Leçon de rouge
Chapitre 2
2
— Tu as assez d’air, derrière ? s’enquit Yegina en se tortillant pour me regarder une cinquième fois depuis que nous avions quitté sa maison de Silver Lake.
D’énormes lunettes de soleil à verres ronds cachaient ses yeux.
— Si on peut qualifier d’air ce qu’on respire, répondis-je aimablement.
À l’arrière de la Mazda jaune de ma meilleure amie, ce n’était pas l’air qui me posait problème. C’était la place pour mes jambes. Yegina et son amoureux, Hiro, avaient chargé la voiture comme s’ils fuyaient Paris à l’arrivée des Allemands, alors qu’il s’agissait de passer une nuit dans le désert près de Twentynine Palms, à la recherche de nouvelles installations artistiques. Des sacs marins saillaient à côté de moi, leurs fermetures à glissière prêtes à craquer. Ils avaient embarqué des provisions de casse-croûtes et de boissons pour vingt personnes. Et je savais qu’une grande poche en toile contenait la couette immaculée de Yegina. Elle était incapable de dormir sous celles des hôtels. Pour la plupart, ces établissements lavaient leurs housses deux ou trois fois par an seulement, m’avait-elle informée un jour, une statistique que j’aurais pu deviner seule ; comme quoi il est des évidences qu’on préfère tous ignorer.
Hiro occupait le siège passager et jetait un coup d’œil aux CD de Yegina en murmurant leurs titres. Il faisait cela depuis près d’une demi-heure, ce qui me suggérait deux choses : il possédait une aptitude particulière à s’émerveiller du choix qui lui était proposé avant de se décider, et il détestait les chansons qui passaient maintenant. Tout comme moi. Yegina adorait le courant hardcore des années 1990, et plus il était marqué plus cela lui plaisait. Les accords stridents libéraient quelque chose en elle qui la faisait dodeliner de la tête, menton en avant, ses cheveux lui retombant dans les yeux. Subitement la femme d’affaires nonchalante qui frôlait la trentaine remontait le temps jusqu’à ses années d’adolescente rebelle, quand elle sortait en douce du domicile familial, en pantalon de cuir et bottes à bout d’acier, pour aller pogoter dans une boîte punk de Highland Park. Au lieu de dépasser cette période musicale comme le restant du monde adulte normal, elle s’était transformée en collectionneuse obsessive de ces albums.
— Les Mormons, dit Hiro en étudiant un disque. Ils sont vraiment mormons ?
La question était idiote, et c’était, d’une certaine façon, une occasion en or pour une repartie de ma meilleure amie à l’esprit agile. Elle choisit pourtant de lui sourire. Hiro avait une attitude effacée, sincère, qui décourageait la moquerie, et ces deux-là étaient devenus très proches pendant mes mois d’absence. Coincée à l’arrière contre leur monceau d’affaires, je me sentais plus que jamais un fardeau. Je leur étais reconnaissante de leur amitié et de m’amener à Wonder Valley, mais tenir la chandelle m’exaspérait un peu.
— Tu es sûre que tu veux juste qu’on te dépose ? demanda Yegina, comme si elle sentait mon humeur.
— Oui. Il n’y a que deux projections de prévues. Je ne veux pas les rater.
— On pourrait rester pour la première, non ? proposa-t-elle à Hiro. C’est Brenae Brasil.
— Euh… fit-il, et il était clair que le nom ne lui disait rien. Ma cousine a dit six heures.
Suivit un instant de silence.
— D’accord : c’est donc non, trancha-t-elle avant de s’adresser à moi. Alors on fait au plus simple. On apportera ton sac à ton hôtel. Si on te voit ce soir, c’est tout bon. Parce que j’espère bien qu’on te verra. Sinon, on repasse te prendre demain à midi, pour le trajet de retour.
