Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 16 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 10

10

 

Une heure plus tard, le bourdonnement de mon portable troubla le calme de la galerie. C’était Kaye :

Elle sera en retard. 13 h 30, ça ira ?

Bien sûr.

Super ! Encore désolée.

De l’autre côté de la salle, Layla se rapprocha de Pearson et Erik.

— “Évidemment, ton travail comporte des lacunes. Tu es une femme.” C’est ce que cet abruti d’expert en esthétique m’a dit, leur déclara-t-elle, poursuivant manifestement leur conversation. Vous arrivez à le croire ?

Erik eut une petite moue.

— Ça m’a l’air d’être typique d’un abruti d’expert en esthétique.

Elle devait parler de ses critiques. J’avais entendu à maintes reprises mes collègues de travail, diplômés du LAAC, se plaindre avec délectation des critiques de l’école. Au LAAC, la critique constituait la méthode principale pour enseigner l’art, et en général signifiait plusieurs heures de conversation en classe, avec un des étudiants, sur son travail. Le bruit courait que les critiques pouvaient imposer des séances de six ou sept heures d’affilée dans les cours de Hal, se terminant tard la nuit, avec sacs de couchage compris, mais même les trois heures subies par Layla me paraissaient disproportionnées. Cependant je détectai une trace de manque dans sa voix. Elle désirait follement capter l’attention d’autrui.

— Je suis simplement sensible à cette question maintenant parce que les ateliers ouverts vont être mis en place, dit-elle en se tapotant le front du bout des doigts. Et je ne suis pas prête.

Un autre silence de la part des deux hommes.

— J’avais tout préparé pour montrer ma série sur les salons de manucure, mais il m’est venu d’autres idées, ajouta-t-elle.

— Les critiques ont eu le dernier mot avec toi ? Un problème avec ton œuvre ? demanda Pearson d’un ton mielleux en examinant un mocassin d’homme. Apaise tes souffrances en ramenant ça à la réalité du Salon-On-S’en-Fout. Ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sites multiples.

— La ferme, lâcha sèchement Layla.

Il était difficile de dire si cette mise en boîte la contrariait.

Pearson lança le mocassin vers Erik.

— Tu t’attendais à voir venir qui, à ton “atelier ouvert” ? demanda-t-il.

— Ça ne te regarde pas, rétorqua-t-elle en nouant les lacets d’une basket d’enfant avec deux boucles symétriques.

— Sérieux, qu’est-ce que papa a prévu pour toi, cette fois ?

Sans attendre sa réponse, il fit le tour de la pièce et repoussa des chaussures sur son chemin, apparemment à la recherche d’un modèle précis.

— Allez ! dit Erik en me glissant un coup d’œil. Il faut qu’on se concentre sur ce truc ensemble.

— On a besoin de plus de chaussures, grommela Pearson en tirant un fil de fer de sous un tas. J’aimerais savoir qui a eu la brillante idée de les expédier au LAAC.

— C’était celle de Hal, dit Layla. Et Lynne Feldman devrait venir visiter mon atelier, d’accord ? Je l’ai invitée moi-même, et elle a eu l’air vraiment ravie que je le lui rappelle. Elle a dit qu’elle adorait les journées portes ouvertes.

Il me paraissait risible que Lynne Feldman puisse être “vraiment ravie” d’autre chose que de ses propres expos et la compagnie de ses chats, mais le pouvoir de séduction de Layla m’impressionna. D’après la manière dont mes amis du LAAC les avaient décrites, les journées portes ouvertes constituaient moins une chance d’être découverts pour les artistes inconnus que de grandes soirées tapageuses où ils célébraient la tragédie commune de leur anonymat. Mais Layla ne serait jamais anonyme. Pas auprès de la conservatrice en chef du Rocque. À cause de son père, elle était potentiellement une future donatrice.

Pearson étudiait son fil de fer comme si quelque chose d’important était gravé sur ses boucles.

— Désolé, Layla, dit-il d’un ton d’excuses bourru. Tu as raison de te servir de tous les contacts que tu as. J’espère que la visite portera ses fruits.

— J’aimerais revenir en deuxième année, préparer mon atelier à la journée portes ouvertes, et décrocher mon diplôme dans les temps, intervint Erik.

— Tu vas y arriver, affirma Layla avec une vigueur proche de la colère et qui pourtant n’était pas dirigée contre Erik mais visait à le rassurer. Et tu as déjà deux collectionneurs connus et un conservateur qui s’intéressent à toi. Il faut juste que tu concrétises.

