Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre huit

HUIT

* * *

Histoire

 

L es livres étaient empilés du plancher jusqu’au plafond, à près de dix mètres au-dessus de nos têtes. De lon gues échelles instables permettaient aux gens d’atteindre les livres sur le rayonnage du haut, mais heureusement, je n’avais pas besoin de livres à cette hauteur. Les livres les plus lus étaient entreposés sur les rayonnages à portée de main.

Le haut plafond rendait la salle difficile à chauffer, et comme Linus et moi étions les premiers ce matin, il faisait très froid. Des rêves troublants de Konstantin Black m’avaient hantée toute la nuit, et j’avais finalement abandonné l’idée de dormir aux lueurs de l’aube. J’avais donc décidé d’accélérer le processus d’acclimatation de Linus. Il avait beaucoup à apprendre avant la fête d’anniversaire de demain, où il ferait la connaissance de nombreux mem bres de la royauté, du royaume kanin et des autres tribus.

Je doutais qu’il y ait foule à la bibliothèque aujourd’hui, ce qui en faisait l’endroit idéal pour étudier. C’était le chaos dans les couloirs du palais, où serviteurs et gardes allaient et venaient en tous sens tandis que les dignitaires des autres tribus arrivaient.

Linus avait failli se faire piétiner par une domestique transportant des piles de draps de soie, et je l’avais tiré vers moi à la dernière seconde. La fête avait transformé le palais, d’ordinaire très calme, en maison de fous.

La bibliothèque était toujours un bastion de solitude. Même quand les gens n’étaient pas distraits par une centaine d’invités, ce n’était pas vraiment l’endroit le plus couru. Plusieurs fauteuils et sofas meublaient la pièce, de même que quelques tables, mais je n’y avais jamais vu personne.

— Nous avons le droit de venir ici ? me demanda Linus tandis que je m’accroupissais devant le foyer pour y lancer une bûche.

— La bibliothèque est ouverte au public, dis-je en me relevant. Mais, comme tu es un Berling, tu peux aller librement dans le palais. Le roi est le cousin de ton père et son meilleur ami. La porte du palais est toujours ouverte pour toi.

— Génial, dit Linus en frissonnant et en se frottant les bras sous son pull épais. Est-ce que c’est l’hiver à l’année par ici ?

— Non, il fera plus chaud bientôt. Nous avons un été, avec des fleurs et des oiseaux.

— Tant mieux. Je ne sais pas si je pourrais vivre ici s’il faisait toujours aussi froid.

Je m’approchai de l’endroit où il s’était assis à une table.

— Est-ce que le froid t’embête à ce point ?

— Que veux-tu dire ?

— La plupart des Kanins préfèrent le froid. En fait, c’est le cas de la majorité des trolls.

— Est-ce que toutes les tribus vivent près d’ici ?

— Non, répondis-je en m’approchant d’une étagère pour y prendre des livres. La plupart des tribus sont éta blies en Amérique du Nord ou en Europe, mais nous préférons garder une certaine distance entre nous. C’est mieux ainsi.

— Vous ne vous entendez pas les uns avec les autres ? demanda Linus tandis que je prenais deux livres anciens.

— Je n’irais pas jusqu’à dire cela, mais nous avons tendance à être territoriaux. La plupart des trolls sont connus pour être grognons, particulièrement les Vittras et les Omtes.

— Et les Kanins ?

— Nous sommes plus pacifiques que la plupart des autres tribus.

Après avoir pris une douzaine de livres qui devaient peser une demi-tonne, je les apportai et les posai devant Linus.

Il leva un regard chargé d’appréhension vers moi.

— Je dois vraiment lire tous ces livres.

— Plus tu en sauras sur ton patrimoine, mieux ce sera, dis-je en m’asseyant devant lui.

— Bon, dit-il en prenant le premier livre de la pile pour le feuilleter distraitement. J’aime bien le froid, à vrai dire.

— Quoi ?

— Quand je vivais à Chicago, l’hiver a toujours été plus difficile pour mes sœurs… je veux dire mes sœurs par adoption. Mais le froid ne m’a jamais vraiment dérangé.

— Nous sommes beaucoup plus tolérants au froid.

Linus poussa les livres sur le côté pour mieux me voir.

— Pourquoi ?

— Je n’en suis pas certaine, dis-je en haussant les épaules. Peut-être parce que nous venons tous de Scandinavie. Nous sommes génétiquement conçus pour supporter les climats plus froids.

