Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre six
SIX
* * *
Erreurs
L a réunion semblait terminée, et la reine fut la première à se diriger vers la porte. Dès qu’elle se leva, nous le fîmes également. L’arrière de mes jambes heurta mon fauteuil, qui racla bruyamment le plancher.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je dois aller m’occuper des préparatifs avant l’arrivée des invités, dit-elle en nous adressant tour à tour un sourire et en ramassant ses jupes, avant de quitter la pièce.
— Je dois partir également, dit le roi Evert. Merci à tous d’être venus.
— Sire, dit mon père en lui faisant signe d’attendre. Je pourrais vous parler une minute, à propos de la nouvelle taxe ?
Alors que le roi et la reine devaient leur condition à leur naissance ou à leur mariage, le chancelier était élu par le peuple afin d’agir en son nom pour le représenter auprès du gouvernement.
— Oui, bien entendu, répondit le roi en hochant la tête. Marchons ensemble.
Le roi et mon père quittèrent la salle ensemble en discutant à voix basse.
— Tu dois toujours faire une entrée remarquée, hein ? dit Ridley en m’adressant un grand sourire tout en rassemblant ses papiers.
— Je me suis réveillée trop tard, je te le jure. Je ne croyais pas dormir pendant douze heures d’affilée.
Mon pantalon avait commencé à descendre, et maintenant que la royauté était partie, je pouvais le relever sans craindre de m’attirer les regards du roi.
— Enfin, tu étais là, c’est tout ce qui compte.
Je soupirai et me rassis en posant le bras sur l’accoudoir de mon fauteuil.
— Il aurait peut-être été préférable que je ne vienne pas.
— Parce que le roi s’est un peu fâché ? demanda Ridley en s’approchant de moi. Il s’en remettra. Et de toute façon, tu n’avais pas tort.
— Tu crois que j’avais raison ? lui demandai-je en haussant un sourcil.
— Pas exactement, répondit-il en appuyant ses hanches contre la table et en croisant les bras pour tenir sa pile de papiers contre sa poitrine. Nous devons protéger le royaume en premier lieu, mais quand la fête sera terminée, nous devrions vraiment mettre tes idées à exécution. Même si Konstantin et Bent ciblaient uniquement Linus, nous ne devons pas les laisser s’en tirer aussi facilement.
— Donc, tu ne crois pas que c’était un incident isolé ?
— Pour être franc, non, dit-il, après un moment d’hésitation, en me regardant les yeux mi-clos.
— Merde ! J’espérais me tromper, dis-je en me passant la main dans les cheveux. Enfin, merci d’avoir assuré mes arrières.
— J’assurerai toujours tes arrières, dit Ridley. Ou n’importe quelle autre partie de ton corps, ajouta-t-il avec un sourire amusé.
Je levai les yeux au ciel en souriant malgré moi.
— Voilà comment gâcher un instant parfait, Ridley.
— Désolé, dit-il en riant. J’ai parfois du mal à m’en empêcher.
— Hum, j’avais remarqué.
— Vraiment ?
Il se pencha légèrement en arrière pour m’évaluer, et une espèce de chaleur au fond de ses yeux sombres fit s’em baller mon cœur. C’était quelque chose de nouveau, que je n’avais commencé à percevoir que quelques mois auparavant. La plupart du temps, quand nous étions ensemble, c’était comme d’habitude, mais de plus en plus, je voyais cette lueur, ce regard de braise auquel j’ignorais comment réagir.
Je pris soudain conscience de notre proximité. Mon genou effleurait sa jambe, et il était suffisamment près de moi pour que je puisse tendre la main et toucher la peau chaude de son bras nu sous ses manches relevées.
Dès que cette pensée me traversa l’esprit, je la chassai.
La porte s’ouvrit, et Ridley baissa les yeux, mettant fin à cet étrange instant.
— Ah, Bryn, tu es toujours là, dit mon père en entrant dans la pièce.
Ridley leva les yeux et m’adressa un sourire en coin en secouant la tête.
— Oublie ça, j’ignore de quoi je parle, dit-il.
