Leçon de rouge

Maria Hummel · Chapitre 31 sur 35

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Leçon de rouge

Chapitre 25

25

 

De mes mains tremblantes, j’agrippai l’étagère et me hissai tant bien que mal sur mes jambes, car la drogue amollissait toujours mes muscles. Mes mains parcoururent les bords de la structure, et elles montèrent légèrement au-dessus de ma tête avant de rencontrer le vide. Le meuble métallique était haut d’environ un mètre quatre-vingts. J’essayai de le secouer. Solide, mais non rivé au mur. Si je l’escaladais, je risquais de le faire basculer au sol. La fatigue se propagea de nouveau en moi, et je la combattis en clignant furieusement des yeux et en crispant mes mains.

Tout d’abord j’allais avoir besoin d’un objet faisant office de marteau. Étant donné l’état de mes forces, je ne tenterais peut-être l’ascension qu’une seule fois, et il me fallait un outil pour frapper le plafond. Je tâtonnai parmi les objets. De petites pierres tombales. Des tablettes. Je n’aurais pu définir leur identité. L’obscurité, l’anesthésiant et l’air glacé déformaient les contours et la fonction de ces artefacts. Il me fallait un outil lourd, mais pas trop, afin que je puisse le manier. Et pas trop léger, pour parvenir à briser le placoplatre.

Mes doigts se refermèrent sur un objet de forme oblongue, avec un bout en pointe. Quoi que ce soit, j’espérais que ce serait assez résistant. Je le testai en l’abattant sur le plancher en bois.

Le bruit du choc fit s’étirer Ray, mais quand je l’eus rejoint en rampant, il était redevenu inerte. Sa peau était moite.

— Je vais essayer maintenant, lui dis-je.

Il ne me répondit pas.

Je réussis à me relever, malgré les étourdissements, et je retournai à l’étagère, où je posai mon marteau improvisé sur le rayonnage supérieur. Mes halètements emplirent le silence de la pièce tandis que je gravissais mon échelle de fortune. Un niveau. Deux. L’ensemble vacilla. Je m’immobilisai, accrochée à mi-chemin, en m’efforçant de ne pas imaginer où le meuble s’écroulerait, s’il versait.

Un son se produisit à l’extérieur de la pièce, pareil à de l’eau se précipitant dans des canalisations.

Quelqu’un d’autre était présent dans la Westing ?

Pearson ? Hal ? Se pouvait-il qu’ils soient revenus pour vérifier l’installation ?

Alicia Ruiz ?

J’appelai à l’aide. Je perdis presque mon point d’appui et je montai plus haut, propulsée par l’espoir de secours qui arrivaient. Le temps que j’atteigne le sommet du meuble, j’avais la voix rauque tant j’avais crié, et aucun bruit de pas ne me répondit. Aucune réaction du côté de Ray, non plus.

Les vertiges me saisirent. Non pas une sensation d’étourdissement, mais comme une déferlante, sombre et compacte. J’en eus la nausée, et je faillis perdre l’équilibre. Mon crâne effleura le plafond. Je m’accrochai, m’accroupis, et attendis que le malaise se dissipe.

Les tuyaux restaient silencieux. Personne n’était là pour nous secourir.

Je tâtonnai le rayonnage, trouvai la pierre oblongue et frappai le plafond avec son bout pointu. L’impact fit mal à mon poing gelé. Je sentis le même choc en retour que si j’avais frappé un parpaing avec une batte de baseball. Toute l’énergie de l’impact se répercuta dans mon corps. Je recommençai. Ma position ramassée m’endolorissait le dos. Bam, bam. Mon épaule eut un mouvement de recul involontaire à cause de la souffrance. Je passai les doigts sur le plafond. Rien. Bam ! Un petit creux.

Je m’effondrai, harassée, et la pierre claqua sur la planche. Combien de temps cela prendrait-il ? Était-ce déjà trop tard ? Je regardai en bas, vers le sol enténébré. J’appelai Ray, mais il n’y eut pas de réponse, et ma voix me parut éveiller des échos et être déformée, comme si je parlais dans un conduit.

Je soulevai mon outil de fortune. Bam. Une substance sableuse caressa ma main. Bam. Un plus gros morceau se détacha et s’écrasa sur le rayonnage. Dans l’obscurité, je le ramassai. Il avait une forme dentelée. C’était tout ce que j’avais ! Tout ce que nous avions. Je refermai mes doigts sur lui.

 

Après avoir réussi à creuser un trou de la taille de mon poing dans le plafond, j’entrepris d’arracher des morceaux de placoplatre avec une main, et je grimaçai quand certains rebondirent près de moi et tombèrent au sol, mais je n’y pouvais rien. L’énergie qui subsistait en moi aurait pu remplir une cuillère à café, et la nausée menaçait de plus en plus. Si je cessais de m’activer, j’allais vomir ou m’évanouir.

Le trou s’agrandissait peu à peu, aussi large qu’une assiette maintenant. Je sortis de ma poche la petite lampe torche de Ray et la rallumai. Elle révéla la couche d’isolant. Je décochai un coup de poing dans l’épaisseur duveteuse, et je sentis qu’elle cédait. Les articulations de mes doigts étaient en feu. Je frappai de nouveau.

La couche se déchira, et à travers la fissure j’aperçus un espace vide au-dessus.

Retenant ma respiration et fermant les yeux, je tirai sur les bords du trou. Enfin je fus en mesure de passer la tête et les épaules au travers, et du crâne je poussai sur la couche d’isolant. Sa texture friable cascada sur moi et me couvrit toute la tête d’un fin masque de poussière, ce qui me fit tousser et cracher, et je manquai lâcher la lampe torche. Puis un air tiède dispersa le nuage, et la peau de mon visage brûlé par le froid s’enflamma sous ce brusque réchauffement.

Il y avait un vide entre le plafond et la toiture, qui s’étendait sur toute la surface de la galerie. Un réseau de planches s’entrecroisait dans le revêtement isolant. La lumière ne portait pas jusqu’à l’extrémité, mais je pouvais ramper jusqu’au bureau de Nelson, en crever le plafond et nous sortir de là. Pour la première fois depuis que j’avais été jetée dans la pièce, je sentis poindre une petite lueur d’espoir.

Je braquai le faisceau lumineux sur Ray, qui semblait livide et amaigri. Il avait toujours les yeux clos. Son bras reposait selon un angle bizarre, comme s’il avait chuté d’une grande hauteur. De son visage brutalisé, le sang avait coulé sur le sol où le froid ambiant l’avait gelé. J’avais déjà vu cet aspect du sang, tellement épaissi qu’il semblait solide, sous des animaux morts dans la forêt en plein hiver. Le vertige me reprit, et mes jambes se mirent à trembler. Je coinçai le bout de la torche électrique dans ma bouche. Le contact provoqua chez moi un haut-le-cœur, mais je serrai les dents, me relevai et me hissai à travers le trou dans le plafond, en agrippant une planche épaisse de cinq centimètres et large de dix qui courait dans le placoplatre.

Des morceaux plus gros tombèrent tandis que je m’échinais à me mettre à plat ventre sur la planche. Mon corps partit en arrière, je retombai maladroitement, faillis perdre l’équilibre. Dans les films, c’était le moment où l’héroïne se glissait sur son appui, aussi souple que si elle était toute en lycra, et effectuait sa propre cascade. Mais même si j’avais eu les idées nettes et sans l’effet physique de la drogue, j’aurais eu du mal à fournir l’effort nécessaire. C’était comme vouloir grimper au barreau le plus élevé d’une échelle sans toucher aucun des autres. Mes bras refusaient d’obéir. Il fallait que je me serve de mes jambes. Il fallait que je bondisse.

Si je le faisais, l’étagère risquait de basculer et d’écraser Ray.

Je baissai les yeux sur lui, une fois encore. Il avait ouvert son œil épargné, mais il m’était impossible de dire s’il me voyait, ou seulement le trou dans le plafond. Il ressemblait autant à un fantôme qu’à un enfant battu, distant et plongé dans une incompréhension totale.

Je balayai du cône lumineux le rayonnage sous moi. Il était encombré de tablettes en pierre et de fragments de statues. Le tout représentait une masse suffisante pour broyer le corps d’un homme. Mais ce poids pouvait également signifier que le meuble s’en trouvait lesté et qu’il ne bougerait pas facilement. Et rester ici ne nous sauverait pas.

Rampant pour me placer juste sous le trou, je me redressai, ployai les jambes et sautai. L’étagère oscilla en grinçant très fortement derrière moi quand je m’élançai, et je m’accrochai à la poutrelle. J’y grimpai en chancelant avant de retrouver mon équilibre. Quelque chose de long et de coupant m’érafla l’épaule. Je tins bon, affermis ma position, mais je ne pus m’empêcher de pousser un cri. La lampe torche tomba de ma bouche, ricocha sur le haut de l’étagère et alla terminer sa chute sur le sol à côté de Ray, où son faisceau de lumière éclaira la main ouverte de son bras tendu. Je ne pouvais pas redescendre la récupérer. Je ne distinguai plus rien du plafond ou de l’espace devant moi et, accessoirement, j’ignorais si mon épaule saignait. Il faudrait que je progresse à tâtons, poutre après poutre, jusqu’à ce que je trouve comment sortir de là.

 

J’aimerais dire que je passai les minutes suivantes à avancer courageusement, mue par la conviction que je pourrais secourir Ray, que la mort de Calvin serait élucidée, que son assassin serait arrêté et livrerait des aveux circonstanciés. Mais tout ce temps je ne fis que ramper, en réfrénant mon envie de vomir et mon désir de renoncer. Alors je me forçai à ne penser qu’à des citrons. Des citrons de Californie. Énormes, jaunes, avec une écorce épaisse, et pleins de jus. Je m’imaginai les tranchant avec un couteau à lame crantée. Les débitant en rondelles pour des gin tonics. Aspirant le liquide à l’acidité revigorante, l’avalant. Je pensai à des citronniers. Ceux de mon ancien quartier, à Hollywood, alourdis de tous ces fruits que personne ne voulait jamais manger. Le vert de leurs feuilles, leurs branches où pendait leur décoration dorée.

Pour moi, les citrons représentaient la Californie. Un condensé de soleil. Une espérance vivifiante.

Je rampai en aveugle, dans la direction où je calculais que se trouvait le bureau de Nelson. Je dérapai plusieurs fois, et mon genou craquela le placoplatre. Après un temps ma vue s’adapta à l’environnement enténébré et je réussis à discerner des formes : là où les poutres se croisaient, les petites vaguelettes de la mousse isolante.

Je ne cessai de lancer des regards en arrière, vers le trou ouvert dans le plafond de la pièce secrète, afin d’évaluer la distance parcourue. L’image de Ray étendu là-bas, attendant ou agonisant, me paralysait chaque fois, et chaque fois je devais me ressaisir. Enfin j’estimai être arrivée au-dessus du bureau. Mais s’il était aussi fermé à clé ? Il fallait que j’accède à la galerie.

Le changement de température transformait mes muscles en gélatine. La nausée devenait de plus en plus menaçante.

J’invoquai de nouveau les citrons, mais cela ne fonctionnait plus.

Je touchais au but. Je le savais. La poussière tapissant ma bouche et mes poumons rendait ma respiration laborieuse. La sueur picotait mon front, et mon visage gelé un peu plus tôt dégoulinait de coulées salées. Mon estomac se souleva. J’étais tellement lasse…

Des citrons. Des citronniers. Ray. Calvin. Brenae. Kim. Nikki.

Rien de tout cela ne me remontait le moral.

Je fermai les yeux et sentis une présence nouvelle, pareille au souffle d’un vent puissant. Elle était là – ici – pour moi, comme elle l’avait été ce jour lointain, dans le Vermont, lorsqu’elle était entrée en trombe dans mon appartement, chaussée de ses bottes de pluie. Elle s’était immobilisée au-dessus de mon corps pelotonné par la peur et le chagrin sur mon futon, et elle m’avait dit qu’elle me ramenait à la maison. Ma mère. Au détail près que ce n’était pas ma mère seule. C’était aussi Janis m’ordonnant de revenir à L.A., et me saisissant le bras dans le parking du LAAC. C’était Yegina qui m’exhortait à écrire l’histoire de Brenae, quelles que soient les circonstances. C’était Brenae, près de la piscine bleue, le visage mouillé, le ruban adhésif arraché de sa bouche, qui aspirait goulûment l’air. Brenae était aussi à l’intérieur de moi, et elle me maternait. Elle me relevait pour que j’avance. Elle m’exhortait à continuer. Elle disait C’est juste là-bas, seulement dans vingt, et puis dix-neuf, et puis dix-huit, et puis dix-sept, et puis seize respirations. Accroche-toi. Tu vas y arriver. Je rampai au-dessus de la mousse, sans plus me soucier de mes mains éraflées, de mes poumons en feu, de mes yeux ruisselants. Je fis halte quatre mètres plus loin, et je me mis à déchirer la couche de mousse isolante sous moi, puis à frapper du talon au travers, avec frénésie, violemment. Le placoplatre se marqua de creux, puis céda, et je tombai dans une arche, dans une nef de chaussures, démantelant la structure dans ma chute. Baskets, sandales, mocassins et tennis volèrent partout en s’écroulant, comme si leurs centaines de propriétaires invisibles s’enfuyaient dans toutes les directions ; je heurtai rudement le sol. Au-dessus de ma tête, la cathédrale s’affaissa et se disloqua. S’entrechoquant bruyamment, les chaussures s’éparpillèrent en pluie autour de moi.

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