Nos projets n’étaient pas simples, mais c’était du pur Yegina, avec les meilleures intentions et un tas d’activités à accorder. Ils devaient dîner chez la cousine de Hiro, à Twentynine Palms, puis aller voir certaines des œuvres d’art disséminées sur le très vaste parcours du festival, avant de se rendre à leur hôtel. J’allais rencontrer Janis Rocque et sa compagne, Dee Rager, à L’Oasis, pour assister à une projection. Elles m’amèneraient à leur hôtel, où j’avais également une chambre réservée. Demain, je rentrerais en covoiturage avec Yegina et Hiro. Je n’avais pas de véhicule, mon portable bon marché n’offrait qu’une réception aléatoire, le risque de me perdre dans l’immensité du désert n’était pas négligeable, mais je pouvais compter sur mes amis.
Du moins je l’espérais.
Le moment aurait été bien choisi pour révéler que mon téléphone était capricieux et que je n’avais pas de nouvelles de Dee, toutefois je ne voulais pas que Yegina s’inquiète pour moi. Elle devait faire bonne impression auprès d’une cousine fortunée, et de mon côté j’en apprendrais enfin un peu plus sur ce que Janis attendait de moi. J’étais revenue au Rocque à temps pour assister au démontage de Natures mortes. Je restai à l’entrée des salles tandis que Dee et son équipe décrochaient les peintures des murs, en silence, sans leurs habituels bavardages et taquineries. La nature morte, la plus imposante des toiles, fut la dernière. C’était également la seule œuvre d’art ne comportant pas le visage de Kim Lord, et je pus la contempler sans en perdre le souffle. Je laissai mon regard s’attarder sur le carnet, le tournevis ensanglanté et la pomme blanche coupée qui y étaient peints, et je me fis la promesse de ne pas oublier l’intrépidité et la générosité de Kim.
À mon retour, je trouvai une carte sur mon bureau. De Janis. L’affichette annonçait un festival d’art dans Joshua Tree, le troisième week-end d’octobre, avec la projection de Brenae Brasil entourée d’un cercle. Dee et moi allons nous y rendre, disait un mot posé à côté de la carte. Pourriez-vous nous retrouver là-bas ? Nous vous réserverons une chambre au Major Hotel. Je veux voir cet événement, et ensuite nous parlerons en détail. Janis était en voyage de repérage en Chine et au Japon, mais elle reviendrait le mois suivant. Le festival me donnerait l’occasion de découvrir des dizaines d’installations artistiques inédites, dans des propriétés reculées du désert, et le Major Hotel était un établissement hors normes, au milieu de nulle part, le genre d’établissement où les rock stars aimaient séjourner. L’invitation me flattait, toutefois j’avais la gorge serrée en pensant à quoi je m’étais réellement engagée. Je savais qui était Brenae Brasil : une étudiante du LAAC qui s’était suicidée par arme à feu dans son atelier, au début du printemps dernier, au moment précis où nous avions prévu le gala inaugural de Natures mortes.
Son nom, souligné par Janis d’un épais trait d’encre noire, résonnait telle une mise en garde, à présent. Ne te fourre pas là-dedans.
Mais je m’étais déjà impliquée. Sans l’histoire que ma patronne avait promise, je ne serais pas revenue à L.A. Je me trouverais toujours à la maison, en train d’ajouter un bonnet de laine et des gants à ma veste d’automne, avec sa doublure bien chaude. Je candidaterais à un emploi dans le service communications de l’université du coin. Janis m’en avait dit juste assez pour me harponner. Elle savait de source sûre que la mort de Brenae était plus complexe qu’il ne semblait, et qu’il fallait enquêter sur le fonctionnement de l’école. Je suis au courant de ce qui s’est passé sur ma propriété, et quel secret vous gardez pour vous, m’écrivit-elle. Cette situation est très délicate, et toute personne se penchant sur elle doit (1) connaître le monde de l’art et (2) user de discernement quant au moment approprié pour tout révéler en public. Vous serez bien payée. Je pourrai vous en dire plus quand nous nous rencontrerons.
