Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre trente

TRENTE

* * *

Honteuse

 

J ’avais proposé de conduire, mais Ridley avait insisté pour prendre le volant. C’était la dernière fois que nous nous étions adressé la parole, plus de dix heures auparavant. Nous nous étions arrêtés dans une station-service pour faire le plein, pour aller aux toilettes et pour acheter de la nourriture bon marché, ce que nous étions parvenus à faire sans échanger un mot.

Avant notre départ, la conversation avait été brève et concise. Mon père était présent, heureusement ou malheureusement, et il avait délimité le périmètre de la mission pour Ridley. Nous n’avions donc pas eu à parler beaucoup.

Ridley fredonnait parfois l’air de la chanson qui jouait à la radio, mais rien de plus. Par la vitre du côté passager, je fixais le paysage, des plaines et des lacs couverts de neige qui avaient fait place à des forêts d’arbres verts à mesure que nous descendions vers le sud.

— Il commence à faire noir, dis-je enfin en me tournant vers lui.

Ridley serra les mains sur le volant sans détourner le regard de la route déserte qui s’étendait devant.

— En effet.

— Je peux prendre le volant. Je peux conduire pour la nuit, proposai-je.

— Inutile, répondit-il en remuant la tête pour faire craquer son cou. Tu n’as pas dormi. Ça ne changerait absolument rien. Nous sommes dans le même bain.

— Tu veux que nous arrêtions pour la nuit ? lui demandai-je, même si je connaissais déjà la réponse.

— On nous attend dès demain matin. Nous n’avons pas le temps de nous arrêter.

Je soupirai et abandonnai l’idée de discuter. Je m’enfonçai dans mon siège en relevant mes genoux contre ma poitrine pour poser mes pieds nus sur le tableau de bord. Mais à présent, le silence était encore plus insupportable, alors je le regardai.

— Je suis désolée, dis-je.

Il serra les dents et attendit un moment avant de me répondre.

— De quoi ?

— De ce que j’ai pu faire pour que tu sois en colère contre moi, dis-je parce que je ne savais vraiment pas pourquoi il était en colère.

Cela devait visiblement avoir un rapport avec notre baiser, mais je ne savais pas quoi exactement.

— Je ne suis pas en colère contre toi, dit Ridley d’une voix exaspérée. J’ai simplement… Je ne sais pas quoi te dire, ajouta-t-il en détendant ses mains sur le volant.

— La situation est… délicate, concédai-je. Mais si nous parlions, nous pourrions la rendre un peu moins désagréable.

— D’accord, dit-il en se massant derrière la tête avant d’inspirer profondément. Ce baiser était une erreur.

Je savais que notre baiser avait été une erreur. Au fond, je le savais. Mais en l’entendant le dire, j’eus l’impression qu’on venait de déchirer mon cœur. La douleur dans ma poitrine était telle que je ne savais pas si je pourrais répondre. Mais j’y parvins enfin, tout en gardant ma voix neutre et mon visage impassible.

— C’était une erreur, dis-je d’un ton étonnamment calme en dissimulant ma douleur.

Il avait raison, et je n’avais aucune raison de me sentir mal. Et s’il n’avait pas dit que notre baiser avait été une erreur, je l’aurais fait. Parce que nous savions tous les deux que c’était une erreur. Nous savions tous les deux que cela ne devait jamais plus se reproduire.

— C’est arrivé…, dit-il avant de se taire pendant un moment, comme s’il avait oublié ce qu’il voulait dire. Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé, mais c’est arrivé.

— Oui, dis-je sans trop savoir quoi répondre. Mais c’est derrière nous maintenant et c’est probablement mieux de faire comme si ça n’était jamais arrivé.

— Ouais, dit-il à voix basse. Et ça arrangera les choses, bien sûr.

— Tu as une meilleure idée ? lui demandai-je d’un ton plein de sous-entendus.

Il pinça les lèvres, et son regard s’assombrit.

— Non. Ton plan fonctionnera à merveille.

Je passai les mains dans mes cheveux pour chasser les mèches qui me tombaient dans les yeux. J’aurais aimé que les choses ne soient pas aussi difficiles.

— Tu as tout raconté à Juni ?

— Non, pas encore.

Je posai ma tête contre l’appuie-tête en observant les premières étoiles apparaître dans le ciel qui s’assombrissait.

— Tu ne devrais peut-être pas le lui dire.

— Pourquoi pas ? me demanda Ridley.

— Je crois qu’il serait préférable que personne ne sache ce qui s’est passé.

— D’accord, dit-il après un silence lourd de sens. Enfin, si c’est ce que tu veux.

— Étant donné que je suis l’agente de liaison pour le roi et la reine et que tu es mon supérieur, je ne crois pas que ce serait bien vu. Surtout pas au moment où on commence à me donner plus de responsabilités.

— Oui, bien sûr, dit-il d’une voix tendue.

— Et si on mettait un peu de musique ? suggérai-je en constatant que la conversation ne se déroulait pas aussi bien que je l’avais souhaité.

Au lieu d’attendre sa réponse, je me penchai sur le tableau de bord pour allumer la radio. Une chanson de Bastille, Pompeii, jouait. Normalement, j’aurais aimé accompagner cette chanson, mais je désirais seulement meubler le silence, pour pouvoir regarder par la vitre en faisant comme si la proximité de Ridley ne me troublait pas.

Nous roulâmes toute la nuit, et avec l’aide de boissons énergisantes dont Ridley détestait le goût, nous parvînmes à rester éveillés. Je dormis un peu au petit matin, la tête appuyée contre la vitre glaciale. Ridley refusa de me laisser conduire, et je ne me sentis pas coupable de le laisser faire.

Traduit approximativement, le nom de Storvatten signifiait « grandes eaux », un nom approprié, puisque la capitale skojare se trouvait sur la berge nord du lac Supérieur, près de la frontière entre l’Ontario et le Minnesota.

À vingt minutes de route de notre destination, Ridley fit un arrêt pour nous permettre de nous changer. Il n’aurait pas été convenable de rencontrer des membres de la famille royale en étant échevelés et négligés. Ridley sortit de la Land Rover pour enlever son jean et mettre un costume propre, tandis que je me glissai à l’arrière du VUS pour changer de vêtements.

Je m’étais demandé si je devais porter un tailleur-pantalon ou une robe, avant de me décider pour la robe, qui serait probablement plus correcte. Je me dépêchai ensuite de me maquiller et de me coiffer. Ridley avait déjà repris place dans le siège du conducteur quand je retournai à l’avant du véhicule en prenant soin de m’assurer qu’il ne pouvait pas voir sous ma robe. Je ne portais jamais de robes dont l’ourlet descendait sous mon genou, afin de ne pas être gênée dans mes mouvements si je devais me battre.

Le palais des Skojares était censé être très beau, et je ne fus pas déçue quand nous l’approchâmes enfin, illuminé de derrière par le lac sur lequel le soleil levant projetait des éclats de rose et de jaune. Le palais était à moitié immergé, et sa moitié supérieure reposait sur l’eau comme une île. L’entrée se trouvait à terre, et une promenade de pierre et de bois menait à la porte principale.

Ridley s’arrêta à l’extrémité de la promenade, où un valet de pied nous indiqua qu’il allait informer le roi de notre arrivée avant d’aller garer notre véhicule dans un garage tout près. Tandis que nous nous avancions sur la promenade, qui s’étirait sur plus d’un kilomètre avant d’arriver au palais, je portai une main à mes yeux pour me protéger de l’éclat du soleil et mieux examiner le palais.

Son architecture était stupéfiante, contrairement au palais de Doldastam ou des Trylles, que j’avais visité une fois, à Förening. Ces palais étaient beaux, mais ils avaient l’apparence d’un manoir ou d’un château. Celui-ci semblait sorti tout droit d’un rêve, avec ses murs en verre qui s’élevaient en spirales vers les cieux.

Quand nous arrivâmes aux lourdes portes de fer, Ridley frappa bruyamment tandis que je levais les yeux vers la structure fantastique qui nous surplombait. Les Skojares devaient jouir d’un très puissant pouvoir de persuasion pour pouvoir convaincre les habitants qu’ils ne voyaient pas ce majestueux palais. Ses murs bleus translucides l’aidaient à se fondre avec le lac, mais le seul moyen d’em pêcher les humains de s’approcher, c’était le pouvoir de psychokinésie.

— Tu es superbe, dit Ridley en me tirant de mes réflexions. Je t’ai toujours trouvée belle en robe, ça met tes flûtes en valeur, dit-il en joignant les mains devant lui sans arrêter de fixer la porte.

— Mes flûtes ? fis-je, surprise.

— Tes jambes, dit-il avec un petit sourire.

Je le regardai, bouche bée, cherchant à trouver une réplique, quand la porte s’ouvrit pour nous laisser entrer.

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