Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre un

UN

* * *

Embuscade

8 avril 2014

 

T rois années de formation à l’école des traqueurs — y compris une formation approfondie en combat, des cours sur l’étiquette et des ateliers d’intégration — n’avaient rien changé au fait que je détestais vraiment l’école humaine. Chaque fois que j’arrivais dans une nouvelle école pour m’approcher d’une nouvelle cible, je remettais en question mon choix de carrière.

Avant de faire le choix d’aller à l’école des traqueurs, au lieu de terminer le lycée kanin pour devenir fermière ou enseignante, ou encore entraîneuse de chevaux, j’aimais observer les traqueurs partir en mission et revenir. Ils semblaient tous si talentueux, si puissants. Ils étaient respectés et admirés par l’ensemble des habitants de Doldastam.

Je m’imaginais le genre d’aventures qu’ils devaient vivre en voyageant partout dans le monde. La plupart restaient en Amérique du Nord, mais j’entendais parfois parler d’un traqueur parti pour l’Angleterre ou l’Italie. Certains se rendaient même jusqu’au Japon.

La perspective de voyager et de protéger mon peuple me paraissait excitante et noble. Si seulement j’avais alors su quelle proportion de mes « missions » de traqueuse consisterait à porter des uniformes scolaires inconfortables en tentant de garder le fil de conversations truffées d’expressions argotiques avec des jeunes riches et gâtés, j’aurais peut-être reconsidéré ma décision.

C’est lors de mon cinquième jour à Chicago, durant l’heure du déjeuner, tandis que je suivais Linus hors du campus du lycée, que je remarquai qu’ils l’observaient, eux aussi. Je n’étais pas certaine de leur identité, mais j’avais remarqué leur voiture, une berline noire aux vitres teintées que j’avais vue garée tout près plusieurs fois depuis le matin précédent, trop souvent pour être une simple coïncidence.

Tandis que je suivais Linus et ses deux amis à une certaine distance, restant délibérément assez loin pour qu’il ne me voie pas, je me demandai si les hommes mystérieux dans la berline m’avaient remarquée. S’ils suivaient Linus, ils m’avaient certainement vue, puisque j’interagissais avec Linus depuis un certain temps. Mais cela ne signifiait pas nécessairement qu’ils savaient qui j’étais. Du moins, pour l’instant.

La traque était généralement simple, quand elle était bien faite. La première étape consistait à surveiller. Je trouvais la cible — Linus Berling, en l’occurrence —, et pendant un jour ou deux, je me contentais de la surveiller. L’objectif était d’apprendre à la connaître, de découvrir ce qu’elle aimait, afin de pouvoir gagner sa confiance plus facilement.

La deuxième étape consistait à infiltrer sa vie, ce qui expliquait pourquoi je portais un uniforme ridicule composé d’une jupe en tissu écossais bleu et d’un cardigan trop chaud.

Grâce à une combinaison de pots-de-vin, de charme et de talents de Kanine, j’avais réussi à m’inscrire dans autant de cours avec Linus qu’il m’avait été possible et j’avais commencé à le croiser « par accident ». Le but était d’entamer la conversation avec lui, de parler de ses champs d’intérêt, de rire de ses blagues et de gagner ses bonnes grâces.

Ce qui menait à la troisième étape. Une fois la confiance de la cible conquise, je lui révélais sa véritable nature en espérant qu’elle me croie. Généralement, la cible avait déjà l’intuition d’être différente des autres, et si j’avais bien fait mon travail, toutes les pièces du casse-tête s’emboîtaient.

Ensuite, il suffisait de ramener la cible à la maison, de préférence avec le fonds en fiducie en main.

Se posait à présent le problème de la berline noire, qui compliquait les choses alors que j’entamais à peine la deuxième étape. Je devais trouver une solution.

