Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre sept
SEPT
* * *
Domaine
J ’étais partie trois ans auparavant, quand j’avais eu seize ans, et c’était toujours étrange pour moi de retourner dans la maison où j’avais grandi. Elle n’avait pas changé, et les odeurs qui y régnaient étaient les mêmes, mais je percevais maintenant de subtiles différences qui me rappelaient que ce n’était plus chez moi.
Mes parents vivaient dans une petite maison près de la place publique, et en matière de petites maisons à Doldastam, celle de mes parents était plutôt spacieuse. Elle n’était pas aussi belle que la maison où mon père avait grandi et qui avait été transmise aux Eckwell à la mort de mes grands-parents, puisque mon père avait abandonné son titre de markis.
Ma mère avait probablement grandi elle aussi dans une maison plus belle, mais elle parlait peu de son enfance. En fait, elle mentionnait rarement Storvatten, sauf pour parler du lac.
Dès que j’ouvris la porte, l’odeur d’eau de mer me frappa de plein fouet. Nous vivions à plus d’une demi-heure de route de la baie d’Hudson, et j’ignorais comment ma mère y parvenait, mais il flottait toujours dans l’air un parfum marin. À ce parfum s’ajoutaient ceux de saumon et de citron, et je sus que le dîner cuisait.
— Il y a quelqu’un ? fis-je en constatant que personne ne venait m’accueillir, avant d’enlever mon écharpe.
— Bryn ? répondit mon père en sortant de son bureau, à l’arrière de la maison, ses lunettes de lecture remontées sur sa tête. Tu es en avance.
— À peine quinze minutes, dis-je en jetant un coup d’œil à l’horloge de parquet du salon pour m’en assurer. Linus dînait avec ses parents, et j’ai cru que c’était le moment idéal pour m’en aller. Si je t’interromps, je peux attendre que tu termines ce que tu avais commencé.
— Non, je remplissais quelques documents, mais ça peut attendre, dit-il en faisant signe vers son bureau. Enlève ton manteau.
— Où est maman ? demandai-je en retirant mon manteau pour le poser sur le portemanteau près de la porte.
— Elle prend un bain, répondit mon père.
J’aurais dû le savoir. Ma mère prenait toujours un bain. Elle était une Skojare. Elle avait besoin d’eau.
Dans mes plus beaux souvenirs d’enfance, j’étais dans la salle de bain avec ma mère. Elle trempait dans la baignoire sur pieds tandis que je restais assise par terre. Parfois, elle me chantait des chansons, d’autres fois elle me racontait des histoires ou elle jouait avec moi. Enfant, j’avais passé beaucoup de temps dans la salle de bain.
Heureusement, ma mère n’avait pas de branchies, contrairement à certains Skojares. Si elle en avait eu, j’ignore comment elle aurait pu survivre ici, étant donné que l’eau des rivières et de la baie était gelée une bonne partie de l’année. Les Skojares ne vivaient pas vraiment dans l’eau, mais ils devaient y passer beaucoup de temps, faute de quoi ils tombaient malades.
Quand ma mère passait trop de temps hors de l’eau, elle avait des migraines. Sa peau prenait une teinte cendrée et ses cheveux perdaient leur lustre. Elle disait alors qu’elle « séchait », et elle allait prendre un long bain.
Je n’avais jamais cru que c’était la solution idéale à ses symptômes, mais elle s’accommodait de ce qu’elle avait.
— Ça sent bon, dis-je en entrant dans la cuisine.
— Oui. Ta mère a tout mis au four avant d’aller prendre un bain, dit mon père. Ce sera bientôt prêt, je crois.
À l’étage, j’entendis la porte de la salle de bain s’ouvrir.
— Bryn ? C’est toi ? fit la voix de ma mère.
— Oui, maman. Je suis arrivée un peu en avance, répondis-je assez fort pour qu’elle m’entende.
— Oh, seigneur, je descends dans une minute.
— Pas besoin de te presser, dis-je en sachant parfaitement que c’était inutile.
Quelques secondes plus tard, ma mère descendit vêtue d’un peignoir blanc. Ses longs cheveux mouillés tenaient en place avec une pince.
— Bryn ! fit ma mère en me souriant et en me serrant fort dans ses bras. Je suis si heureuse de te voir !
— Moi aussi, maman.
— Comment vas-tu ? demanda-t-elle en me lâchant pour chasser les cheveux qui tombaient sur mon visage afin de me regarder. Ils ne t’ont pas fait mal, j’espère ?
— Non. Je vais très bien.