Pourtant, j’avais l’impression qu’il savait parfaitement de quoi il parlait. Je sentis le regard de mon père sur nous. Il nous voyait échanger des regards, et la situation devenait de plus en plus gênante.
— Bon, je devrais retourner à mon bureau, dit Ridley en se redressant, avant de s’éloigner de la table. Heureux de vous avoir revu, chancelier.
— Bonne journée, dit mon père en le saluant d’un signe de tête, avant de se tourner vers moi. Je voulais te parler, me dit-il.
— De quoi voulais-tu me parler ? lui demandai-je quand Ridley fut sorti. Tu voulais me sermonner sur l’importance de ne pas me mettre en danger ? Ou peut-être voulais-tu me recommander de prendre ma retraite et de devenir enseignante, comme maman ?
— Ce serait bien, je dois l’avouer, mais en fait, je voulais t’inviter à dîner à la maison ce soir.
— Je ne sais pas, papa, répondis-je rapidement en cherchant une excuse, n’importe quoi. Je suis censée passer du temps avec Linus pour l’aider à se situer.
— Bryn, tu viens à peine de revenir en ville, après avoir été victime d’une agression.
— Ce n’était pas vraiment une « agression » à proprement parler.
— Ta mère veut te voir. Je veux te voir. Ça fait des semaines que tu n’es pas passée à la maison, dit mon père d’une voix plaintive, qui me fit sentir coupable. Ta mère préparera un bon repas. Viens, je t’en prie. Ce sera amusant.
— Bon, d’accord, dis-je en m’adoucissant. À quelle heure ?
— Dix-huit heures ? Ça te conviendrait ?
— Oui, c’est parfait, dis-je en m’efforçant de sembler heureuse.
— Excellent, dit mon père en m’adressant un sourire de soulagement. Je sais que j’ai dit des choses qui t’ont mise en colère durant la réunion, mais c’est simplement parce que je t’aime et que je veux ton bien.
— Je sais, papa.
Et c’était vrai. Mon père souhaitait simplement exprimer son inquiétude, mais j’aurais aimé qu’il le fasse d’une manière qui ne me décrédibilise pas aux yeux de mes supérieurs.
— Bien, dit-il. Est-ce que je peux te serrer dans mes bras maintenant, ou est-ce que cela contrevient à ta politique « pas de câlins au travail » ?
J’avais instauré cette politique quand j’avais quinze ans, à l’époque où mon père avait l’habitude de m’ébouriffer les cheveux en m’appelant son « adorable petite fille » devant les Högdragens, ce qui ne manquait pas de les faire rire. C’était déjà assez difficile de gagner leur respect.
Je hochai la tête, et il me serra dans ses bras.
— N’en fais pas une habitude, lui dis-je en souriant quand il me lâcha enfin.
Là-dessus, nous quittâmes la salle de réunion. Mon père avait du travail, et moi aussi. Je savais que je devais aller aider Linus Berling. Même sans avoir reçu l’ordre du roi de le protéger, à titre de traqueuse, c’était mon travail de l’aider à s’adapter à sa nouvelle vie à Doldastam.
Mais je ne pensais pas que c’était la meilleure chose à faire dans l’immédiat. La réunion m’avait mise de mauvaise humeur. Les choses ne s’étaient pas bien passées avec le roi, et j’avais vraiment besoin de décompresser.
Je pourrais passer une heure au gymnase, puis aller aider Linus. Ce serait mieux pour lui si je faisais d’abord mon entraînement quotidien. Si quelqu’un était à ses trousses, je devais être forte et sur mes gardes pour le protéger.
Le gymnase de l’école des traqueurs était pourvu d’un vestiaire, où je mis mes vêtements d’entraînement. Tandis que j’enfilais mon pull sans manches, je pris conscience de la cicatrice sur mon épaule, cadeau de Konstantin à notre première rencontre, ce qui attisa ma colère. Je ramassai mes cheveux en queue de cheval et me dirigeai vers le gymnase.