Erik baissa la tête, avec l’air penaud de celui qui vient d’être réprimandé et non encouragé, et il eut un geste en direction de la pile de chaussures.

— C’est ça qu’on doit concrétiser.

Un autre texto de Kaye : Mauvaises nouvelles. Rappelle-moi dès que possible.

— Je sais, dit Layla. On devrait travailler tard. Et prévenir qu’on n’ira pas à ces entretiens.

Je ne voulais pas téléphoner à Kaye. D’évidence, l’actrice annulait mon interview.

— D’accord ? dit Layla devant l’absence de réponse des deux autres. On n’est pas obligés d’y participer, de toute façon, et puis…

— D’accord, d’accord, interrompit Pearson, le regard fixé sur une colonne. Celle-là est de travers.

Layla lança une basket bleue en direction d’Erik.

— D’accord ? insista-t-elle d’un ton désespéré.

Mon portable se mit à bourdonner. Je l’éteignis.

Erik ne répondit pas. Il s’accroupit très bas et remua une sandale qui saillait bizarrement d’un côté de la colonne. À présent les trois formaient un triangle, Layla représentant le point le plus haut, Pearson incliné, Erik au ras du sol. Un silence complice s’établit entre eux, et subitement ils me semblèrent très jeunes, aussi propres et lisses que des cierges neufs.

— Ça ne va pas la ramener, marmonna Layla, d’une voix chargée d’émotion.

Avec un haussement d’épaules, Erik se releva. Il approcha d’une autre colonne qu’il étudia sous tous les angles, renfonçant un élément ici, en ajustant un autre là. Ses mains étaient si puissantes que les tendons se dessinaient en relief dès qu’il fournissait un effort.

— Le problème n’est pas de la ramener, dit-il en rougissant.

Layla ne réagit pas immédiatement. Elle réunit une paire de chaussures, puis laissa sa tête pencher en avant, de sorte que ses cheveux roux retombèrent devant son visage.

— Tu as raison, murmura-t-elle.

Pearson observait l’échange, et une lueur apparut dans ses yeux à mesure que la tension montait.

— Écoutez, reprit Erik, ce type a dit qu’il avait un truc à nous montrer, et je veux savoir ce que c’est.

— Tu pourrais me soutenir, Pearson, lança Layla qui s’était accroupie et levait maintenant les yeux vers lui. Tu ne voulais pas le faire, toi non plus.

Pearson se redressa de toute sa taille.

— Je ne me rappelle pas avoir exprimé un avis personnel, déclara-t-il d’un ton froid. Je me suis uniquement interrogé sur l’utilité de la chose.

— Très bien, enchaîna-t-elle. Alors interrogeons-nous sur l’utilité de la chose. Quelle peut-elle bien être ?

Aucun des deux hommes ne répondit.

— C’est à moi que tu poses la question ? fit Pearson après un moment. Peut-être que certains d’entre nous aimeraient que l’affaire soit définitivement close…

Il avait prononcé la fin de la phrase sur son habituelle inflexion moqueuse, mais il balança une chaussure à travers la pièce d’un geste violent.

Une ombre apparut devant la porte vitrée, on y frappa, dans un tintement de bagues heurtant le verre. J’aperçus un visage fin, à l’expression revêche, qu’encadrait une coupe au carré retombant au niveau du menton. Zania de Wilde, le dernier membre de leur quatuor. Je la laissai entrer. Elle murmura un remerciement et passa rapidement devant moi.

Zania était mince, avec la taille haute et la poitrine menue, mais son trait physique le plus remarquable était son visage au teint chaud. Elle avait l’expression majestueuse et trop patiente de quelqu’un qui dirige un petit pays méconnu. Dès qu’elle investit de sa présence l’espace de la galerie, les deux hommes trahirent des marques de fébrilité qui auraient pu faire croire qu’ils avaient été surpris en plein laisser-aller. Layla se releva, épousseta ses mains et alla à la rencontre de son amie.

Quel que soit l’effet de distance que la nouvelle venue imposait aux autres, elle attira Layla auprès d’elle immédiatement. Elles s’entretinrent sur un mode bas et précipité. Layla se voûtait et se redressait telle de la pâte qu’on pétrit, autour de la posture rigide de Zania. D’après Ray, Zania était la fille que Nelson avait eue de son ancien et unique mariage. À dix-huit ans, elle s’était prise de passion pour l’anarchisme et elle avait disparu dans une nébuleuse de mouvements protestataires pendant trois ans, avant d’émerger de nouveau pour obtenir sa licence au LAAC. À l’instar de Layla, elle respirait l’opulence malgré son jean délibérément miteux et son débardeur ajusté et très simple. Elle laissait entrapercevoir au-dessus de son pantalon des abdos que seul un coach personnel pouvait lui avoir fait acquérir, et sa coupe au carré sentait les ciseaux d’un coiffeur hors de prix.

— Les chaussures seront là d’un moment à l’autre, déclara-t-elle d’une voix aiguë et douce à la fois.

Tandis que l’équipe se lançait dans une discussion sur ce qu’ils avaient construit à ce stade et ce dont ils avaient besoin, je bus une gorgée de mon café. Il avait enfin refroidi et révélait un goût délicieux, avec une pointe de caramel dans ses émanations.

Il fallait que je contacte Kaye, mais je n’avais pas envie d’affronter la réalité.

Pendant quelques minutes, j’épiai discrètement le groupe. Layla semblait se démultiplier – elle était l’adoratrice muette d’Erik, la subordonnée empressée de Zania, la personne qui m’avait subrepticement conseillé (ou mise en demeure ?) de partir. Elle voulait aussi refuser les entretiens avec Ray, ce qui pouvait signer une circonspection naturelle, ou le souhait de ne pas raviver sa peine. Mais peut-être agissait-elle ainsi dans le but de protéger Erik d’un examen plus soutenu. Manifestement, il désirait parler de Brenae. Pourquoi ?

Ce garçon possédait une sorte de charme naturel. Il avait la prestance innocente et l’aisance innée de ceux qu’on qualifie volontiers de “jolies personnes”. Je notai également qu’il s’était déjà rendu trois fois aux toilettes, et qu’il en ressortait toujours avec le visage empourpré. Quelle que soit son addiction, il ne s’en cachait pas vraiment, mais dans l’orchestration du travail artistique, les autres le traitaient avec déférence, et ils s’écartaient afin que son regard et ses mains prennent les commandes. Parmi eux, c’était lui la vedette, sans conteste.

Je rallumai mon téléphone et me glissai au-dehors, sur le boulevard bordé de palmiers. Après des années de navigation entre les gratte-ciel et les collines pentues du centre, la première chose qui me marqua dans le quartier de la Westing fut son absence de relief et sa grande ouverture sur le ciel. L’artère était d’une belle largeur, et les bâtiments assez bas permettaient au soleil d’inonder les trottoirs toute la journée. Les restaurants accueillaient toute cette lumière avec des patios, des parasols rayés et des élixirs au citron et au gingembre. À côté d’eux, de petites boutiques pareilles à des cavernes revendaient des vestes de l’armée et des t-shirts tellement fragiles qu’ils se décousaient presque sur leurs cintres. Certains piétons, visiblement des touristes, déambulaient dans leurs pantalons courts, en rentrant le ventre. D’autres paraissaient avoir été placés là pour prendre la pose, avec leurs jeans taille basse, leurs hanches osseuses et leur hâle éclatant. L’atmosphère générale n’avait rien de snobinard ou d’élitiste, cependant – elle était juste d’une splendeur insatiable. Il y avait une telle abondance de lumière dans laquelle se promener. Venice me rappelait toutes les villes balnéaires, et aucune d’elles.

Je repérai Ray à un pâté d’immeubles de distance, assis dans une berline grise garée de l’autre côté du boulevard. Il avait les yeux fermés. S’était-il assoupi ? Je repensai à son visage, au coffee shop, ce matin. Il semblait différent de celui du Ray que j’avais rencontré la première fois. Il s’était creusé, en particulier autour des yeux.

Mon portable vibra. Kaye.

— Maggie, je suis désolée, commença-t-elle. Je pense que tu devrais te rendre là-bas pour une heure et demie quand même, mais il est probable qu’elle ne vienne pas. Elle a reçu des tonnes d’appels de la part de producteurs. Elle est devenue incontournable, d’un seul coup. Quasiment du jour au lendemain.

— Je comprends, répondis-je avec froideur, alors même que mon visage me paraissait engourdi, trop chaud, et que mon ensemble pendait sur moi telle une serviette mouillée.

— Mais tu devrais y aller, juste au cas où, dit-elle. Franchement, ce serait bien que tu y ailles.

Je sentis un coude qui me poussait doucement dans le flanc. Zania s’était matérialisée comme par miracle à côté de moi, accompagnée d’un parfum de shampoing à la noix de coco.

— Le camion de chaussures arrive, annonça-t-elle. Il y aurait un chariot dans le bureau de mon père. Vous avez la clé ?

— Maggie ? demanda Kaye, de plus loin me sembla-t-il. Tu es au boulot ?

— Vous vous absentez ? demanda Zania, que cette perspective semblait troubler.

— Pour une heure à peu près, lui répondis-je, et je pivotai pour chuchoter à Kaye, en couvrant le téléphone de ma main : Je suis désolée. Je peux te rappeler ?

— Bien sûr. Tu devrais y aller. Et tiens-moi au courant, si elle vient.

Je coupai et revins à Zania.

— C’est vraiment étroit, ici, lui dis-je en montrant la portion de trottoir qui n’était pas encore occupée par des véhicules à l’arrêt. Pour un camion.

— Il y a un accès à l’arrière. La galerie a réservé des places là-bas. Vous êtes garée où ?

— On m’a déposée, mentis-je.

— Vous devriez prendre un des emplacements réservés, la prochaine fois, insista-t-elle. Inutile de payer le stationnement à cette ville corrompue.

Les autres levèrent les yeux à notre entrée. Ils en étaient aux dernières chaussures disponibles, mais ils en avaient encore besoin d’une grande quantité. Au lieu de sembler proche de la conclusion, la pièce élégante donnait l’impression d’être violentée par des entassements de vieilleries.

J’affirmai à Zania que j’allais chercher la clé, mais elle ouvrait déjà un tiroir du bureau, et elle m’en tendit une, dorée, attachée à un porte-clés en forme de cube blanc.

— Ah ah, fis-je. Il l’a fait faire spécialement ?

Zania haussa les épaules. Puisqu’elle savait où trouver la clé, elle aurait pu récupérer le chariot sans mon aide, et je me demandai pourquoi elle m’avait suivie dehors. Son visage ne laissait rien filtrer, à part une sourde impatience. Comme pour dire : Fais ton boulot, gallerina. Je parcourus le couloir jusqu’à l’unique porte, que je déverrouillai. Le murmure d’une conversation s’éleva derrière moi, et je m’immobilisai pour saisir l’échange :

— … et elle est obsédée par l’idée qu’elle a fait quelque chose qui a offensé mon père, expliquait Zania. Il ne veut pas en parler. En tout cas, il ne l’a pas virée.

— Bah, ça ne s’est pas arrangé, intervint la voix de Layla. Alors espérons que c’est temporaire.

Pearson marmonna quelques mots incompréhensibles.

— J’adore jouer les juges, dit Layla. Enfin, qui voudrait porter cette sandale ? Elle a l’air aussi seyante qu’une camisole de force sur un hamster.

— Un hamster hippie, norvégien, renchérit Erik. Ayant des accointances dans la mafia. Puis, reprenant son sérieux : Nelson la paie sûrement plus que Hal ne nous paie.

— Je vais encore être très en retard au cours d’aujourd’hui, se lamenta Zania. La prépa de licence, ça craint. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point je suis oppressée par mon emploi du temps.

— En fait, si, puisqu’on a déjà décroché notre licence, lui rappela Pearson.

— Moi, j’ai déjà oublié la mienne, dit Layla.

Je poussai la porte, et la laissai entrebâillée après m’être glissée de l’autre côté. La pièce se composait principalement d’un salon avec un canapé turquoise de style moderniste et deux fauteuils. Au sol, un tapis ovale orange. C’était certainement ici que Nelson recevait ses clients. Un endroit lumineux, propre, et un peu trop vide. Tel était votre avenir soigné, complet avec une œuvre d’art qu’il vous fallait seulement acheter.

Le bureau de Nelson trônait au fond, nu à l’exception d’une imprimante et de deux classeurs. La courbe de son siège de travail était orientée vers la place où il devait poser son ordinateur portable. Trois classeurs chromés étaient alignés contre l’autre mur. Deux caisses en bois pour objets d’art se trouvaient à côté, une pince à levier posée sur elles. La pièce était une réplique de Nelson de Wilde – raffinée et impeccable –, à condition d’omettre le sac bosselé plein d’emballages de plats à emporter dans sa poubelle, dont émanait une vague odeur de noix de coco pourrie.

Il n’y avait pas de chariot ici, mais j’effectuai quand même un tour complet du bureau, jetai même un coup d’œil derrière le canapé, saisie par l’intuition soudaine qu’il y avait quelque chose à découvrir dans cette pièce. Mais quoi, et pourquoi ?

En dehors de son pouvoir en tant que galeriste, je n’en savais pas beaucoup sur le compte de Nelson. Chaque fois qu’il apparaissait lors d’une inauguration, n’importe laquelle, il laissait mes amis artistes sans voix. Ils ne voyaient pas un homme ayant passé la quarantaine, à la peau souillée par le soleil, qui touchait rarement aux boissons ou à la nourriture, et dont le seul appétit semblait concerner les jeunes femmes. Ils voyaient un faiseur de rois. De Wilde s’était spécialisé dans les œuvres conceptuelles et clinquantes, et il préférait les objets aux performances. Il aimait les choses qu’il pouvait vendre. Kim Lord avait merveilleusement rempli son cahier des charges. Il l’avait découverte, soutenue. Il l’avait aussi trahie. Il fallait qu’il l’ait trahie. Pour l’argent. Et maintenant il nous laissait espionner Hal pour l’argent. Il lui en fallait beaucoup. Nelson était célèbre – et révéré – à cause du soutien qu’il apportait aux artistes sur le long terme. Une fois qu’il en avait signé un, il ne le laissait jamais tomber, ce qui n’était pas si courant chez les galeristes. Il octroyait des traitements généreux et savait attendre les œuvres pendant des années.

La porte s’ouvrit un peu plus, et le visage renfrogné de Zania passa à l’intérieur.

— Je ne trouve pas de chariot, m’empressai-je de lui dire.

Mais son attention s’était braquée sur la poubelle.

— Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? gémit-elle avec une moue de dégoût. Oh, Seigneur. Il a encore oublié.

J’entraperçus Pearson qui arrivait dans le couloir derrière elle.

— En approche ! claironna-t-il.

 

Dès que la rampe de débarquement fut déployée, Layla s’éclipsa pour téléphoner et Zania continua de “fouiller” bruyamment la galerie à la recherche du chariot. Tout en observant les hommes s’échiner seuls à exécuter la tâche épuisante de décharger les caisses de chaussures, je résolus à la vitesse de l’éclair un dilemme intérieur : préférais-je qu’ils me prennent pour une véritable gallerina, ou qu’ils me fassent confiance ? Ray avait raison : j’étais plus crédible en jouant la carte de la sincérité que celle de la sophistication. C’est pourquoi je décidai d’aider à la manœuvre. Je trimbalai le chargement tant bien que mal, en titubant, du camion au bâtiment et sur toute la longueur du couloir, jusqu’à la galerie. Le passage dans le couloir était ce que je trouvais de plus éprouvant, parce qu’il était étroit et long de presque douze mètres. Après quelques allers-retours laborieux, Pearson proposa de décharger les caisses du camion sur des couvertures déployées, et ensuite de faire glisser le tout à l’intérieur. La tâche n’en demeurait pas moins ardue, et je sentis une troisième vague de transpiration imbiber ma tenue et ruiner mon fond de teint. Les deux hommes ne m’adressèrent pas un mot, mais je surpris le coup d’œil approbateur de Pearson quand il croyait que je ne le voyais pas. Il donnait une image moins condescendante de lui-même alors qu’il se courbait et forçait sous le poids, et plus semblable à l’individu solide et imperturbable que vous espériez voir apparaître pour réparer votre chaudière en panne. Erik s’agitait et se dépensait, toujours aussi leste, mais lui aussi peinait. Ses joues se gonflaient sous l’effort quand il hissait les caisses en piles énormes dans l’espace de la galerie. Des centaines et des centaines de chaussures. L’équipe disposait de son matériau de base, à présent.

Lorsqu’elles réapparurent, Zania et Layla ignorèrent avec grâce le déchargement et se mirent à fouiner directement dans les chaussures.

— On fait un tas de celles qui sont tout en daim, leur indiqua Erik. Et un autre avec celles tout en cuir, aussi.

— On est bons, là, me dit Pearson alors que je revenais vers le camion. On peut s’en sortir, à partir de maintenant. Mais merci beaucoup, quand même.

À cause du ton singulier qu’il employait, et du fait que nous nous trouvions subitement isolés et à quelques pas l’un de l’autre, je cédai à l’impulsion de lui expliquer :

— J’ai grandi dans un État rural. On nous a appris à donner un coup de main, naturellement.

— Vous venez de Nouvelle-Angleterre, dit-il.

Je le considérai avec autant de calme qu’il m’était possible, mais je ne décelai aucun calcul chez lui, simplement de la curiosité.

— Comment avez-vous deviné ? dis-je.

Il esquissa une moue, s’approcha d’une autre caisse.

— Juste une idée, comme ça.

— Allez. Qu’est-ce qui vous a mis sur la voie ?

— Votre accent, et vos pattes-d’oie, répondit-il d’un ton feignant la résignation. Les hivers rudes marquent le visage.

Je dus fournir un effort pour ne pas lever la main vers les petites rides que j’avais espéré ne pas voir apparaître avant que j’aie au moins trente-cinq ans et que je sois mariée, avec un crédit immobilier sur le dos et un bébé en chemin.

— Et vous… Brooklyn ?

Je me trompais, évidemment, mais je soupçonnais Pearson de préférer égarer les gens quant à son vernis urbain.

— Hudson, en réalité, fit-il en essuyant son front avec un mouchoir et en tournant son attention vers le camion. Ce sera Brooklyn d’ici une dizaine d’années. Mais quand j’étais gamin, Hudson était juste une station ferroviaire et un fleuve. Un paquet d’enfants avec des parents au boulot, qui trompaient leur ennui à longueur de journée entre les murs de brique et la ferraille rouillée.

— À votre façon de l’évoquer, ça a l’air de vous manquer.

Il se rembrunit.

— Non. Ça ne me manque pas. Mais, au moins, on a appris à ne pas attendre que quelqu’un d’autre fasse le boulot à notre place.

L’allusion était transparente, même si Layla et Zania, qui s’étaient montrées totalement inutiles à l’arrivée des chaussures, n’étaient visibles nulle part. Pearson avait peut-être un nom de membre de country club mais, tout comme Brenae, il se considérait comme exclu du cercle des étudiants plus riches.

— Pourquoi êtes-vous venu à L.A. ? dis-je.

— Hal m’a invité, répondit-il, avec de la fierté dans la voix.

— Vous l’avez rencontré à Hudson ?

— En effet. À l’époque où j’étais trop idiot pour comprendre qu’il ne suffisait pas de coincer Hal Giroux et de lui demander de regarder vos créations. Ou de lui écrire à plusieurs reprises ensuite. Mais il a toujours répondu. Toujours, même si ce n’était que par deux phrases, certaines fois. Finalement… j’ai posé ma candidature au LAAC, et me voilà.

Au silence qui avait suivi son finalement, je me demandai si c’était à cette époque que Pearson avait été arrêté pour voie de fait. Il faudrait que je vérifie auprès de Ray.

— Déjà regardé en arrière ?

Il esquissa une moue et éluda, en surveillant de près ma réaction :

— Et vous, pourquoi être venue ici ?

— À L.A. ? Oh, en partie pour m’enfuir de là où j’étais, et en partie pour suivre quelqu’un, dis-je d’un ton détaché. Vous savez ce que c’est.

Le regard intense de Pearson ne cilla pas, mais ses yeux se firent plus doux et un peu plus ronds.

— Ouais, dit-il après un moment. Je sais ce que c’est. Merci encore.

Puis il souleva la caisse et se mit en devoir de la transporter vers la galerie.

Je le regardai qui s’éloignait, et j’éprouvai la même sensation que si je venais de passer un rude test de condition physique, avec mes vêtements imbibés de transpiration qui collaient à ma peau. J’allai dans les toilettes afin de sauver ce qui restait de mon maquillage. Quand j’aperçus mon reflet dans le miroir, j’eus un mouvement de recul devant la rougeur à mes joues. Je ressemblais une fois de plus à une gamine après une partie de football, au mois d’août. Mais Pearson s’était dévoilé, aujourd’hui, ne serait-ce qu’un peu. Il remarquait certaines choses chez les gens. Il était susceptible concernant ses origines populaires. Il vénérait Hal. Qu’avait-il ressenti envers Brenae ? J’étais encore incapable de bien le définir, mais il conservait pour elle une émotion qu’il refusait de révéler. Il n’était pas l’homme sur la vidéo, néanmoins. C’était Erik : je l’avais su dès que j’avais posé les yeux sur les deux hommes.

 

Je retournai à mon bureau et observai l’équipe à la dérobée jusqu’à ce qu’il soit temps pour moi de partir. Je leur dis que je serais de retour pour quinze heures trente. La voiture de Ray ne se trouvait plus sur le boulevard, que je descendis un temps avant d’exécuter plusieurs bifurcations. J’entendis un véhicule qui ralentissait à mon niveau. C’était la berline grise. Nous étions convenus qu’il me ramènerait chez moi.

Je montai prestement à côté de lui, et je m’efforçai d’apparaître sûre de moi et fin prête pour l’entretien avec la future star d’Hollywood.

— Alors ? dit-il.

Je lui relatai tout ce que je me remémorais de la matinée, depuis le message lapidaire écrit par Layla jusqu’à ma conversation avec Pearson, sans oublier les commentaires sur ses entretiens prévus.

— Partez maintenant. C’est ce qu’elle a écrit ?

— Oui. J’ignore si c’était simplement inamical ou si c’était une vraie mise en garde.