— Bien, dit-elle en pinçant les lèvres, ses yeux bleus assombris par l’angoisse. Je m’inquiète quand tu pars en mission.
— Je sais. Je t’assure que tout va bien.
— Je t’aime, dit-elle en déposant un baiser sur mon front. Bon, je vais m’habiller. Je voulais seulement venir te voir avant.
Ma mère remonta dans sa chambre, et j’allai m’asseoir à la table de la cuisine. Même sans maquillage, ma mère, qui approchait de la quarantaine, était toujours la plus belle femme de Doldastam. Sa beauté était telle qu’elle pouvait déclencher des milliers de guerres.
Heureusement, cela ne s’était pas produit. Son union avec mon père avait évidemment eu des répercussions, et mes parents avaient tous deux abandonné leur richesse pour être ensemble.
Leur relation avait causé tout un scandale. Ma mère était née à Storvatten, la capitale skojare, et elle était une marksinna de haut rang. À l’époque, mon père était markis, issu d’une famille bien en vue de Doldastam. Quand ma mère avait seize ans, elle avait été invitée à un bal à Doldastam, et bien que mon père eût quelques années de plus qu’elle, ils étaient immédiatement tombés amoureux.
Mon père s’était impliqué dans la politique, et il ne voulait pas quitter Doldastam en raison de sa carrière. Ma mère avait donc choisi de quitter Storvatten, puisqu’ils avaient convenu qu’ils avaient de meilleures chances de gagner leur vie ici.
Le fait que mon père était toujours chancelier après dix ans était impressionnant, surtout quand on savait que sa famille l’avait désavoué. Pour ma part, j’ai toujours cru que la beauté de ma mère avait joué en sa faveur. Tout le monde comprenait pourquoi il avait abandonné son titre et sa richesse pour elle.
J’aurais aimé pouvoir dire que la vie avait été facile pour ma mère et moi, que le peuple kanin avait été aussi indulgent à notre égard qu’à celui de mon père, mais ce n’était pas le cas.
D’autres tribus, comme les Trylles, étaient plus ouvertes aux mariages intertribals, particulièrement si les per sonnes concernées ne faisaient pas partie de la caste royale. Ils estimaient que ce genre de mariages aidait les tribus à s’unir. Mais les Kanins ne voyaient pas les choses de cet œil. Toute fréquentation en dehors de la tribu pouvait mener à la dilution des précieuses lignées, ce qui constituait un acte presque aussi grave que la trahison.
Peut-être était-ce pour cette raison que le peuple kanin avait été plus clément envers ma mère qu’envers moi. Ma mère était de lignée pure. Elle était une Skojare, mais elle était de race pure. Moi, j’étais une bâtarde, un simulacre de Kanin et de Skojare.
— Comment les choses se passent-elles avec Linus ? me demanda mon père en allant vers le comptoir pour se verser un verre de vin rouge, avant de me tendre un verre vide. Tu veux boire quelque chose ?
— Oui, dis-je.
Mon père me versa du vin, avant de se joindre à moi à la table.
— Linus s’adapte bien, expliquai-je. Il est curieux et accommodant, ce qui simplifie la transition. Il s’efforce d’apprendre notre vocabulaire et notre façon de parler. Il imite même notre dialecte.
Quand les traqueurs étaient envoyés dans le monde extérieur, on leur enseignait le dialecte parlé dans la région où la mission devait être accomplie, ce qui était incroyablement difficile à maîtriser. Mais de retour à Doldastam, nous reprenions l’accent typique des Kanins, un accent légèrement canadien teinté de suédois, accent qui était particu lièrement perceptible dans les mots propres aux Kanins. L’accent de Chicago de Linus n’était pas très différent, mais l’adolescent s’efforçait tout de même d’imiter le nôtre à la perfection.
Mon père prit une gorgée, avant de jeter un coup d’œil en direction de l’escalier, comme pour voir si ma mère descendait.
— Je ne lui ai rien dit à propos de Konstantin, murmura-t-il. Elle sait que tu as été agressée, mais elle ignore par qui.
Mon père fit tournoyer son verre de vin, les yeux baissés, comme s’il voulait éviter de me regarder, puis il prit une autre gorgée. Je l’imitai.
— Merci, dis-je enfin.
Mon père secoua la tête. Mes parents avaient une relation très ouverte, et ils se cachaient très peu de choses. C’était très surprenant que mon père choisisse de ne rien dire à ma mère à propos de Konstantin. Je comprenais toutefois pourquoi il l’avait fait et je lui en étais reconnaissante.
Ma mère deviendrait folle si elle l’apprenait. Quand Konstantin avait poignardé mon père, elle l’avait supplié de partir, pour aller vivre parmi les humains. Mon père et moi avions voulu rester, et elle avait fini par fléchir. Mon père avait soutenu que nous étions plus en sécurité ici, avec les gardes et les traqueurs qui pouvaient nous protéger d’un cinglé qui agissait seul.
Mais si ma mère découvrait que Konstantin était revenu et qu’il s’en était pris à un autre membre de sa famille, ce serait la goutte d’eau qui ferait déborder le vase.
Après avoir enfilé un pull trop grand et un pantalon de yoga, ma mère descendit nous rejoindre en secouant ses cheveux humides d’une main.
— De quoi parlez-vous ? demanda ma mère en me touchant l’épaule tout en passant près de moi pour se diriger vers le four.
— Je disais que Linus Berling s’entend bien avec ses parents, lui répondis-je.
Ma mère ouvrit le four pour jeter un coup d’œil à ce qui mijotait dans la cocotte, puis elle se tourna vers moi.
— Ce n’est pas toujours le cas ?
— Les enfants échangés s’entendent généralement mal avec leurs parents, répondis-je en riant amèrement.
Parfois, ils semblaient même se détester, ce qui n’était pas vraiment surprenant. Les parents étaient des gens riches, qui vivaient dans une maison sans enfant, où arrivait soudainement un étranger âgé de dix-huit à vingt ans qui vivait un choc culturel.
Les instincts maternel et paternel prenaient généralement le dessus, et des liens invisibles se tissaient souvent entre les parents et l’enfant. La plupart des enfants substitués finissaient par apprendre à aimer et à comprendre leurs parents, et vice-versa.
Mais c’était un processus qui prenait du temps. Au début, il y avait souvent beaucoup de frictions. Les enfants échangés étaient blessés et désorientés, et ils voulaient se rebeller contre une société qu’ils ne comprenaient pas. Les parents, de leur côté, s’efforçaient d’élever une personne adulte et de la forcer à se conformer au moule d’un membre en règle de la société kanine.
— Cette pratique m’a toujours semblé barbare, dit ma mère en fermant la porte du four, après avoir constaté que le dîner n’était pas tout à fait prêt, et elle vint s’asseoir à côté de mon père. Prendre un enfant pour le laisser entre les mains d’étrangers. Je ne sais pas comment ces gens font pour se séparer ainsi de leur enfant. Je n’aurais jamais accepté qu’on te sépare de moi.
Les Skojares ne substituaient pas leurs enfants à ceux des humains. Ils trouvaient de l’argent par des moyens plus honnêtes. Les gens travaillaient comme pêcheurs, comme ils le faisaient depuis des siècles. À l’origine, ils troquaient leur poisson contre des bijoux ou de l’or. Maintenant, tout était principalement une question d’argent, et la royauté skojare entretenait son train de vie en levant des impôts exorbitants.
C’était ce détail qui expliquait en partie pourquoi la population skojare avait tant diminué comparativement aux autres tribus de trolls. La vie n’était pas aussi facile pour ceux qui ne faisaient pas partie de la royauté.
— La pratique de substitution des enfants n’est pas aussi mauvaise qu’on pourrait le croire, dit mon père.
— Tu n’as jamais été échangé, tu ne sais pas de quoi tu parles, dit ma mère en secouant la tête.
— Non, mais mon frère, si, dit mon père, qui le regretta dès que ma mère lui lança un regard noir.
Mon oncle Edmund était de cinq ans l’aîné de mon père. Je ne l’avais vu qu’à quelques reprises, quand j’étais très jeune, parce qu’Edmund était un peu fou. Personne ne savait exactement ce qui lui était arrivé, mais à l’époque où j’avais commencé à fréquenter l’école, Edmund avait quitté Doldastam pour aller errer dans la région subarctique comme un nomade.
— Exactement, Iver, dit ma mère. Et tu peux me dire où il est maintenant ?
Mon père s’éclaircit la gorge et but une gorgée de vin.
— Bon, c’était un mauvais exemple.
— Donc, comme le garçon des Berling est rentré à la maison, dit ma mère en se tournant vers moi, tu vas rester ici un moment ?
— Tout laisse croire que oui, dis-je en hochant la tête.
— Bien, dit ma mère en m’adressant un sourire chaleureux. Je n’aime pas te savoir dans le monde extérieur, avec tout ce qui s’y passe actuellement.