Aussi j’avais serré très fort dans mes bras chacun de mes parents, lorsque je leur avais dévoilé que je retournais à L.A., et j’avais déniché une sous-location au mois dans Marina del Rey, avec une décoration d’une insipidité confinant à l’agression visuelle. Bien que l’endroit soit calme et sûr, je ne m’y sentais pas autant chez moi que dans le bungalow. Et au travail ce n’était plus la même chose non plus. Ma supérieure, Jayme, avait démissionné et déménagé à Hawaï, et les jumeaux décorateurs, avec leurs nouvelles petites amies, étaient désormais très pris par des affaires personnelles. La vie sociale du Rocque avait chuté des bars d’hôtel en terrasse jusqu’à un bouge nappé d’une poussière tellement ancienne qu’il aurait pu s’agir de la peau de River Phoenix après sa mue, au début des années 1990. Avec mes vieux complices, je me livrai au rituel consistant à boire, danser et râler contre le boulot. J’eus une aventure sans lendemain avec un créateur d’installations artistiques venu en ville pour le week-end. Il avait dix ans de plus que moi, était sec et musclé, britannique, plein d’humour, et adepte d’une séduction adorable par son manque total de malice. Je m’amusais bien, mais le tout parut prendre trop longtemps et se terminer trop tôt.
Cette relation fugace était néanmoins préférable à la dynamique Yegina-Hiro – leur voiture surchargée, la rencontre déterminante avec les parents, toutes les pressions qui existent quand on est amoureux plus longtemps que les quelques premiers mois de vertige. J’étais heureuse pour mon amie, mais je me demandais si elle était heureuse pour elle-même.
— J’espère vous voir aussi, ce soir, dis-je à Yegina.
Je voulais apprendre comment les choses s’étaient passées.
Des heures plus tard, après que la musique hardcore de Yegina nous eut tous donné la migraine et que nous eûmes négocié une gueule de bois ouatée avec la sélection d’œuvres de Dvořák proposée par Hiro, nous pénétrâmes au ralenti dans les avenues encombrées de Yucca Valley et Joshua Tree. Au-delà, le néant gagna rapidement sur nous. Rochers et sommets montagneux frangeaient le lointain. Un long ciel élagué se déploya. Le soleil se couchait quand nous atteignîmes Wonder Valley, qui se signala d’abord par le vide flanquant la route. Puis nous dépassâmes voiture après voiture garée sur le bas-côté droit, et une grande pancarte s’éleva du sol, des lettres sombres sur un fond de peinture blanche, dans un cadre en bois brut : THE OASIS BAR AND RESTAURANT. Un visage pareil à un masque grossier nous fixait depuis le centre du rectangle. L’aire de stationnement était tellement envahie par des camions crasseux et cabossés qu’elle avait des airs d’entrepôt de ferraille. Derrière elle était tapi un bâtiment de plain-pied, en parpaings, orné de publicités au néon pour des bières, et plus loin encore une sorte de scène et un écran géant de cinéma où clignotait l’image en noir et blanc d’un pistolet glissé dans le jean moulant d’une femme, au creux de ses reins. Son postérieur avait la taille et la forme d’une cabane dont la crosse de l’arme aurait été la cheminée tordue.
— Est-ce que c’est… commença Yegina.
— Je crois que oui, répondis-je.
La vue de Brenae Brasil me glaça.
Immédiatement après, nous nous retrouvâmes dans le désert nu, flanqués de deux autres rangées de véhicules garés. Les pneus de Yegina braquèrent dans le sable quand nous entamâmes le virage pour faire demi-tour.
— Elle a l’air tellement jeune… murmura mon amie.
Tellement jeune, tellement sexy, et tellement dangereuse. Une autre jeune femme morte, revenue à la vie par l’intermédiaire de sa superbe image.
Selon un article paru dans un journal de Valdivia, Brenae Brasil avait mis fin à ses jours dans son atelier du LAAC, une nuit, avec l’arme à feu qu’elle maniait sur l’écran. Son cadavre avait été découvert deux jours plus tard. C’était la version officielle de l’affaire.
Les versions officielles ne me satisfaisaient plus. Peut-être que Brenae ne s’était pas tuée. Quelqu’un avait pu s’en charger. Les suicides par arme à feu sont faciles à imiter. Il y avait plus que la version officielle, j’en étais sûre, mais j’avais résisté à l’envie de creuser le sujet. Je laisserais d’abord Janis présenter ses arguments.
