Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre vingt-quatre

VINGT-QUATRE

* * *

Serment

 

T u veux en parler ? proposa Ember.

Elle était penchée en avant, et ses mèches tombaient dans ses yeux. Son bras était toujours dans un appareil orthopédique, mais le médecin l’avait presque entièrement guérie ; elle pouvait donc me surveiller pendant que je m’exerçais au développé couché.

— Non, répondis-je en serrant les dents pendant que je poussais la barre au-dessus de ma poitrine, avant de la laisser lentement descendre.

— Je crois que tu devrais en parler, insista Ember. Vous êtes revenus de Calgary hier, et tu n’as presque pas parlé de ce qui est arrivé.

Elle se tut en attendant que j’aie terminé ma série et que je pose la barre sur son support, avant de continuer.

— Je sais que tu dois te sentir très mal à cause de ce qui est arrivé à Emma.

Je me redressai en m’essuyant le front du revers du bras.

— Je sais que tu es bien intentionnée, mais je n’ai pas vraiment envie d’en parler.

— D’accord, dit-elle enfin. Mais je suis là, si tu as besoin de parler.

— Merci.

Je lui souris, mais mon sourire s’estompa dès que je vis Ridley entrer dans le gymnase derrière elle.

Je l’évitais depuis la veille et j’avais l’intention de continuer ainsi aussi longtemps que possible. Mais comme il s’approchait de nous, je compris que ça n’allait plus être possible. Il portait un pantalon et un gilet. Il n’était certainement pas venu s’entraîner.

Ridley s’arrêta quand il fut assez près pour pouvoir nous adresser la parole sans crier. Il nous fit signe.

— Bryn, Ember, vous êtes attendues dans la salle de classe 103.

— Comment ça, « attendues » ? lui demandai-je.

— Et qui nous convoque ? ajouta Ember.

— Il s’agit d’une réunion impromptue, expliqua Ridley sans plus de précisions, avant de s’éloigner.

— Une réunion ? Avec qui ? demanda Ember.

— Venez ! dit Ridley sans regarder par-dessus son épaule pour s’assurer que nous le suivions.

Ember et moi échangeâmes un regard, puis je haussai les épaules en buvant une gorgée de ma bouteille d’eau. Je portais un débardeur mouillé de sueur par endroits et un vieux pantalon de yoga effiloché. J’espérais que les gens présents à la réunion n’étaient pas haut placés, parce que Ridley n’avait pas laissé entendre que j’avais le temps de changer de vêtements.

Nous empruntâmes le couloir et passâmes devant les salles de classe où les futurs traqueurs étudiaient les techniques de traque et l’histoire humaine. La salle 103 était l’une des plus grandes salles et se trouvait directement à côté du bureau du rekteur.

Quand nous arrivâmes, Tilda et Simon Bohlin étaient déjà assis, de même qu’une demi-douzaine des meilleurs traqueurs, qui avaient réussi à ramener leur enfant échangé. Ridley se tenait à l’avant de la salle, ainsi que le roi Evert, appuyé contre le bureau du professeur, bras croisés.

Le roi portait des vêtements plutôt décontractés : un costume et une chemise noire. Il ne portait pas de cravate. Il ne portait pas sa couronne non plus, mais il la portait rarement, sauf pour des occasions spéciales. Je commençais à regretter de ne pas être passée au vestiaire pour me changer en vitesse.

— Tout le monde est là ? demanda le roi Evert tandis qu’Ember et moi prenions place à l’avant de la salle.

— Oui, répondit Ridley en fermant la porte derrière nous, avant de retourner à côté du roi. Tous les traqueurs qui sont revenus sont ici.

Evert évalua la salle du regard. La lumière se réfléchissait sur ses cheveux noirs lustrés. Il avait les jambes étendues, une cheville par-dessus l’autre. Je l’avais rarement vu sans son sourire narquois. Son expression était franchement sombre.

— Ma femme ne veut pas que nous entrions en guerre. Elle veut que nous réglions la situation de manière pacifique, que nous allions chercher nos enfants échangés discrètement, à la faveur de la nuit. Et c’est pour cette raison qu’elle ne doit rien savoir de cette réunion.