— C’est exactement pour cette raison que je dois aller dans le monde extérieur, dis-je en sachant parfaitement qu’il aurait été préférable que je me taise.
Je rendais visite à mes parents pour être aimable, et personne ne voulait avoir de nouveau cette conversation. Nous nous étions trop souvent disputés pour cette raison, mais je ne pouvais visiblement pas m’en empêcher.
— Je dois être sur le terrain pour protéger les enfants échangés.
— Nous ne devrions pas substituer nos enfants à ceux des humains. Tu ne devrais pas risquer ta vie pour une pratique archaïque, insista ma mère.
— Tu veux un verre de vin, Runa ? demanda mon père, tentant vainement de garder la conversation sur un ton civilisé.
Ma mère et moi l’ignorâmes.
— Malheureusement, nous le faisons, dis-je en me penchant en avant et en posant mes bras sur la table. Et tant que nous continuerons de le faire, nous aurons besoin de traqueurs pour les ramener sains et saufs à la maison.
— En étant traqueuse, tu acceptes de prendre part à ce terrible système. Tu en justifies l’existence, dit ma mère en secouant la tête.
— Je ne…, dis-je en hésitant, avant de changer d’angle d’attaque. Je n’ai pas dit que ce système était parfait ni juste.
— Bien, coupa-t-elle en s’adossant, parce qu’il n’est effectivement pas juste.
— Maman, que voudrais-tu que nous fassions ? C’est ainsi que nous faisons les choses depuis des siècles.
Elle éclata de rire, comme si elle n’arrivait pas à croire que je pouvais avoir dit cela.
— Ce n’est pas parce que ce système existe depuis des siècles qu’il est bien, Bryn ! Chaque fois que nous laissons l’un de nos enfants auprès de parents humains, nous risquons leur vie pour voler l’argent d’étrangers. C’est tordu.
— Runa, ce n’est peut-être pas le moment idéal pour avoir cette conversation, dit mon père en posant une main sur le bras de ma mère.
Elle se détendit, mais son regard sombre de colère resta fixé sur moi.
— Je n’approuve pas le vol, dis-je.
— Mais si, insista ma mère. En travaillant pour eux, en perpétuant ce système, tu l’acceptes tacitement.
— Les Kanins ont leur mode de vie. Je ne parle pas des markis, des traqueurs ou des enfants échangés. Je parle du Kanin moyen, je parle de la majorité de la dizaine de milliers de personnes qui vivent ici, à Doldastam, dis-je en ten tant de faire appel à son bon sens. Ces gens n’envoient pas leurs enfants dans le monde des humains, lui rappelai-je. Ils travaillent pour gagner leur vie. Ce sont des enseignants, des boulangers, des fermiers, des commerçants. Ils élèvent leur famille et mènent une vie tranquille, plus paisible et plus proche de la nature. Ils pourraient partir et aller dans le monde des humains, pourtant ils choisissent de rester. Et c’est une bonne chose. Tu n’as aucune idée de ce à quoi ressemble le monde à l’extérieur des murs. Tu n’es jamais allée ailleurs qu’à Storvatten et à Doldastam.
Ma mère leva les yeux au ciel, mais elle ne dit rien et me laissa terminer ma tirade.
— Le mode de vie des humains, à l’extérieur des murs, ne ressemble en rien à notre mode de vie, poursuivis-je. Il y a la drogue, la violence, le capitalisme à outrance. Tout est un produit, même les gens. Je sais que les choses ne sont pas parfaites ici, nous avons notre lot de problèmes, mais dans l’ensemble, je n’échangerais mon mode de vie pour rien au monde.
» Et pour soutenir notre mode de vie, continuai-je, nous devons substituer nos enfants aux enfants humains. J’aimerais qu’il existe un autre moyen, un meilleur moyen, mais pour l’instant, il n’y en a pas. Et si les markis et les marksinnas du royaume ne tiraient pas leur argent des fonds en fiducie de leurs enfants échangés, ils n’auraient pas l’argent nécessaire pour payer le salaire des enseignants, des boulangers, des fermiers et des commerçants. Notre ville finirait par mourir. C’est grâce à ce que je fais que nous pouvons vivre ainsi.
» Je fais partie de ceux qui maintiennent notre mode de vie, et c’est pour cette raison que je suis devenue une traqueuse.
Je m’adossai, satisfaite de mon argumentation.
Ma mère croisa les bras sur sa poitrine, et je pus voir un mélange de sympathie et de déception dans son regard.
— La fin ne justifie pas les moyens, Bryn, dit-elle.