Linus et ses camarades étaient entrés dans un restaurant, mais je décidai de ne pas les suivre. Je restai à l’extérieur pour observer Linus et ses amis par la fenêtre tandis qu’ils prenaient place à une table. Dans son blazer bleu foncé, Linus semblait avoir les épaules larges, mais en fait, je savais qu’il était grand et maigre. Après l’avoir observé tomber une dizaine de fois durant les cours d’éducation physique, je savais qu’il n’était bon à rien au combat.

Le restaurant était bondé, et Linus bavardait et riait avec ses amis. J’ignorais qui se trouvait dans la berline noire, mais ces gens voulaient passer inaperçus, ce qui signifiait qu’ils n’allaient pas faire un esclandre dans un endroit public. Pour l’instant, Linus était en sécurité.

Je m’éloignai et fis le tour du restaurant en coupant par la ruelle. Quand je revins dans la rue principale, la ber line était garée à quelques mètres de moi. Je restai dans la ruelle et j’observai la voiture du coin de l’œil. Je m’efforçai de ne pas attirer l’attention, me disant encore une fois que j’aurais aimé avoir plus de sang kanin dans mes veines.

Même à cette distance, la teinte des vitres de la voiture était trop sombre pour que je puisse voir à travers. J’avais besoin de plus de renseignements, alors je décidai d’appeler Ridley Dresden.

Ridley était le rekteur, et il était peut-être mieux informé de ce qui se passait. Le rekteur était responsable des traqueurs, de l’organisation des stages, de l’affectation des enfants échangés et de la gestion générale des opérations. En raison de son poste, Ridley disposait de plus d’informations que moi, et il pouvait sûrement m’éclairer sur la raison de la présence de la berline.

Au lieu de l’appeler, je décidai d’utiliser la fonction de conférence vidéo de mon téléphone. Cela m’apparut comme un choix judicieux, puisque je pourrais ainsi montrer la voiture à Ridley au lieu de la lui décrire.

Mais quand Ridley répondit enfin, torse nu, boucles brunes encore plus décoiffées que d’habitude, je me dis que j’aurais d’abord dû lui envoyer un message texte pour lui dire que je voulais faire une conférence vidéo.

— Bryn ? fit Ridley tandis que, derrière lui, je pouvais voir quelqu’un se lever pour s’envelopper d’un édredon noir. Tout va bien ?

— Oui et non, répondis-je à voix basse pour éviter que les passants ne m’entendent. Désolée de te déranger.

— C’est bon, dit-il.

Il se redressa, et je vis l’amulette représentant un lapin, qui pendait à un lacet en cuir à son cou, descendre sur sa poitrine. J’entendis la voix de la fille derrière, mais je ne parvins pas à comprendre ce qu’elle lui dit.

— Une minute, dit-il en posant une main sur le téléphone, couvrant la caméra et le microphone, mais je pus quand même l’entendre lui promettre de la rappeler plus tard. Désolé, me voilà, dit-il enfin.

— Tu ne devrais pas être en train de travailler ? lui demandai-je en haussant un sourcil désapprobateur.

— C’est ma pause déjeuner, répondit Ridley en me toisant tandis qu’une étincelle diabolique traversait son regard.

Ridley était devenu rekteur la même année où j’avais obtenu mon diplôme de l’école des traqueurs. Je ne le connaissais pas vraiment avant, mais sa réputation l’avait précédé. Tout le monde le considérait comme l’un des meilleurs traqueurs, mais il avait été forcé de prendre sa retraite trois ans plus tôt. Il avait toujours l’air jeune, particulièrement pour un homme dans la mi-vingtaine, mais il ne pouvait plus se faire passer pour un adolescent en raison de sa barbe.

Mais ce n’était pas l’unique détail de sa réputation dont j’avais entendu parler. Il fréquentait depuis long temps une fille après l’autre, et ce n’était pas la première fois que je le surprenais accidentellement dans une situation compromettante.

Mais, au fil des années, il s’était avéré un excellent rekteur et un ami fidèle. Je tâchais donc de ne pas trop le blâmer pour ses frasques.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Ridley, l’étincelle dans son regard rapidement remplacée par l’inquiétude.

— Est-ce que quelqu’un d’autre est chargé de suivre Linus Berling ? lui demandai-je.