Ses paroles avaient une force qui leur faisait habituellement défaut, et son expression laissait deviner qu’il était plus que jamais résigné à jouer son rôle de dirigeant.

— Un traître a tué l’un de nos enfants, et si nous le laissons continuer, je suis persuadé qu’il en tuera d’autres, continua le roi Evert.

Je baissai les yeux, mais je pouvais sentir le poids du regard de Ridley sur moi, comme s’il donnait plus de portée aux paroles du roi.

— Je suis d’accord avec ma femme sur beaucoup de points. Elle s’efforce d’être gentille et juste, dit le roi Evert en décroisant les bras pour poser les mains sur le bureau derrière lui. Mais on a versé le sang de mon peuple, ce que je ne tolérerai pas. Au diable la diplomatie. Nous partons en guerre.

— Nous partons en guerre ? fit Tilda, trop surprise pour ne pas oser s’adresser au roi. Contre qui ?

— Contre Konstantin Black, Bent Stum et tous ceux avec qui ils travaillent, expliqua le roi Evert. Il est maintenant inutile d’aller à la recherche de nos enfants échangés, car Konstantin Black a une longueur d’avance sur nous. Il anticipe nos gestes. Nous allons donc nous attaquer directement à lui.

— Comment les trouverons-nous ? demanda Ember.

— Nous nous affairons à élaborer un plan, répondit le roi Evert en montrant Ridley d’un geste de la main. Comme Konstantin semble être en mesure d’intercepter nos enfants échangés les plus haut placés, nous allons lui tendre un piège. Nous allons tous vous envoyer au même endroit, à un endroit où l’un de nos enfants échangés est censé se trouver, et quand Konstantin et Bent se manifesteront, vous les attaquerez.

— Quand nous les aurons attrapés, dis-je en choisissant mes mots avec soin et en espérant que ma voix ne laissait pas transparaître mon malaise, nous les traduirons en justice, n’est-ce pas ?

— J’ai réfléchi à la question et je n’en vois pas l’utilité. Pourquoi perdre notre temps et gaspiller nos ressources ? dit le roi Evert. Konstantin est l’ennemi numéro un. Trouvez-le et tuez-le. Il n’a fait preuve d’aucune pitié à notre égard. Nous ne ferons preuve d’aucune pitié à son égard.

Je croisai le regard de Ridley et je vis une lueur de crainte le traverser. Je me mordis la lèvre. Je ne pouvais pas révéler au roi Evert que j’avais eu une altercation avec Konstantin. Pas maintenant. Pas si je ne voulais pas finir en prison pour avoir aidé l’ennemi. Je pouvais deviner que Ridley avait peur que je risque ma peau pour défendre Konstantin.

Si l’idée de tuer Konstantin me troublait, je devais reconnaître que le roi Evert avait raison. Konstantin était notre ennemi, et il était complice des tentatives d’enlèvement et de meurtre de nos enfants échangés. Il fallait faire quelque chose. Je n’étais pas nécessairement d’accord avec la méthode adoptée, mais je n’accomplirais rien en discutant avec le roi.

— Nous n’avons pas encore réglé tous les détails, mais le plan serait de vous envoyer en mission au début de la semaine prochaine, continua le roi Evert.

— Excusez-moi, sire ? fit timidement Tilda en levant la main. Y a-t-il moyen de se retirer de cette mission ?

Je lui lançai un regard perçant. Ses longs cheveux châtains tressés et sa peau avaient commencé à changer de couleur avec tous les regards posés sur elle. Ils étaient désormais du même beige que les murs et le bureau, afin qu’elle puisse se fondre dans le décor et disparaître, un effet secondaire de la gêne qu’elle éprouvait.

— De se retirer ? répéta Evert en fronçant les sourcils et en croisant les bras.

— Cette mission me semble particulièrement dangereuse, et… je suis à ma quatorzième semaine de grossesse, dit Tilda, après avoir pris une grande respiration.

— Quoi ? fis-je, incapable de m’en empêcher.

Tilda baissa la tête.

Sous le bureau, je la vis porter une main à son ventre. Tilda avait toujours été très svelte, et même si j’avais remarqué une subtile rondeur sur son ventre normalement très plat, je n’avais pas fait le lien ni même pensé à la possibilité qu’elle puisse être enceinte.

— Évidemment, dans votre condition, le service n’est pas obligatoire, dit le roi Evert.

— Viens dans mon bureau après la réunion, je te ferai remplir quelques documents, ajouta Ridley en lui souriant. Félicitations.

— Merci, dit doucement Tilda en lui retournant son sourire.

Le roi continua de parler quelques minutes, résumant tout ce qui avait été dit, puis il nous indiqua que nous devions être prêts à partir la semaine prochaine. Il mit fin à la réunion en nous expliquant qu’il resterait en contact avec Ridley, puis il nous rappela que cette réunion devait rester secrète.

Quand le roi Evert fut parti, Ridley nous donna congé, et pendant que les autres traqueurs partaient en parlant entre eux, Tilda, Ember et moi restâmes en arrière. Ridley était assis au bureau pour rassembler les documents qu’il avait apportés pour la réunion. J’étais vautrée sur mon bureau, perdue dans mes réflexions, tentant d’absorber les nouvelles révélations faites.

— Tu es enceinte ? demanda Ember, faisant écho à ma propre incrédulité en se levant pour s’approcher du bureau où Tilda était encore assise. Tu es l’une de mes meilleures amies. Comment as-tu pu ne pas me mettre au courant ?

— Je voulais te le dire, fit énergiquement Tilda en se tournant vers moi. Je voulais vous le dire à toutes les deux. J’attendais simplement le bon moment.

— Comment as-tu pu laisser une chose pareille arriver ? lui demandai-je d’une voix calme, mais lourde d’accusation.

Tilda se redressa en écarquillant les yeux, indignée.

— Une chose pareille ? fit Tilda, incrédule.

— Tu aurais dû être plus prudente, continuai-je sans me laisser décontenancer. Je croyais que Kasper et toi, vous vous protégiez.

— Ma vie sexuelle avec Kasper ne te concerne pas, fit brusquement Tilda.

— Je n’arrive pas à croire que tu aies jeté ta carrière en l’air ainsi, dis-je en secouant la tête.

— Bryn ! gronda Ember, mais je l’ignorai.

— Je ne fous rien en l’air, dit Tilda sur la défensive. Je ne veux simplement pas combattre durant ma grossesse. Après mon congé de maternité, je reviendrai.

— Ouais, elles disent toutes la même chose et elles ne reviennent jamais, marmonnai-je.

— La conversation prend une tournure que je n’aime pas, interrompit Ridley pour nous raisonner. Vous devriez vous calmer et en parler plus tard.

C’était inutile, Tilda et moi nous échangions des regards noirs.

— Qui ça, « elles » ? On se moque de ce que les autres font, fit Tilda, qui criait maintenant. On parle de moi. On parle de moi et de mon bébé. Pas de toi. Je ne t’ai rien fait.

— Je n’arrive pas à y croire, dis-je en me levant si brusquement que ma chaise tomba à la renverse. J’ai toujours cru que tu valais mieux que ça.

— Oh, Bryn, dit Tilda d’une voix glaciale. Je pourrais en dire autant de toi.

Je l’avais blessée. Je pouvais le voir dans son regard.

Ember voulut défendre Tilda, mais j’entendis à peine sa tirade. Je tournai les talons et sortis en coup de vent de la salle, prenant péniblement conscience de la voix de Ridley, qui m’appelait. Je ne m’arrêtai pas. Les muscles de mes bras étaient tendus, crispés, et je faillis donner un coup de poing dans la porte du vestiaire des femmes. J’avais le souffle court et j’éprouvais de la difficulté à réfléchir. J’avais envie de frapper quelque chose et j’ignorais pourquoi.

— Bryn ! cria Ridley en entrant dans le vestiaire sans frapper. Veux-tu m’expliquer ce qui vient de se passer ?

J’étais debout à côté de mon casier, poings serrés le long de mon corps, et je levai les yeux vers Ridley pour lui lancer un regard irrité.

— Tu es dans le vestiaire des filles, fis-je remarquer en tentant de reprendre mon calme.

— Il n’y a personne. Et de toute façon, j’ai déjà tout vu ce qu’il y avait à voir, dit-il en posant les mains sur les hanches pour me fixer du regard. Ce que tu as dit était totalement injustifié. Tu t’es comportée comme une petite conne.

— C’est moi, la petite conne ? fis-je en roulant des yeux et en riant amèrement. C’est elle qui a été immature et négligente. Elle abandonne son travail pour un stupide garçon !

— Non, elle n’est ni immature ni négligente, corrigea Ridley avec calme. Tilda est une adulte qui fonde une famille avec la personne qu’elle aime. Cela me paraît être un comportement relativement normal et sain.

Je m’effondrai sur le banc en inspirant profondément pour me calmer.

— Notre priorité est de servir le royaume et notre peuple. Nous avons prêté serment en devenant des traqueurs, et maintenant qu’il se passe quelque chose d’important, elle veut rentrer chez elle.

— Nous sommes autorisés à avoir une vie privée, Bryn, dit doucement Ridley, comme s’il ressentait le besoin de me le rappeler, puis il s’assit sur le banc en face de moi. Nous sommes autorisés à fréquenter des gens, à nous amuser, à fonder une famille et à tomber amoureux.

Je passai une main dans mes cheveux en fixant le sol, incapable de le regarder.

— Tu es bien placé pour en parler, marmonnai-je.

— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? me demanda Ridley, interloqué.

— Tu es amoureux de Juni, dis-je d’un ton plein de sous-entendus, comme si je l’accusais d’un crime.

— Je n’ai jamais dit ça. J’ai simplement commencé à la fréquenter. Et de toute façon, c’est sans importance, rétorqua-t-il. Tout ce que je sais, c’est que tu agis de façon insensée.

Je me moquai, et il poursuivit.

— Tilda est ton amie. Tu as peur et tu es en colère, et tu as déversé toutes ces émotions sur elle sans aucune raison.

— Je n’ai pas peur, dis-je en me hérissant.

— Si, tu as peur, insista-t-il. Tu as peur de perdre Tilda, tu crains qu’elle ne puisse plus travailler avec toi aussi souvent. Mais je crois que ce qui te perturbe vraiment, c’est que le roi t’a demandé de tuer Konstantin, et tu ne sais pas si tu en es capable.

— C’est…, fis-je en m’agitant sur mon banc et en secouant la tête. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

— Je sais exactement de quoi je parle. Je te connais, Bryn.

Il se pencha en avant pour me forcer à le regarder, mais je refusai.

Mes épaules s’affaissèrent, et je baissai la tête pour fixer le carrelage fêlé au sol, avant de poser ma tête dans mes mains et de pousser un long soupir tremblant.

— Je ne veux pas le tuer. Je devrais, je sais que je devrais, mais je ne veux pas le tuer.

— Je sais, dit-il. Je ne comprends pas bien pourquoi, étant donné que je donnerais n’importe quoi pour tuer l’homme qui a tué mon père, mais je sais ce que tu ressens.

Je levai les yeux pour le regarder et je pus voir qu’il était sincère.

— Je veux simplement être certaine que ce soit la bonne personne qui paie pour ces crimes et… je ne crois pas que ce soit Konstantin, gémis-je, prenant conscience du ridicule de mes paroles. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

— Rien, dit Ridley d’un ton rassurant. Tu as simplement de profondes convictions et tu veux t’assurer de faire ce qu’il faut.

— Tu feras partie de la mission ?

— Non, dit-il en secouant la tête. Le roi m’a demandé de rester.

Il m’examina pendant une minute, avant de me demander :

— Si tu voyais Konstantin, le tuerais-tu ?

— Le roi m’a donné un ordre, répondis-je sans hésitation. Je suis une traqueuse, je fais partie de la cour du roi et j’ai prêté serment de suivre tous les ordres qu’on me donne. Donc, oui, je ferai ce que le roi m’a ordonné.

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