Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre vingt-six

VINGT-SIX

* * *

Vestiges

 

M on père était assis à son bureau, la tête penchée sur un document. Ses lunettes étaient en équilibre précaire sur le bout de son nez. Seule une petite lampe près de lui éclairait son bureau, faisant ressortir ses tempes argentées sur sa chevelure noire.

— Je peux te parler un instant, papa ? lui demandai-je en glissant la tête dans son bureau.

— Ah, Bryn, fit-il en souriant et en retirant ses lunettes. Bien sûr. Entre.

Je fermai la porte derrière moi, puis je pris place sur la chaise devant son bureau. Les murs étaient garnis d’éta gères chargées de vieux livres et d’antiquités kanines. Sur son bureau, il utilisait un vieil artefact comme presse-papiers, un lapin en pierre. J’avais toujours cru que mon père aurait fait un excellent professeur d’histoire, dans une autre vie.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il en se penchant sur son bureau, le front plissé par l’inquiétude.

— Rien, dis-je en croisant les jambes et en m’enfonçant sur ma chaise. Je voulais te parler du jour où Konstantin Black a essayé de te tuer.

— Je serais heureux de te dire tout ce que tu veux savoir, mais je crois avoir peu de choses à dire, fit mon père en secouant la tête. Tu étais là, tu as presque tout vu. Ce dont tu n’as pas été témoin, je te l’ai déjà raconté.

Et nous en avions effectivement déjà parlé. Mon père avait été interrogé par de nombreux Högdragens et même par le roi, afin d’aller au fond des choses et de comprendre ce qui était arrivé. Par ailleurs, mon père et moi en avions parlé, après les événements. J’étais aussi perplexe que tout le monde, sinon plus.

— Ça fait longtemps, j’ai besoin que tu me rafraîchisses la mémoire.

— D’accord, dit mon père en posant ses lunettes sur son bureau, avant de s’adosser. C’était un soir de fête, et tout le monde était présent. Beaucoup de gens étaient ivres. Nous étions tous heureux d’avoir appris la mort du roi des Vittras. Konstantin travaillait, mais je ne me souviens pas vraiment de l’avoir vu. Tu pouvais probablement mieux le voir que moi.

J’avais observé Konstantin pendant la majeure partie de la soirée. Je devais rester au garde-à-vous durant les formalités et empêcher les citoyens en état d’ébriété de faire du grabuge, ce qui consistait principalement à rester le long du mur et à observer. Mon regard se portait souvent sur Konstantin, qui souriait beaucoup plus qu’un membre des Högdragens n’était censé le faire.

C’était honnêtement mon souvenir le plus clair de Konstantin durant cette soirée. Je le voyais au garde-à-vous, fier et assuré dans son bel uniforme, souriant et riant avec tous ceux qui le heurtaient pendant qu’il restait aux côtés du roi et de la reine. Konstantin m’avait donné l’impression d’être un homme de bonne humeur, pas un meurtrier en puissance.

— J’ai fini par me lasser de la fête, probablement assez tôt, du moins de ton point de vue. Je suis vieux, après tout, dit mon père en souriant pour alléger son récit. Je suis retourné dans mon bureau pour rédiger une lettre à la tribu des Trylles. Je me suis brièvement endormi, je crois. J’allais souvent jeter un coup d’œil dans le couloir pour te voir avant que tu partes.

— Tu me surveillais, donc ? fis-je en haussant un sourcil, perplexe.

— Tu avais seulement quinze ans, et c’était ta première soirée en service. Il y avait beaucoup trop d’idiots ivres qui dansaient partout dans le palais, dit-il en haussant les épaules. Je voulais m’assurer que tout allait bien pour toi.

— Merci, dis-je en souriant, réconfortée à l’idée que mon père veillait sur moi, que j’en aie eu besoin ou pas.

— Mais de rien, dit mon père. Et quand tu as terminé ton service, Konstantin nous a rejoints dans le grand hall. C’était la première fois que je lui adressais la parole de la soirée.

— Et quand lui avais-tu parlé pour la dernière fois avant ?

— Euh, je n’en suis pas certain, dit-il en se grattant la tempe. Probablement le jour précédent. Konstantin était venu me poser une question à propos des célébrations au nom de la reine. Je ne me souviens plus exactement de quoi il était question, mais je crois que c’était pour l’organisation de la fête. Rien d’anormal, en fait.

— T’étais-tu déjà disputé avec Konstantin ?

— Non, répondit mon père en secouant la tête. Non, nous nous parlions à peine. Je le croisais de temps à autre dans le palais, mais nous nous parlions uniquement quand il me transmettait un message de la part du roi ou de la reine, ou vice-versa. Je sais qu’il était comme une vedette, en quelque sorte, continua-t-il. Et même si je n’ai jamais été porté à vénérer les héros, je n’avais jamais rien eu de mal à dire à son sujet. Il pouvait être prétentieux, mais il était poli et efficace. Il semblait bien faire son travail. Je n’avais jamais eu de raison de me plaindre de lui.

— Que t’a-t-il dit, quand vous m’avez laissée dans le hall pour vous rendre vers le bureau de la reine ? lui demandai-je.

— Nous avons bavardé au sujet de la fête et de l’heure avancée, répondit mon père en haussant les épaules. Nous étions tous les deux fatigués, mais nous avons parlé de choses sans importance, rien qui puisse laisser entendre qu’il était mécontent à mon égard. C’est pour cette raison que je n’ai jamais cru que cette agression me visait personnellement, dit enfin mon père en appuyant les coudes sur le bureau pour se masser la nuque.

— Il n’était pas en colère contre toi. Il voulait simplement se débarrasser du chancelier, avançai-je pour exprimer les soupçons qui m’habitaient depuis longtemps.

Mon père opina.

— Exact. Je ne sais pas pourquoi il s’en est pris à moi, au lieu du roi ou de la reine. Ils ont manifestement plus de pouvoir que moi. Mais peut-être avait-il projeté de les attaquer après moi. Je ne sais pas.

— Que t’a-t-il dit, quand vous êtes arrivés dans le bureau de la reine ?

— Il m’a d’abord demandé de chercher le document que je devais examiner, document qui, je le sais maintenant, n’a jamais existé. Je ne comprends pas pourquoi il m’a demandé de fouiller dans le bureau pour trouver un document qui n’existait pas, sauf s’il cherchait simplement à gagner du temps. Et encore, je ne sais pas pourquoi il aurait cherché à gagner du temps, raconta mon père en se frottant le menton pensivement.

— Tu crois qu’il cherchait à retarder sa tentative d’assassinat ? demandai-je, après un moment de silence.

Mon père secoua la tête, comme pour mettre de l’ordre dans ses idées.

— Honnêtement, je ne sais pas. C’est possible. Peut-être qu’il attendait simplement le bon moment.

— Et ce bon moment a fini par se présenter ?

— Oui, je suppose, dit mon père en s’adossant de nouveau, le regard perdu au loin pendant qu’il se remémorait cette nuit. Il a décidé de frapper alors que j’étais penché sur le bureau, occupé à fouiller dans le tiroir.

» Konstantin m’a dit : « Je suis vraiment désolé, chancelier. » Je me suis retourné en pensant qu’il s’excusait d’avoir égaré le document, et je m’apprêtais à lui dire que ce n’était pas grave, puis j’ai vu qu’il avait dégainé son épée. J’ai levé les mains en lui disant qu’il n’était pas obligé de faire ça et que nous pouvions discuter.

Mon père se tut un instant, puis il soupira longuement.

— Konstantin a secoué la tête en disant : « Je ne peux rien vous dire. » Et c’est tout, dit enfin mon père.

— Puis, il t’a attaqué.

— J’ai esquivé. C’était insuffisant pour éviter complètement sa lame, mais assez pour qu’il rate mon cœur de quelques centimètres, dit mon père en touchant sa poitrine à l’endroit où une cicatrice se cachait sous sa chemise. J’ai crié et je suis tombé par terre. Puis tu es arrivée.

Je connaissais la suite de l’histoire. Konstantin s’était excusé, puis j’avais bondi vers lui, et il m’avait transpercé l’épaule, avant de s’enfuir dans la nuit.

Je me penchai en avant et fixai mon père intensément.

— Je dois te poser une question. Ça va sans doute te paraître étrange, mais je veux que tu sois honnête.

— Je m’efforce toujours d’être honnête avec toi, répliqua mon père.

— Crois-tu que Konstantin voulait te tuer ? lui demandai-je directement.

Mon père passa une main dans ses cheveux, puis il médita une minute, avant de répondre.

— Tu sais, à l’époque, j’ai beaucoup réfléchi à cette question et je n’ai jamais dit la vérité à personne, parce que cela me semblait insensé. Mais il t’a attaquée, il t’a blessée, et je ne pourrai jamais lui pardonner. Il n’avait aucune raison de s’en prendre à toi. Tu n’étais qu’une enfant.

— Tu n’as pas répondu à ma question, papa.

— À vrai dire… non, répondit-il enfin, d’une voix presque triste. Je ne crois pas que Konstantin ait voulu me tuer. Je ne crois même pas qu’il voulait me blesser. Cela ne l’excuse en rien. En fait, cela ne fait qu’empirer les choses. Il a failli me tuer et il t’a blessée, sans bonne raison.

— Crois-tu…, commençai-je en m’humectant les lèvres et en prenant soin de bien choisir mes mots, avant de poursuivre. Crois-tu qu’il avait une bonne raison et que celle-ci nous échappe ?

— Il aurait pu te tuer, Bryn. Il n’existe aucune raison valable au monde de faire ça, dit simplement mon père.

Je n’avais rien à répondre à cette affirmation.

Si Konstantin avait tué mon père, je ne me serais jamais demandé quelles étaient ses raisons. Elles n’auraient eu aucune importance. Mais comme il n’avait pas tué mon père, je me permettais d’envisager la possibilité que quelque chose de plus grand était en jeu, quelque chose qui avait fait de Konstantin un agent du mal contre son gré.

Même si je croyais que seule la vengeance aurait dû m’habiter, un détail du récit de mon père m’avait frappée. Ou plus précisément, une parole de Konstantin que mon père avait rapportée, une parole qu’il avait prononcée juste avant de l’attaquer : « Je ne peux rien vous dire. »

Pas « Je n’ai rien à vous dire » ou encore « Inutile de discuter ». Non. Konstantin ne pouvait rien dire, comme s’il n’était pas autorisé à le faire.

Plus j’approfondissais mes recherches sur Konstantin, moins je semblais en savoir. Au cours des quatre dernières années, j’avais été hantée par le fait que je n’avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il s’en était pris à mon père. Et maintenant, sa motivation m’échappait plus que jamais.

Il ne savait même pas que mon père serait présent aussi tard à la fête. Konstantin nous avait simplement croisés par hasard dans le grand hall. Si mon père ne m’avait pas attendue, Konstantin n’aurait rien pu faire.

Alors, pourquoi avait-il agi ce soir-là ? Pourquoi avait-il choisi ce moment, un moment qu’il ne pouvait avoir planifié ? Et pourquoi avait-il voulu tuer le chancelier, plutôt que le roi ou la reine ?

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