— Tu viens de Scandinavie ? fit Linus en se penchant en avant et en posant les bras sur la table.

— Enfin, pas personnellement. Je suis née ici. Je veux dire que notre peuple vient de Scandinavie.

Je fouillai dans la pile de livres à la recherche d’un petit livre relié de vieux papier brun, que je lui tendis.

— Ce livre devrait t’aider à mieux comprendre.

— Ce livre ? dit-il en plissant le nez tandis qu’il feuilletait les premières pages, sur lesquelles figuraient des illustrations de plusieurs animaux vivant dans une forêt. C’est une histoire de lapins et de lions. On dirait un conte de fées.

— C’est une version simplifiée de ce qui s’est passé, dis-je.

— Je ne comprends pas, dit-il en me regardant d’un air confus.

— Tous les trolls vivaient dans une seule et même tribu, dis-je en montrant du doigt l’image d’un lapin assis avec un couguar et d’un renard pelotonné contre un oiseau. Nous vivions tous dans une paix relative en Scandinavie. Nous nous querellions et nous nous échangions quelques coups bas, mais nous ne nous déclarions pas la guerre. Puis, il y a eu les croisades.

Linus tourna la page, comme s’il s’attendait à y voir une illustration représentant un prêtre armé d’une épée, mais il n’y avait que des images d’animaux.

— Comme ce qui s’est passé au Moyen-Âge, avec l’Église catholique ? demanda-t-il en me regardant.

— Exactement. Les trolls ont différentes aptitudes. Par exemple, tu as sans doute remarqué que tu peux changer la couleur de ta peau.

— Oui.

— Nous avons d’autres pouvoirs, expliquai-je. Les Trylles sont doués de psychokinésie. Ils peuvent déplacer des objets par la pensée et ils peuvent voir l’avenir. Les Skojares naissent avec des branchies et sont très proches de l’eau. Les Vittras sont incroyablement forts, et ils ont des lutins. Et les Omtes… les Omtes n’ont pas vraiment de pouvoirs, à l’exception du pouvoir de persuasion, que tous les trolls ont.

— Le pouvoir de persuasion ?

— Le pouvoir de contraindre une personne à agir par la pensée. Par exemple, je pourrais penser « Danse », et tu te mettrais à danser. Une forme de pouvoir mental.

Linus écarquilla les yeux et se renfonça sur sa chaise pour s’éloigner de moi.

— Tu peux faire ça ?

— Non. En fait, je ne peux rien faire de tout cela, dis-je en poussant un long soupir, ce qui sembla le détendre. Mais nous nous éloignons du sujet.

— Oui, d’accord. Donc, les trolls ont des pouvoirs magiques, dit-il.

— Et durant les croisades, ces pouvoirs ressemblaient à de la sorcellerie aux yeux des humains, qui ont donc commencé à nous pourchasser et à nous massacrer, parce qu’ils croyaient que nous avions fait un pacte avec le diable.

En réalité, les enfants échangés avaient été le plus durement touchés, mais je décidai de passer ce détail sous silence. Je ne voulais pas que Linus connaisse les risques que les enfants échangés avaient courus. Du moins, pas tout de suite.

Les bébés qui présentaient alors le moindre signe étrange étaient tués. Les humains s’étaient dotés de toutes sortes de tests pour vérifier si un bébé était humain, par exemple si le bébé avait une mèche de cheveux rebelle ou si c’était douloureux pour la mère de donner le sein. D’autres tests étaient encore plus horribles, comme de lancer le bébé dans l’eau bouillante. Si le bébé survivait, c’était un troll, et il était tué. Mais dans tous les cas, évidemment, le bébé mourait.

De nombreux bébés humains innocents avaient également été tués durant cette période. Des bébés ayant le syndrome de Down ou des coliques avaient été tués. Si un enfant montrait un comportement anormal, il était soupçonné d’être un troll ou d’être possédé, puis il était tué.

Ce fut une période sombre, tant pour l’humanité que pour les trolls.

— Avions-nous fait un pacte avec le diable ? demanda Linus d’un ton prudent.

— Non, bien sûr que non, répondis-je en secouant la tête. Nous n’étions pas plus sataniques que les lapins et les caméléons. Nous ne sommes pas méchants simplement parce que nous sommes différents des humains.

— Donc, nous étions comme une grande famille heureuse de trolls jusqu’à ce que les croisades commencent. Les humains nous ont chassés, et je suppose que c’est ce qui nous a poussés à migrer vers l’Amérique du Nord, fit Linus.

— C’est exact. La plupart des trolls ont migré ici en compagnie des premiers colons, pour la plupart des Vikings. C’est pour cette raison qu’une grande partie de notre culture repose sur des fondements scandinaves.

Linus plissa le front en réfléchissant.

— D’accord, je comprends, mais si nous sommes de descendance scandinave, pourquoi y a-t-il tant de trolls avec la peau foncée et les cheveux bruns ? Je ne voudrais pas passer pour un raciste, mais je croyais que les Suédois avaient les cheveux blonds et les yeux bleus. En fait, tu es la seule qui corresponde à cette description.

— La teinte de notre peau découle de notre mode de vie, lui répondis-je. À l’origine, nous vivions très proches de la nature. Les Omtes vivaient dans les arbres et construisaient leurs maisons dans les troncs ou sur les branches supérieures. Les Trylles, les Vittras et les Kanins vivaient sous la terre. Les Kanins vivaient un peu comme les lapins, dans des terriers reliés par des tunnels.

— Et quel est le lien avec la couleur des cheveux ?

— C’était pour mieux nous fondre dans notre environnement, dis-je en montrant de nouveau l’image du lapin dans l’herbe haute. Les Kanins vivaient dans la terre et l’herbe, et les individus au teint plus foncé avaient plus de chances de survivre.

— Et toi ?

— Je suis à demi Skojare, dis-je.

Comme chaque fois que je les prononçais, ces mots me laissèrent un goût amer dans la bouche.

— Skojare ? Ce sont les trolls aquatiques, c’est bien ça ?

— Ils vivaient dans l’eau ou près de l’eau, répondis-je en hochant la tête. Ils avaient le teint pâle, les cheveux blonds et les yeux bleus.

— Ça me paraît sensé, je suppose, dit-il d’un ton peu convaincu. Alors, que s’est-il passé quand les trolls sont arrivés en Amérique du Nord ?

— Nous étions déjà divisés en groupes. Ceux qui possédaient certaines aptitudes ont eu tendance à se regrouper, mais nous n’étions pas encore partis chacun de notre côté, dis-je. Quand nous sommes arrivés ici, nous nous sommes dispersés.

— C’est à cette époque que les tribus sont devenues ce qu’elles sont aujourd’hui, les Kanins, les Skojares, et ainsi de suite ?

— Si on veut, dis-je en remuant la tête. Nous étions divisés en différents groupes, mais nous n’avions pas encore officiellement donné de noms aux tribus. Certaines tribus s’en sont sorties mieux que d’autres. Les Trylles et les Kanins ont prospéré. Je ne sais pas si c’est parce que nous avons eu plus de chance dans le choix de l’endroit où établir la tribu ou si nous avons tout simplement été plus intelligents, mais, quelle que soit la raison, ces tribus se sont développées, tandis que d’autres s’en sont moins bien tirées. Et c’est ce que cette histoire raconte.

— Quoi ? fit Linus en baissant les yeux vers le livre, puis en me regardant de nouveau. J’ai l’impression que tu as sauté une étape.

— Chaque animal du livre représente une tribu, dis-je en posant le doigt sur un couguar aux yeux rouges et aux dents pointues. Le couguar représente les Vittras, affamés et souffrants. Ils ont commencé à attaquer et à voler les autres tribus, puis les Omtes, représentés par les oiseaux, se sont joints à eux. Il a fallu peu de temps pour que toutes les tribus s’attaquent entre elles et qu’elles se coupent complètement les unes des autres.

— Quel animal représente les Kanins ? demanda Linus en regardant la page.

— Nous sommes les lapins. Le nom « kanin » se traduit littéralement par « lapin ».

— Vraiment ? fit Linus, surpris. Pourquoi le lapin ? Pourquoi pas un caméléon ou quelque chose comme ça ?

— Ce serait peut-être plus approprié, mais à l’époque où les tribus se sont donné leur nom, elles ne connaissaient pas l’existence des caméléons. Il y a peu de reptiles dans le nord du Canada. Les Kanins ont donc choisi le lapin, parce qu’il creuse, parce qu’il est rapide et parce qu’il se fond bien dans son environnement.

— Je ne crois pas que je pourrai retenir tout ça, surtout pas toutes les tribus, dit Linus en fixant tristement les livres devant lui.

Je pris un livre au bas de la pile et en feuilletai ses pages jaunies jusqu’à ce que je trouve ce que je cherchais.

— Tiens, regarde ceci.