— Merci pour la balade, dis-je avec légèreté, en essayant de dissimuler mon appréhension.
Maintenant que j’étais arrivée à destination, j’avais envie de faire demi-tour. Je voulais m’inviter au dîner avec la riche cousine.
Yegina remarqua mon expression dans le rétroviseur et se gara à côté d’un gros camion noir.
— Tu es sûre que Janis et Dee seront là ? On peut y aller avec toi pendant quelques minutes, si tu veux.
Hiro fronça un peu les sourcils et prit une brève inspiration. Ils étaient déjà presque en retard pour le dîner.
— Bien sûr, dit-il.
— Juste quelques minutes, lui affirma sa chérie, et il acquiesça.
L’embarras qui se lisait sur le visage de mes amis me décida.
— Pas la peine, je viens de recevoir un message vocal, mentis-je en brandissant mon portable. Elles sont déjà à l’intérieur. Vous imaginez comment Janis doit être mal à l’aise ?
Notre patronne détestait exposer sa vie personnelle. Elle avait mis des mois à comprendre combien cette attitude blessait Dee, mais à présent elles faisaient des apparitions ensemble, de temps à autre.
— Il faut que j’y aille, dis-je en me hâtant de descendre de voiture. Elle ne va probablement pas attendre encore plus de cinq minutes.
Le rire de Yegina accompagna le claquement de ma portière, et je foulai la poussière en direction du bar.
Dans la première salle de L’Oasis, deux hommes étaient penchés sur une table de billard qui semblait avoir survécu de justesse à une tempête de sable. Ils ne m’accordèrent qu’un coup d’œil avant de revenir à leur partie. Derrière eux, les clients occupaient chaque centimètre carré du comptoir en bois. Des hippies maigrichonnes en t-shirts brodés se collaient contre des femmes du monde aux cheveux décolorés, cigarette à la bouche, qui les toisaient d’un air désapprobateur. Le brouhaha était intense, mais personne ne semblait s’adresser à personne, et tout le monde donnait de la voix dans la direction générale de la desserte à bouteilles ; on s’interrogeait également beaucoup sur notre nouveau et célèbre gouverneur, s’il allait tenir une seule de ses promesses de campagne.
J’avais soif, mais l’attente serait longue, aussi me mis-je en quête de Janis et Dee. Je me frayai un chemin dans la salle suivante et scrutai la foule du regard. Il n’y avait pas de femme d’un certain âge, menue et concentrée, accompagnée de sa petite amie aussi britannique qu’excentrique. D’énormes panneaux de signalisation bosselés décoraient les murs, VIRAGE À DROITE INTERDIT. BINGO LE VEND. ET LE SAM. L’air s’épaississait à chaque pas avec des nuages de fumée, des odeurs de bière, de transpiration et cette aura diaphane d’ambition qui suit tous les jeunes gens débarqués à L.A. Au-delà : une autre caverne, celle-là pleine de box, avec des consommateurs massés coude contre coude, tenant en main des boissons claires et dorées. Je souris intérieurement devant ce spectacle et trouvai un petit espace libre, dans un coin à côté d’un chat noir géant en papier mâché. Il était attifé d’une robe de velours rouge. Une impératrice féline. Elle me plut instantanément. Elle me rappelait Janis.