— Possible, dis-je en haussant les épaules. Mais j’aime cette ville et je crois que tu l’aimes aussi.
— Tu te trompes encore une fois, dit-elle en esquissant un sourire.
— Bon, d’accord, dis-je en soupirant. Mais il doit bien y avoir un endroit que tu aimes, non ?
— Non. J’aime les gens. Je t’aime et j’aime ton père, dit-elle en prenant la main de mon père. Où que vous soyez, je serai heureuse. Mais cela ne veut pas dire que j’aime Doldastam et cela ne veut certainement pas dire que j’aime que tu risques ta vie pour protéger cette ville. Je le tolère simplement parce que je n’ai pas le choix. Tu es une adulte, et c’est la vie que tu as choisie.
— Exactement. Et je te serais reconnaissante de ne pas avoir à me disputer avec toi à propos de ce choix chaque fois que je viens ici.
— Est-ce mal de vouloir quelque chose de mieux pour ma fille ? demanda ma mère d’un ton presque désespéré.
— Oui, ça l’est, répondis-je catégoriquement.
— Pourquoi ? fit-elle en lançant les mains en l’air. Une mère veut toujours ce qu’il y a de mieux pour son enfant.
— C’est précisément ce qu’il y a de mieux pour moi, dis-je en me penchant vers elle et en frappant sur la table. Pourquoi ne veux-tu pas l’accepter ?
— Tu vaux mieux que ça, Bryn.
Ma mère tenta d’attraper ma main, mais je m’éloignai.
— Je n’en peux plus, dis-je en me levant. Je savais que c’était une erreur de venir ici.
— Bryn, non, dit ma mère, son visage défait et son regard désapprobateur laissant place au remords. Excuse- moi. Je te promets que je ne te parlerai plus de cela. Ne t’en va pas.
Je détournai le regard pour éviter de me laisser entraîner par la culpabilité, puis je passai une main dans mes cheveux.
— Non, j’ai des choses à faire de toute façon. Je n’aurais même pas dû accepter de venir.
— Bryn, fit mon père.
— Non, je dois partir, dis-je en me tournant vers la porte tandis que ma mère se levait.
— Chérie, je t’en prie, supplia ma mère. Ne t’en va pas. Je t’aime.
— Je t’aime moi aussi, répondis-je sans la regarder. Je… je te parlerai une autre fois.
J’enfilai rapidement mes bottes et pris mon manteau sur le portemanteau. Ma mère m’appela de nouveau quand j’ouvris la porte, mais je ne me retournai pas. Je m’éloignai sur le chemin de terre qui menait à la maison de mes parents en inspirant profondément. L’air froid déchirait mes poumons et pinçait mes joues, mais je ne m’en souciais pas. En fait, je ne mis pas mon manteau, préférant sentir l’air froid m’entourer. Je tins mon manteau contre ma poitrine pour laisser l’air frais m’éclaircir l’esprit.
— Bryn ! fit mon père en courant derrière moi au moment où j’arrivais au coin du chemin.
Un poulet errant traversa le chemin et poussa un cri irrité quand je passai près de lui. Je poursuivis ma route sans ralentir, jusqu’à ce que j’entende le bruit des pas de mon père dans mon dos.
— Attends, dit-il, à bout de souffle.
Je m’arrêtai enfin pour me retourner. Il ajusta son manteau et ralentit en approchant.
— Papa, je n’ai pas l’intention d’y retourner.
— Ta mère a le cœur brisé. Elle ne voulait pas te mettre en colère.
Je détournai le regard vers le poulet, qui picorait.
— Je sais, mais… je n’ai pas envie d’essuyer ses critiques ce soir. Voilà tout.
— Elle ne voulait pas te critiquer, dit mon père.
— Je sais. Mais… je travaille si fort, dis-je en levant enfin les yeux vers lui. Et j’ai l’impression que, quoi que je fasse, ce n’est jamais assez.
— Non, ce n’est pas vrai du tout, dit mon père en secouant vigoureusement la tête. Ta mère n’est pas d’accord avec certaines des pratiques de notre tribu. Elle m’embête sur ce sujet, moi aussi. Mais elle sait que tu travailles fort et elle est fière de toi. Nous sommes tous les deux fiers de toi.
Je déglutis.
— Merci. Mais je ne peux pas retourner à la maison.
Ses épaules s’affaissèrent, mais il hocha la tête.
— Je comprends.
— Dis à maman que je lui parlerai un autre jour, d’accord ?
— Entendu, dit-il en se retournant. Et mets ton manteau, ajouta-t-il en s’éloignant.
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