— Que veux-tu dire ? répondit-il en fronçant les sourcils.

— Est-ce possible qu’une autre personne traque Linus Berling ? répondis-je pour clarifier ma question. Un autre traqueur de Doldastam, un autre traqueur kanin ? Peut-être un traqueur d’une autre tribu ?

— Pourquoi serait-il la cible d’un autre traqueur ? répondit Ridley en secouant la tête. Tu es responsable de sa traque. Tu es la seule qui devrait le traquer. As-tu vu quelqu’un d’autre le suivre ?

— Pas exactement, dis-je en me mordillant l’intérieur de la joue et en levant les yeux vers la berline noire, qui n’avait pas bougé. Je n’ai vu personne, dis-je, mais cette voiture le suit.

Je tournai mon téléphone pour que Ridley puisse la voir.

— Quelle voiture ? demanda la voix de Ridley.

J’inclinai mon téléphone pour la lui montrer directement.

— La berline noire avec les vitres teintées. Tu la reconnais ?

— Non, je ne crois pas, répondit Ridley après un moment de silence.

— C’est ce que je craignais.

Je m’adossai au mur en briques et tournai le téléphone vers moi. Ridley s’était penché en avant, comme s’il examinait de près l’image de la voiture.

— Tu as vu quelqu’un en sortir ? demanda Ridley.

— Non, répondis-je en secouant la tête.

— C’est peut-être une histoire entre humains, suggéra Ridley d’un ton qui laissait deviner qu’il n’en était pas convaincu.

— Je ne crois pas, dis-je en soupirant. Je vais aller voir.

— D’accord, dit Ridley en pinçant les lèvres et en hochant la tête, réticent à accepter de m’autoriser à me mettre dans une position peut-être dangereuse. Ne tente rien de stupide, Bryn.

— Je ne tente jamais rien de stupide, lui répondis-je en souriant, ce qui lui fit rouler des yeux.

— Je suis sérieux. Fais ton enquête, mais évite tout échange avec les occupants de la voiture avant de savoir à qui tu as affaire. Entre-temps, je vais voir si je peux trouver le dossier d’immatriculation, et je tâcherai d’en savoir plus sur la voiture. Je te rappelle plus tard, d’accord ?

— D’accord. Et je t’informerai de ce que j’aurai découvert.

— Fais attention à toi, Bryn, dit Ridley, et je raccrochai avant qu’il ait le temps de rajouter quelque chose.

Selon mon téléphone, il me restait à peine vingt minutes de pause avant la reprise des cours. Mes options étaient limitées, mais je savais que je n’allais pas attendre dehors toute la journée en espérant que les occupants de la voiture passent à l’action. Si quelqu’un était sur les traces de Linus, je devais découvrir qui c’était avant que quelque chose de grave ne se produise.

Je sortis donc de la ruelle et me dirigeai directement vers la voiture. Ridley aurait peut-être considéré que c’était stupide, mais c’était la meilleure option qui s’offrait à moi. Des douze enfants échangés que j’avais traqués jusqu’à ce jour, j’en avais ramené douze à la maison. Je n’avais pas l’intention de faire en sorte que Linus soit mon premier échec.

Je posai la main sur la poignée de la portière arrière, m’attendant à ce qu’elle soit verrouillée, mais elle s’ouvrit. Je me glissai donc sur la banquette tandis que les deux hommes assis à l’avant se tournaient vers moi.

— Merde alors ! gronda le conducteur.

Quand je vis qui c’était — au moment où mon regard croisa le sien —, quand je vis ses yeux gris acier, mon cœur se serra, et j’eus le souffle coupé. Pendant un instant, le temps s’arrêta sous son regard noir, puis toute la rage et l’horreur qui sommeillaient en moi remontèrent à la surface, me donnant la nausée.

Je retrouvai mon calme aussi vite que j’en fus capable, je ravalai ma colère et j’adressai un sourire à l’homme. Puis, d’une voix très calme, je parvins à dire son nom :

— Konstantin Black.

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