— Difficile à dire, reconnut-il d’un ton pondéré. Mais elle n’a rien dit, en rapport avec ça ?

— Non.

Nous parcourions à l’envers le chemin que j’avais emprunté ce matin, et nous passâmes devant la feuille de palmier sur laquelle j’avais trébuché, son pelvis rose prolongé par une longue traînée beige. Mon trajet à pied me semblait remonter à très loin dans le temps. Je me sentais toute en tension et en énergie, à présent, débarrassée de l’inquiétude diffuse qui m’avait habitée en début de journée.

— Erik m’a l’air de vouloir vous parler, remarquai-je.

Parce qu’il était resté trop longtemps confiné dans l’habitacle surchauffé de la voiture, Ray avait le visage rougeaud. Je notai également l’expression affûtée qui marquait tous ses traits.

— La raison en est évidente, non ? dit-il. J’ai la quasi-certitude que c’est lui, le type sur la vidéo.

J’approuvai. Peu importait que le visage sur l’enregistrement soit flou. Le haut du dos, les épaules, et les mouvements de l’homme : tout collait parfaitement au physique d’Erik. Quant aux probabilités qu’il ne s’agisse pas de lui, nous allions les évaluer cet après-midi, quand il visionnerait l’enregistrement.

— On va voir s’il confirme la chose, mais vous m’avez déjà fourni un bon moyen de pression, ajouta-t-il. J’ai contacté les dirigeants du festival du désert, et j’ai découvert qui avait filmé Packing. Erik Reidl.

— Il a aussi tourné Camping, son film d’étudiante en licence, lui dis-je, en prenant soin de supprimer toute inflexion triomphale dans mes mots.

Très tard la nuit dernière, après avoir écrit à ma mère, j’avais déniché des archives publiées en ligne par la bibliothèque de l’USC relatives au journal du campus, et un article sur Brenae datant de 2002 qui en révélait plus sur son projet de l’époque. Pour préparer sa thèse de licence, Brenae avait dressé une tente dans une maison hypothéquée de South Central. Elle avait campé dans le salon et les chambres, avait dormi dans son sac de couchage et fait griller des marshmallows et des saucisses à la flamme d’un petit réchaud à gaz. À en croire l’article, elle avait demandé à un professionnel de lui tatouer les mots This land is your land sur une épaule. Une prise au ralenti de l’opération, accompagnée d’un morceau de Freddie Tavares à la steel guitar, concluait l’enregistrement. Dans l’article, Erik était cité en tant que son directeur de la photographie. Je rapportai tous ces détails à Ray, et je le vis se renfrogner un peu plus.

— Vous pensez qu’Erik a déjà vu la vidéo de sexe ? dis-je.

— Bah, c’est difficile à déterminer. Il l’a vue, ou il en a entendu parler.

Je décidai qu’il était temps d’exprimer ce que nos dernières découvertes me faisaient craindre le plus :

— Mais si ce n’est pas Hal sur la vidéo, alors Janis n’a aucune raison de…

— Si vous et moi identifions qui ça peut être, pourquoi Hal n’en serait-il pas capable ? Et s’il l’a fait, il n’a pas géré la situation de façon appropriée.

La voiture s’engagea dans ma rue, en direction de mon petit immeuble d’appartements en adobe rose.

— Hal aurait prévenu Erik que Brenae avait l’intention de le dénoncer en tant que violeur ?

Je n’aimais pas le dernier mot qui venait de franchir mes lèvres, et quand je le prononçai Ray cligna des yeux, mais c’était bien ce dont nous avions été témoins.

Au lieu de répondre il contempla le bâtiment rose tout en ralentissant.

— C’est comme une zébrure géante sur la peau, dit-il. Ou la vérole. Vous en pensez quoi, zébrure ou vérole ?

— Je pense qu’on parle de vérole, dis-je. Parce que la vérole ne survient pas sans raison.

— Hal a certainement averti Erik. Il a protégé son futur lauréat, répondit Ray, avec une note sarcastique sur le dernier mot. Pire encore, je pense que Hal s’est assuré que soit effacé tout ce qu’il y avait de compromettant dans le portable de Brenae. Quelqu’un savait comment détruire l’intégralité de ces données.

— Est-ce que c’est suffisant pour Janis ? dis-je. Tout ça, ce ne sont que des spéculations.

— Elle possède les moyens d’informer en toute discrétion les membres du conseil d’administration qu’elle soupçonne quelque chose. Elle pourrait commencer par là.