Les jeunes recrues de l’école des traqueurs faisaient des tours de piste. Quelques écoliers plus âgés s’exerçaient à l’escrime à l’autre bout. L’aptitude au combat à l’épée n’était probablement pas très utile dans le monde extérieur, mais les Kanins aimaient garder les choses à l’ancienne. Notre culture baignait dans la tradition, parfois à un degré inquiétant.
Quelques traqueurs s’entraînaient, y compris Ember Holmes et Tilda Moller. Tilda s’entraînait au développé couché sous l’œil attentif d’Ember, qui se tenait debout derrière elle.
Tandis qu’Ember avait quelques années de moins que moi, Tilda avait le même âge que moi. Nous étions en fait les deux seules filles diplômées de notre promo de traqueurs, et cela n’avait été facile ni pour elle ni pour moi.
Tilda et moi étions devenues amies à la maternelle, quand nous étions toutes deux considérées comme des étrangères, moi à cause de mes cheveux blonds et de mon teint pâle, et elle à cause de sa taille. Depuis son enfance, elle était étonnamment grande, plus grande que tous les autres jeunes de notre classe. En vieillissant, sa taille était devenue pour elle un atout, et elle avait fini par prendre des formes et du tonus, ce qui lui donnait maintenant l’apparence d’une amazone.
En grandissant, nous avions été la cible de toutes les railleries, principalement des membres de la royauté, mais également de nos « pairs ». J’étais facile à mettre en colère, et Tilda m’aidait à me maîtriser en me rappelant que mes accès de colère n’aideraient en rien à améliorer la situation. Elle encaissait les railleries avec calme et stoïcisme.
Enfin, la plupart du temps. Durant notre première année à l’école des traqueurs, un garçon avait émis un commentaire désobligeant sur le fait que nous, les filles, n’étions pas capables d’endurer l’entraînement physique. Tilda l’avait envoyé au tapis d’un coup de poing. Plus personne n’avait osé émettre ce genre de commentaires en présence de Tilda.
Les longs cheveux châtain foncé de Tilda chatoyaient en tombant du banc où elle était allongée, mais la seule chose dont j’avais toujours été jalouse, c’était son teint. Tandis qu’elle forçait pour soulever la barre d’haltères, je vis la couleur de sa peau changer pour prendre la teinte bleu foncé des tapis rangés contre le mur derrière elle.
Contrairement à Ember et moi, Tilda était une pure Kanine. Peu nombreux étaient ceux qui pouvaient se vanter d’avoir la même capacité qu’elle à se fondre dans le décor comme un caméléon. Au fil du temps, cette aptitude était devenue de plus en plus rare, et seuls les Kanins de race pure pouvaient le faire.
C’était pour cette raison que ma peau restait toujours aussi pâle, même si je me mettais en colère ou si j’étais effrayée. N’étant qu’à moitié Kanine, je n’avais hérité ni de leurs traits ni de leurs capacités.
— Hé, Bryn, dit Ember d’un ton joyeux tandis que je m’approchais d’elles en enroulant du ruban pour boxeurs autour de mes mains. Comment s’est passée ta réunion ?
Tilda déposa la barre d’haltères sur son support, et sa peau reprit lentement sa teinte normale. Elle essuya du bras la sueur sur son front. D’après le regard sombre qu’elle m’adressa, je sus immédiatement qu’Ember lui avait raconté tout ce qui m’était arrivé avec Konstantin.
Elle ne posa pas de questions à ce sujet. Nous étions amies depuis si longtemps qu’elle n’avait pas besoin de dire quoi que ce soit. Elle se contenta de poser longuement ses yeux gris anthracite pleins d’inquiétude et de chaleur sur moi. En réponse, j’affichai un regard impassible, tentant de lui assurer avec un sourire peiné que je gérais la situation avec Konstantin mieux que je ne le faisais en réalité.
Tilda devina sûrement que je m’efforçais de cacher mes sentiments, mais elle accepta ce que j’étais prête à lui révéler et m’adressa un sourire bienveillant. Elle ne me pressait jamais de questions et ne tentait jamais de me forcer à parler.
— Pour répondre à ta question, je suis venue ici pour me défouler, dis-je en haussant les épaules.
— Si mal que ça ? fit Ember avec un petit sourire.
— