à dire, et il me domina de toute sa stature. Pour que vous constatiez ce qu’on m’a fait. Vous le voyez ?

Je me remis à ramper vers la porte, et mes mains claquèrent sur le sol. Je ne l’avais pas entendu la verrouiller. Il me restait encore une chance. Mais mes jambes et mes bras refusaient de se coordonner, et soudain ses mains s’abattirent sur moi. Il les ficha sous mes aisselles et me releva d’un seul effort, de dos, si bien que mes pieds décollèrent du sol et que j’oscillai en suspension, pareille à une poupée de chiffon à taille humaine. Je sentais la pression de sa poitrine contre mon échine, ses cuisses qui poussaient les miennes à travers la pièce.

— Vous le voyez ?

Avec un cri, je tentai de lui décocher un coup de pied et il jura, mais sans relâcher sa prise, et il m’entraîna vers la porte dérobée auprès de laquelle il retira un bras et composa un code sur le pavé numérique.

— Vous le voyez ? demanda-t-il encore, un ton plus bas car il m’avait collée contre lui, et nos têtes se touchaient presque.

Son oreille martyrisée imprégna de son humidité poisseuse mes cheveux, ma nuque, et je sentis un bref instant la douleur atroce qui le rongeait, quand il ne put retenir un geignement.

— Oui, je le vois.

Je voulais échapper à son étreinte. Peu m’importait ce qui arriverait ensuite.

Le froid déferla sur nous telle une onde de choc, puis je constatai l’absence totale de lumière dans l’espace devant nous.

— Bien, dit-il, et il me projeta en avant, violemment, dans la pièce glaciale.

Je trébuchai et m’étalai de tout mon long sur le béton du sol.

Derrière moi, la cloison se referma. Puis il y eut un autre son, celui d’un glissement pesant : la bibliothèque qu’on remettait en place.

OceanofPDF.com