— Et si la vidéo date d’avant l’entrée de Brenae à l’USC ? Alors il ne s’agit même pas du campus de Hal. Et si Erik affirme que c’était consenti ?

Ray stoppa en douceur la voiture au niveau de la prise d’eau, devant mon entrée.

— Ça vous a paru consenti, vous ? dit-il.

— Non, pas vraiment. Mais on ignore ce qu’ils se sont dit. Il pourrait affirmer qu’elle s’est servie de lui. Il pourrait affirmer n’importe quoi. Elle est morte. Je vois déjà le conseil d’administration fermer les yeux sur tout ça, juste pour étouffer l’affaire. Et dans ce cas, que fera Janis ?

— Vous devriez plutôt réfléchir à ce que vous ferez, vous, dit-il.

Il se laissa aller contre l’appuie-tête et me jaugea d’un regard franc, avec mon ensemble et la transpiration qui collait à mes cheveux.

— Découvrez la véritable histoire, et écrivez-la.

Découvrez la véritable histoire, et écrivez-la.

J’avais évacué la réflexion de Ray avec un petit rire, et aussitôt changé de sujet. Mais il avait raison. Toute cette histoire ne se résumait pas à la réponse minable d’une école face à la plainte d’une femme. Pourquoi fallait-il que Brenae meure ? Pourquoi fallait-il qu’une femme aussi talentueuse se tue d’une balle en pleine nuit, dans un établissement qui avait poussé à s’épanouir des générations de jeunes artistes ?

Les vidéos de Brenae contenaient l’énigme la plus déroutante, pour moi. Dans Packing, sa sensualité imprégnait toute l’œuvre, la caméra s’attardant sur la volupté de ses gestes, la manière dont elle caressait l’arme ; magnifique et puissante, elle dominait chaque plan. Dans Lesson in Red, son agresseur écrasait et oblitérait son corps jusqu’à ce que le filtre rouge les noie tous deux. Le visage de Brenae exprimait de la souffrance, sa voix de l’anxiété. Ses paroles étaient dures. Difficile d’imaginer deux femmes plus différentes, et pourtant elles étaient toutes deux Brenae : le génie rayonnant, et la victime impuissante.

Et au lieu de creuser plus profond j’attendais, futilement, de rencontrer l’actrice qui allait interpréter Françoise Gilot jeune – tout aussi brillante, et pareillement abusée sur les plans physique et émotionnel, d’abord par son père, puis par Picasso. Ce dernier admirait l’intelligence et l’assurance de la jeune femme, et ses conversations nocturnes avec elle constituaient un cours magistral sur l’étude de l’état d’esprit du peintre. Il la poussait aussi sur un pont au-dessus de la Seine, et menaçait de la jeter dans le fleuve. Il approchait de sa joue une cigarette allumée et proposait de la brûler. Il se moquait de son apparence physique juste après qu’elle lui eut donné un enfant. “Chaque fois que je change de femme, je devrais brûler la précédente, lui disait-il. De cette façon, je serais débarrassé d’elles toutes.” Gilot était quand même restée avec Picasso une dizaine d’années. Je voulais demander à l’actrice ce que cela lui faisait d’incarner une telle héroïne.

Kaye m’appela alors que je finissais ma salade, le regard fixé de l’autre côté de la table couverte d’une nappe en papier sur l’assiette bleue vide que j’avais dit au serveur de ne pas retirer. Juste au cas où.

— Elle est en route pour l’aéroport, m’annonça-t-elle tristement. Les médias de New York la sollicitent avant la première. On parle déjà beaucoup de la pièce. Tout le monde aime Picasso, je suppose…

— C’est Gilot qui est toujours vivante, bougonnai-je.

Les notes que j’avais prises sur l’artiste, fourrées dans mon sac à main, cuisaient dans la chaleur ambiante.

— Tu avais posé une journée de congé ? Je suis vraiment désolée.

— J’étais déjà en congé, de toute façon. Je creuse d’autres idées pour placer des papiers dans les magazines.

Kaye me parut soulagée quand nous conclûmes, et je me raccrochai à cette compensation tandis que je réglais l’addition ridicule et partais avec mon ensemble ridiculement coûteux dans un environnement décoré d’affiches pour le dernier film de la saga Harry Potter. J’avais menti à Kaye, du moins c’était ce que je pensai sur le moment, mais longtemps après cet après-midi d’octobre je fus frappée par le fait que, si je n’étais pas revenue plus tôt de cette pause déjeuner, je n’aurais peut-être pas vu ce que je vis ensuite. Et si je ne l’avais pas vu, je n’aurais peut-être jamais connu la véritable histoire de Brenae Brasil.

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