Au Rocque, nous avions tous une anecdote en rapport avec sa bénévolence Comment elle jaugeait chacun de nous avec son regard vif. Elle faisait en sorte que nos bénéfices soient excellents, en dépit du coût pour le budget global. Elle aimait avoir de la compagnie aux matchs des Dodgers, et elle glissait des places gratuites dans nos boîtes mails. Elle connaissait le nom et les problèmes de chaque personne, et en fin d’après-midi, généralement avant l’ouverture d’une nouvelle exposition, elle cabotait au hasard dans les couloirs du musée, choisissait un bureau où faire escale. Elle commençait à y fureter tout en posant des questions sur les œuvres offertes au public. Elle voulait entendre des opinions sincères, afin de les disputer victorieusement. Ensuite elle désirait entendre les commérages de couloir. Qu’aviez-vous à raconter sur Brent, le chef décorateur, et son épouse malade ? “Il a sur les épaules un lourd fardeau personnel, vous savez. Un lourd fardeau”, disait-elle, vous offrant la possibilité de contribuer au sujet abordé. “Rien de tout ça ne doit franchir la porte de cette pièce”, ajoutait-elle, solennelle mais amicale. Elle médisait rarement de quiconque, mais elle fouinait et cherchait à obtenir des renseignements, et elle se régalait de la moindre information inédite, d’autant plus quand il s’agissait de quelqu’un de célèbre et de puissant. On le savait tous, la confidentialité était une promesse que Janis elle-même enfreindrait dès qu’elle dériverait jusqu’au bureau suivant, pourtant le fait de retenir son attention signifiait que vous faisiez partie intégrante du Rocque et qu’elle vous portait dans son cœur. J’avais parcouru plus de deux cents kilomètres dans le but de faire mes preuves auprès d’elle, et elle n’était même pas présente.
La chatte impériale était trop petite pour que je me cache longtemps derrière elle, mais sa patte levée désignait la porte ouvrant sur une cour treillagée. J’allais accepter son invitation muette quand je sentis qu’on m’observait. Je me retournai vers le bar, et me figeai.
Courbé dans le demi-jour, barbu, avec la visière d’une casquette bleu clair de camionneur abaissée sur son visage affichant une expression de somnolence égarée, il faillit me leurrer. Mais je ne pouvais rater ce regard, la façon dont il devenait si insensiblement plus vif que j’en venais à le croire en train de se réveiller. Et impossible de se tromper sur ses mouvements précis et coulés. Mon cœur se mit à cogner si fort que j’en eus mal à la poitrine. Avant que j’aie le temps de m’avancer, il s’écarta du comptoir, en contourna l’angle et disparut à ma vue.
Je n’avais pas revu Ray Hendricks depuis l’hôpital, à L.A., où il m’avait dit de mentir à la police à propos de la tentative de meurtre sur ma personne. Dans les mois suivants, il n’avait pas repris contact avec moi, à l’exception d’une lettre, et j’avais supposé qu’il était retourné en Caroline du Nord. De temps en temps, je cherchais son nom sur internet, mais s’il avait réintégré son ancien poste d’agent spécial traquant les laboratoires de méthamphétamine dans les monts Appalaches, les médias n’en parlaient pas. Que fabriquait-il à Wonder Valley ? Le revoir fit ressurgir une vague de souvenirs : Ray à ma conférence de presse, au musée, me tendant ma boucle d’oreille ornée d’un papillon ; Ray au bar, m’annonçant d’un air mécontent que Kim Lord était morte ; Ray sautant dans une fosse pleine de verre brisé pour me secourir ; sa main bandée sur la mienne, à l’hôpital. Combien de fois avais-je tourné et retourné ces images en esprit, en m’évertuant à croire qu’elles signifiaient quelque chose ? Et voilà qu’il se trouvait ici, en chair et en os, et qu’il s’éclipsait sans le plus petit signe à mon adresse. Mes souvenirs paraissaient disproportionnés, et ridicules.
Après que plusieurs personnes m’eurent bousculée en passant, alors que je restais là, immobile et abasourdie, je me glissai au-dehors pour me ressaisir. Dès que j’eus franchi la porte, une main agrippa mon poignet et on me tira le long du mur d’adobe nu, dans l’obscurité. Je sus que c’était lui avant de voir la casquette et sa barbe. Mais son apparition n’en continuait pas moins de me laisser sous le choc. Sculpté par les ombres, son visage dégageait un aspect rapace, prédateur. Il paraissait également – et étrangement – effrayé.
— Janis et Dee ne peuvent pas venir ce soir, dit-il à mi-voix, sans me lâcher. Mais votre chambre est réservée, et je peux vous trouver un taxi pour vous amener là-bas…
— Pourquoi n’ont-elles pas pu venir ? Pourquoi êtes-vous ici ?
Il tourna vivement la tête vers la projection géante, qui passait au noir par saccades. La séance allait commencer.
— Je vous expliquerai plus tard… Mais ce soir, vous ne me connaissez pas, d’accord ? Je saurai vous retrouver. Ne me recherchez pas.
Sa voix m’avait manqué, avec ses inflexions mélodieuses qui adoucissaient les mots. Mais je ne voulais pas qu’il s’en aperçoive. Je n’étais pas là pour lui.
— Je ne le ferai pas.
Je tirai sur mon poignet emprisonné, et Ray le regarda fixement, comme s’il ne s’était pas rendu compte qu’il le retenait. Son pouce caressa doucement la naissance de ma paume, puis il ôta la main et s’éloigna à grands pas, en rajustant sa casquette.
Sur l’écran, le mot PACKING s’afficha, accompagné d’un grognement musical, et la foule commença à quitter le bar pour assister à la projection. Le flot humain m’entraîna plus près de l’écran, plus près de l’endroit où Ray se tenait, derrière un groupe de… d’étudiants de troisième cycle ? De jeunes collectionneurs d’art ? Deux hommes, deux femmes, tous d’un peu plus de vingt ans, qui formaient un collectif soudé. Ray avait la tête tournée vers l’écran, mais je sentis qu’il les observait à la dérobée. Pourquoi ? Ils n’avaient pas l’air menaçant, seulement mesquin dans leurs attitudes de riches. Des enfants gâtés tentant de s’encanailler, avec leurs jeans taille basse et leurs surchemises. Ou alors je les jugeais trop hâtivement. Le garçon au crâne rasé portait un short et des baskets orthétiques. La rousse avait son propre style, celui d’une ado qui se serait habillée au marché aux puces, mais ses cheveux possédaient le lustre que donnent les shampoings effectués en salon, et personne ne se maquillait de la sorte sans avoir été formé par Hollywood. Elle ne me semblait pas inconnue, d’ailleurs, sans que je sache pourquoi.
Une voix féminine déclama d’un ton grave :
— Bienvenue à la première projection publique d’un film qui fera date, réalisé par une artiste morte trop jeune.
Mon Dieu, Lynne Feldman était là ! Et elle s’adressait à cette foule. J’avais toujours tenu compte des goûts de ma conservatrice en chef, qui étaient aussi piquants et surprenants qu’une prune vinaigrée du Japon. J’étais donc curieuse de la voir faire la publicité d’une simple étudiante, même si celle-ci venait du LAAC, école de renommée mondiale.
L’écran s’alluma et elles étaient là, Lynne la conservatrice aux lèvres écarlates, dans son ensemble noir habituel, dont la silhouette se détachait devant une Brenae Brasil géante, de face cette fois, chaque détail de son physique magnifié. Ici, la chevelure brune bouclée de la jeune artiste, relevée par un bandeau, là ses sourcils sombres et ses joues pleines, son corps musclé serré dans un t-shirt et un jean. Immobile, illuminée et agrandie ainsi, Brenae Brasil avait des airs d’idole. Elle irradiait. Elle devenait un symbole. Il était difficile de percer à jour la personne réelle derrière l’image, une jeune femme de vingt-deux ans avec ses peurs et ses pensées intimes, seule dans son atelier.
Lynne décrocha le micro de son pied.
— Ce soir, nous allons voir un des derniers projets achevés par Brenae Brasil avant qu’elle meure, un film qui présente de façon détaillée la semaine qu’elle a passée en portant une arme chargée sur elle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au campus, à l’épicerie, dans sa salle de bains, pendant ses repas, au lit. Une arme chargée, répéta Lynne. Un corps de femme en connexion avec la violence et l’autodéfense, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en public aussi bien que durant ses moments les plus intimes. Des critiques – Lynne marqua une pause, arqua un sourcil –, dont moi-même, ont déjà nominé Packing pour de nombreuses récompenses, parmi lesquelles…
Elle se lança dans une litanie d’honneurs alambiqués dont peu de gens se souciaient, à part ceux qui désiraient ardemment se les voir attribués.
Des applaudissements épars et quelques acclamations saluèrent ses précisions. Les quatre surveillés par Ray murmuraient entre eux. Un temps, la rousse parut possédée d’une colère froide, puis elle gomma toute expression de son visage.
La vidéo s’ouvrit sur une femme à la table du petit-déjeuner, qui mangeait des céréales avec le canon de son arme. La scène se déroulait si lentement qu’elle en était presque obscène : Brenae tenait la crosse, plongeait l’extrémité du revolver dans les flocons et le lait, relevait le tout, qui se renversait et gouttait. Elle suçait le bout du canon entre ses lèvres. Recommençait. L’arme dans sa main, ses mâchoires qui s’activaient. Le lait coulait sur son menton, blanc et luisant.
— Il ne peut pas être chargé, marmonna quelqu’un à côté de moi, et quelqu’un d’autre insista sur le fait qu’il l’était.
Brenae avait fait vérifier son arme par des étudiants tout au long de la journée.
Alors qu’elle conduisait dans L.A., le revolver sur ses cuisses, qu’elle achetait des mangues avec l’arme coincée sous sa ceinture, à l’arrière de son pantalon, et qu’elle se lavait les dents avec la brosse rouge enfoncée dans le canon, son charisme comique s’empara de l’écran. Ses gestes lents rendaient chaque action incroyable et pleine de nouveauté, comme si elle remarquait pour la première fois l’arme dans sa main, les courbes du métal, le lait qui gouttait. Quand elle marchait, elle flânait. Elle prenait les mangues dans ses mains en coupe et humait leur parfum. Elle sommeillait sur son lit avec l’esquisse d’un sourire, le revolver sur son oreiller, ses doigts effleurant le canon à la façon dont on caresse un bébé. Elle avait des mains élégantes, aux doigts fuselés.
En dépit de la violence implicite dans chaque plan, je ne pouvais pas imaginer que cette femme voulait mourir. Aux États-Unis, les écoles des beaux-arts accueillaient chaque année plus de dix mille étudiants titulaires d’une maîtrise, et seules quelques dizaines feraient la moindre vague au niveau international avant leur diplôme. D’après les remarques de Lynne, un critique avait déjà salué en Brenae “la Marina Abramović de la nouvelle génération” pour son inclusion dans un spectacle artistique en groupe remarquable sillonnant la planète. Avec deux ou trois autres créations novatrices à son actif, elle aurait pu se lancer dans une carrière solo majeure.
Je m’intéressai aussi aux visages dans la foule, et je notai de l’admiration mêlée de respect et de la tristesse devant la vidéo, ainsi que quelques mimiques de frustration et de regret. Le quatuor de Ray s’était muré dans un silence impassible.
Le film se termina sur Brenae au lit, tenant tendrement dans ses mains l’arme, près de sa joue. Quand l’écran devint noir, l’assistance applaudit et se remit à discuter, mais dans la fraîcheur de la nuit les voix avaient des échos nerveux. Les gens se déplaçaient en tous sens, et je perdis Ray de vue. Je voulais voir son visage, sa réaction. Je m’avançai dans la masse humaine si vite qu’une fille dit à son amie, d’une voix sifflante : “Il y a bien trop de pétasses de L.A. ici.” Quand j’arrivai à l’endroit où Ray s’était tenu, il n’y était plus. Les quatre qu’il avait épiés avaient disparu, eux aussi. Les lieux semblaient avoir été débarrassés de toute preuve de leur passage. Le sol était parsemé de mégots de cigarette et de cartes froissées indiquant les autres sites d’installations artistiques. Je ramassai les plans, les repliai et les déposai sur une table voisine. Un groupe se mit à jouer avec fracas sur la scène.
— Comment peut-on boire quelque chose ici ? lança quelqu’un.
C’était Lynne Feldman, seule, l’air étourdi. Dans cette atmosphère décontractée, les cheveux de la conservatrice en chef paraissaient trop bien coiffés, ses lèvres trop rouges, son accoutrement noir pareil à une armure urbaine excessive. S’il s’était agi d’une soirée du West Side pour des artistes déjà reconnus, Lynne aurait simplement attendu, tel un phare, que les gens viennent à elle, mais c’était là une foule de jeunes de l’East Side trop intimidés pour oser l’approcher. La gardienne officielle du temple Rocque Museum ! Pour eux, Lynne Feldman était un objectif, pas une personne vivante.
— Vous avez déjà bu un verre ? interrogea-t-elle, comme je ne répondais pas.
— Non. Il y a tellement de monde. Je n’ai toujours pas réussi.
Je me demandais si elle saurait pour quelle raison Janis Rocque n’était pas venue, ce soir.
— Eh bien, fit-elle avec un air de connivence déconcertant, aucune de nous deux ne survivrait longtemps dans le désert, vous ne croyez pas ?
Je souris poliment, tout en scrutant la foule des festivaliers. Tout le monde retournait à l’intérieur. J’entendis quelques véhicules qui démarraient, des gens qui partaient voir les installations voisines. Peut-être devrais-je aller à l’aire de stationnement, moi aussi ?
— La projection a dû vous intéresser. Vous n’avez pas été étudiante au LAAC ? insista-t-elle.
— Non, pas du tout.
J’étais moins étonnée par son ignorance que par la question. Lynne se souciait rarement de l’avis des autres. Les opinions critiques représentaient son pré carré. Et ce soir, son opinion critique me laissait perplexe. Je décidai de pousser plus loin :
— Mais j’ai été impressionnée par le film. Et ce que vous avez dit sur Brenae Brasil m’a touchée. Toute jeune artiste aurait été très reconnaissante de ce genre de soutien.
Lynne cilla.
— Je suis heureuse que vous ayez entendu ça, dit-elle. Sa propre école aimerait la faire disparaître sous le tapis. Vous savez, Hal Giroux a refusé d’assurer la présentation.
Hal Giroux était le directeur du programme d’études de Brenae. Je comprenais que les camarades de l’artiste défunte puissent être jaloux d’elle, mais son propre superviseur ? Le LAAC n’aimait donc pas sa star ? Je m’en étonnai. Lynne haussa les épaules.
— Disons simplement que Brenae était sur le point de faire une critique très publique de leur façon de traiter les femmes et les minorités. Je ne peux vous en dire plus, parce que je n’en sais pas vraiment plus moi-même. Mais elle avait raison, et je suis lasse de ce qui se passe là-bas.
La défaite s’accordait mal à l’attitude fière qui la caractérisait, et après ce moment de faiblesse elle redressa les épaules.
— Je vais peut-être affronter l’épreuve, marmonna-t-elle en regardant vers le bar. Ou bien je vais simplement rentrer à mon hôtel.
— Idem pour moi.
Mais l’appréhension que j’avais éprouvée toute la soirée s’était transformée en quelque chose d’autre. De la colère ? Non, la sensation était trop sclérosée et familière : nous étions là, deux femmes qui parlaient d’une autre victime féminine, qui exprimions notre épuisement face à cette situation.
— Je déteste demander ça, dis-je, mais auriez-vous entendu quoi que ce soit sur les raisons pour lesquelles elle s’est suicidée ?
Lynne hocha la tête et fit un petit signe de la main à quelqu’un dans mon dos, son visage affichant à nouveau son expression coutumière de ferme assurance. Je suivis la direction de son regard jusqu’à l’entrée du bar, et j’aperçus le sourire tendu de Nelson de Wilde, le galeriste bien connu qui venait sans doute repérer de nouveaux talents pendant ce week-end.
— Il faut que je parle à Nelson, me dit-elle en revenant à moi, comme si elle avait tout juste enregistré ma question. J’ai entendu dire qu’elle était isolée. Qu’elle était bloquée, ou pas si talentueuse que ça, finalement, et que la pression la rongeait. Mais pourquoi quelqu’un commet l’impensable ? ajouta-t-elle avec un soupir. Parce que cette personne ne peut pas imaginer vivre un jour de plus.
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