Sur la page figurait un symbole pour chaque tribu, l’emblème qui se trouvait sur nos drapeaux, quand nous nous donnions la peine de les utiliser. Un lapin blanc pour les Kanins, une vigne verte fleurie pour les Trylles, un couguar rouge pour les Vittras, un poisson bleu pour les Skojares et un gypaète barbu pour les Omtes.

À côté de chaque emblème se trouvait une courte liste de faits concernant chaque tribu. Ces explications n’étaient pas assez approfondies pour faire du lecteur un expert, mais elles suffiraient pour l’instant.

— Génial, dit Linus en grimaçant.

— Ce n’est pas si difficile, lui dis-je pour le rassurer.

Linus se mit à étudier la page devant lui, et ses cheveux bruns lui tombèrent sur le visage tandis qu’il remuait les lèvres en silence. Les taches de rousseur sur ses joues s’assombrirent, une réaction inconsciente causée par ses aptitudes de Kanin.

— Bryn Aven, fit une voix coupante, me tirant de mon observation et m’obligeant à lever les yeux sur Astrid Eckwell. Que diable fais-tu ici ?

Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur son dos. La mousseline couleur corail de sa robe mettait en valeur le superbe teint mat de sa peau. Elle tenait un petit lapin dans ses bras. Un sourire narquois se formait déjà sur ses lèvres, et je sus que ce n’était pas bon signe.

— Je travaille avec le markis Linus Berling, lui répondis-je en me levant.

Linus me regarda, puis regarda Astrid, et il se leva.

— Tu n’as pas à te lever, lui dis-je.

— Quoi ? dit-il en me lançant un regard incertain, comme si je lui faisais une blague. Mais… tu viens de te lever.

— Bien sûr qu’elle s’est levée, dit Astrid en s’approchant de nous et en caressant distraitement le lapin blanc. Elle n’est qu’une aide, et je suis une marksinna. Elle doit se lever chaque fois qu’une personne d’un rang social plus élevé qu’elle entre dans la salle où elle se trouve, ce qui veut dire qu’elle doit se lever pour tout le monde.

— Tu es le markis Berling et tu dois seulement te lever en présence du roi et de la reine, expliquai-je à Linus, qui ne semblait toujours pas comprendre.

— Alors, tu vas faire les présentations, Bryn ? demanda Astrid en observant Linus avec de grands yeux, tandis que lui se contentait de regarder le lapin qu’elle tenait.

— Mes excuses, marksinna. Linus Berling, je te présente Astrid Eckwell, dis-je avec un signe de la main.

— Heureux de faire ta connaissance, dit Linus en lui adressant un sourire en coin.

— Pareillement. Tu viens à la fête d’anniversaire demain ? demanda Astrid.

— Euh, oui, je crois, répondit-il en se tournant vers moi pour avoir une confirmation, que je lui donnai d’un signe de tête.

— Il sera présent, avec ses parents, dis-je.

Astrid me lança un regard méprisant.

— Je suppose que cela signifie que tu y seras toi aussi.

— Fort probablement. J’aiderai le markis Berling et les Högdragens, dis-je d’un ton aussi peu enthousiaste que le sien.

— Tu ferais mieux de dénicher des vêtements plus convenables, dit-elle en m’étudiant d’un regard réproba teur. Tu ne peux pas aller à la fête vêtue de ton vieux jean miteux. Il est peut-être assez bon pour ces nuls de Skojares, mais tu sais très bien que ce ne sera pas suffisant pour les Kanins.

Je gardai mes mains dans mon dos et je soutins son regard. Comme j’étais une traqueuse, je devais porter des vêtements appropriés selon l’occasion et je savais que ma tenue était parfaitement correcte. Je portais peut-être un jean noir, mais il était impeccable.

— Merci pour le tuyau, marksinna, mais je suis certaine que vous ferez en sorte de ne plus faire de remarques désobligeantes sur les Skojares, puisque le roi, la reine et le prince des Skojares sont déjà arrivés au palais pour l’anniversaire de demain, répliquai-je froidement. Vous ne voudriez pas qu’on vous entende dire de telles choses sur eux, vu qu’ils sont les invités du roi Evert et de la reine Mina.

— Je sais qu’ils sont ici, fit brusquement Astrid en gonflant les narines. C’est pour cette raison que je suis vêtue de façon appropriée, contrairement à toi. Que dirait le roi des Skojares s’il te voyait ?

— Comme c’est un gentleman, je suis certaine qu’il me saluerait, dis-je.

Astrid inspira profondément par le nez, puis elle pinça les lèvres.

— Tu es aussi impossible à vivre que tu l’étais à l’école. Je n’arrive pas à croire qu’ils t’aient laissée devenir une traqueuse.

Quand elle me parlait ainsi, ce n’était pas difficile de me souvenir de l’époque où nous fréquentions l’école ensemble. Je devais avoir à peine six ou sept ans quand Astrid m’avait poussée pour la première fois dans la boue en me traitant de « métis » avec son sourire méprisant.

Au cours du dernier siècle, les Kanins avaient tenté de réduire leur dépendance aux enfants échangés. Si une famille avait plus d’un enfant, un seul pouvait être envoyé dans le monde des humains. Il n’était pas rare de voir certaines familles riches passer une génération entière sans substituer d’enfants.

Dans le cas d’Astrid, ses deux parents avaient été des enfants échangés. Ils étaient revenus les poches pleines de l’argent de leur famille d’accueil et n’avaient donc pas eu besoin de substituer leur enfant pour augmenter leur revenu.

Ainsi, j’avais malheureusement dû supporter Astrid durant toute l’école primaire. J’avais souvent voulu la frapper, mais Tilda m’avait toujours retenue en me rappelant que toute violence contre une marksinna pouvait réduire mes chances de devenir une traqueuse.

Cela ne m’avait pas empêchée de lancer quelques insultes à Astrid, mais c’était autrefois, avant que j’intègre l’école des traqueurs. J’avais maintenant juré de protéger les marksinnas et les markis, ce qui signifiait que je ne pouvais même plus parler d’eux en mal.

Astrid le savait, et cela lui faisait un plaisir fou.

— Linus, si tu as vraiment besoin d’aide, tu peux toujours venir me voir, dit-elle en gardant ses yeux méprisants sur moi. Tu ne devrais pas te fier à une tutrice inférieure comme Bryn.

— Markis, dit Linus.

Astrid le regarda en tressaillant.

— Quoi ?

— Tu viens de m’appeler Linus, mais je suis ton supérieur, n’est-ce pas ? demanda Linus en la toisant. C’est pour cette raison que je n’avais pas à me lever quand tu es arrivée ?

— C’est… c’est exact, dit Astrid tandis que son sourire s’effaçait.

— Dans ce cas, tu devrais m’appeler « markis », si j’ai bien compris, lui dit Linus d’une voix égale tandis que je m’efforçais de ne pas sourire.

— Tu as bien compris, markis, lui dis-je.

— Oui, bien sûr, tu as raison, markis, dit Astrid en lui adressant son plus beau sourire hypocrite. Enfin, je devrais vous laisser à vos leçons. Je suis certaine que tu as beaucoup à apprendre avant le bal de demain soir, si tu ne veux pas te ridiculiser.

Elle tourna les talons, sa robe flottant derrière elle. Quand elle fut partie, je poussai un long soupir, et Linus reprit place à la table.

— Cette fille m’avait tout l’air d’une imbécile, commenta-t-il.

— C’est une imbécile, dis-je en m’asseyant devant lui. Nous sommes allées à l’école ensemble, et elle a toujours été aussi méchante.

— Elle n’est pas une enfant échangée ?

— Non. Elle a été ici tous les jours pendant les dix-neuf dernières années.

— Et pourquoi avait-elle un lapin ? demanda Linus, si visiblement déconcerté que je ne pus qu’en rire.

— Oh, c’est une tradition, en quelque sorte. Ce sont des lapins du Gotland. Selon la légende, nous les avons emmenés quand nous avons quitté la Suède. Ils nous auraient aidés à trouver l’endroit où fonder Doldastam et à survivre à notre premier hiver.

— Comment ont-ils pu aider les Kanins à survivre ?

— Eh bien, ils les ont mangés, lui répondis-je. Mais pas tous, et maintenant, les gens les élèvent. Personne ne voudrait plus en manger, puisqu’ils sont maintenant devenus une sorte d’animal sacré. Certaines des marksinnas en gardent avec elles, un peu comme les Américaines font avec les chihuahuas. La reine a un lapin qui s’appelle Vita. Tu le verras probablement.

Linus posa les mains sur la table et me regarda directement dans les yeux.

— Est-ce que je peux être franc avec toi ?

— Bien sûr, dis-je en me redressant, me préparant à entendre son commentaire fâcheux. Je suis ta traqueuse. Tu peux toujours me parler en toute liberté.

— Vous êtes vraiment étranges.

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