Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre trente-trois

TRENTE-TROIS

* * *

Poursuite

 

L es cailloux mordaient la chair de mes pieds nus, mais je ne prêtais pas attention à la douleur en marchant le long de la berge du lac Supérieur, aux côtés de Tove Kroner. J’avais enfilé un jean et un pull avant de sortir, ma robe ne me paraissant pas très appropriée pour fouiller les environs à la recherche de traces de Konstantin Black, de Bent Stum ou de la reine Linnea. Il faisait assez chaud pour marcher sans chaussures, et comme j’avais toujours aimé le contact du sol sur mes pieds, j’avais décidé de sortir sans mes bottes.

Durant notre réunion, nous étions arrivés à la conclusion que le seul moyen de s’enfuir avec Linnea était par la voie des eaux. Dans la piscine d’eau douce qui se trouvait au niveau inférieur du palais, il y avait un tunnel qui donnait sur le lac. Quelqu’un avait pu entrer dans le palais et enlever la reine, puis prendre la fuite par ce tunnel. Évidemment, cette tâche pouvait avoir été plus difficile pour une personne qui n’était pas munie de branchies et qui ne pouvait pas respirer sous l’eau, mais ce n’était pas impossible.

Si le ravisseur avait emmené Linnea par le tunnel, il avait dû sortir du lac par la berge la plus proche. Nous avions donc décidé de nous séparer pour fouiller les berges. Ridley avait suggéré de former de nouveaux groupes. Il était parti avec Bain, et je m’étais jointe à Tove.

Je ne pouvais m’empêcher de penser que Ridley cherchait une façon de m’éviter. Nous nous entendions mieux depuis que nous étions arrivés à Storvatten, mais c’était probablement parce que nous avions du pain sur la planche.

Du pont qui menait au palais, Ridley et Bain étaient partis à l’est, tandis que Tove et moi avions commencé nos recherches vers l’ouest. Une forêt de conifères très dense longeait le lac et s’avançait jusqu’à ses berges de galets.

Storvatten était un petit village dont les cabanes et les maisons étaient cachées parmi les arbres. Il n’y avait pas de route pavée, seulement des chemins de terre et de gravier entre les maisons. Tandis que Tove et moi marchions le long de la berge, il m’arrivait de lever les yeux pour apercevoir une maison entre les branches. La plupart des petites habitations étaient couvertes de mousse, ce qui les rendait presque invisibles parmi les arbres, mais elles se trouvaient toutes à quelques mètres de l’eau.

— Devrions-nous aller interroger les occupants pour leur demander s’ils ont vu quelque chose ? demandai-je à Tove en montrant une maison proche.

La maison était très basse, et je supposai qu’elle ressemblait à celle de Ridley, une sorte de terrier partiellement sous terre. Le toit en chaume était couvert de mousse et de l’ombre des branches. Par la petite fenêtre à l’avant, je remarquai un visage aux yeux bleus fixés sur Tove et moi.

Tove réfléchit un moment, puis il secoua la tête.

— Si les habitants avaient vu quelque chose, les gardes l’auraient noté dans leur rapport. Et si Linnea a été enlevée, son ravisseur était assez intelligent pour entrer dans le palais et en sortir sans se faire voir. Je suppose qu’il était donc assez intelligent pour l’emmener jusqu’à la berge au-delà des limites de Storvatten, loin des regards indiscrets.

— Tu sais à quelle distance se trouve la berge ? lui demandai-je.

Avant de partir, j’avais examiné un plan de Storvatten, mais il était dessiné à la main et manquait de précision pour les distances.

— Pas très loin, je suppose, dit-il en grimpant sur un gros rocher pour mieux voir puis en se tournant vers le palais. La ville de Storvatten n’est pas très grande. Nous devons être sur le point de quitter les limites.

Un bruit de moteur retentit. J’éprouvai une certaine difficulté à déterminer à quelle distance la voiture se trouvait en raison de l’écho et des arbres qui étouffaient les sons, mais en voyant des oiseaux prendre leur envol, je déterminai qu’elle ne pouvait pas être très loin.

— La route doit être de ce côté, dis-je en pointant du doigt en direction de l’endroit d’où les oiseaux s’étaient envolés tandis que Tove descendait de son rocher pour me suivre.

Nous entrâmes dans les bois en baissant la tête pour passer sous les branches. Les aiguilles de pin me piquaient la plante des pieds. À travers les arbres, j’aperçus une autoroute et je pouvais toujours entendre la voiture. Je constatai qu’il s’agissait d’une berline noire, et je me mis à courir.

Je jaillis de la ligne des arbres pour tomber sur un vieux tronçon d’autoroute désert. Plusieurs mètres plus loin, la voiture était rangée le long de la route, le moteur au ralenti. La portière s’ouvrit, et pendant le bref instant où une silhouette émergea de la voiture, mon cœur s’arrêta.

Puis, la tête disproportionnée de Bent s’éleva au-dessus du toit de la voiture. Son œil gauche semblait légèrement plus gros que le droit, et il agrippa la portière de son énorme main en me lançant un regard noir.

— Que fais-tu là ? beugla-t-il. Je croyais que Konstantin s’était débarrassé de toi.

— Où est la reine ? lui demandai-je en ignorant sa question.

Il éclata d’un rire idiot et grave qui se répercuta sur les arbres, d’où les oiseaux restants s’envolèrent. Il contourna la porte d’un pas lourd, et je pris soudain conscience qu’il était beaucoup plus grand et large que je ne l’avais d’abord cru.

— À toi de me le dire. On dirait que tu as toutes les réponses, dit Bent en m’adressant un large sourire et en s’avançant vers moi.

Ses enjambées étaient si grandes que je savais qu’il m’atteindrait rapidement, mais je refusai de reculer. Je ne reculais jamais dans un combat.

Les arbres bruissèrent derrière moi, et je regardai par-dessus mon épaule en m’attendant à voir Konstantin, mais c’était Tove, qui m’avait enfin rattrapée. Il ne m’avait pas imitée quand j’étais partie en courant.

— Tu devrais t’enfuir pendant que tu le peux, petite fille, dit Bent, et je me retournai pour lui faire face. Il était presque arrivé jusqu’à moi, et je me préparai à faire ce qu’il fallait pour m’en débarrasser.

— Ce combat ne se passera pas comme la dernière fois, ajouta-t-il.

Juste avant qu’il ne m’atteigne, il fut soudainement projeté dans les airs, jusque dans les arbres, dont les branches cassèrent sur son passage. Je me figeai, stupéfaite, puis je regardai en arrière et vis Tove debout, le bras tendu en avant, paume ouverte.

Je savais que les Trylles pouvaient déplacer des objets et des gens par la pensée, mais je n’avais jamais vu leur pouvoir en action. Tove avait simplement propulsé Bent dans les arbres. J’en restai sous le choc pendant un instant.

— Je m’occupe de lui, dit Tove en faisant un signe de tête vers les arbres où Bent avait disparu. Toi, va chercher la reine.

— D’accord, répondis-je. Fais attention, ajoutai-je pendant que Tove se dirigeait d’un pas rapide vers les bois, sans savoir si c’était nécessaire.

Je me rendis en courant jusqu’à la berline et regardai à l’intérieur. Je ne m’attendais pas vraiment à trouver Linnea étendue sur la banquette arrière, mais je ressentis quand même un petit pincement au cœur en constatant que la voiture était vide. Sans trop savoir ce que je cherchais, je fouillai rapidement la boîte à gants et entre les sièges. Je ne trouvai rien d’autre que des emballages de produits alimentaires et des bouteilles d’eau vides, ainsi qu’un jean et un t-shirt noir.

J’appuyai sur le bouton pour déverrouiller le coffre de la voiture, que j’ouvris lentement en me préparant à voir un cadavre. Mais le coffre était vide.

Du coin de l’œil, je vis un mouvement. Je tournai la tête, mais il n’y avait rien. De lourds nuages assombrissaient le ciel, mais le vent ne soufflait pas. Les branches étaient immobiles.

Un autre mouvement, en périphérie de ma vision, attira mon attention. Quelque chose venait de bouger. Je me tournai, mais il n’y avait toujours rien.

Je sus instinctivement que Konstantin était là, qu’il m’observait. Sa peau de caméléon lui permettait de se fondre dans le décor, et j’ignorais où il se trouvait exactement. Mais il était bel et bien là, j’en étais certaine.

 

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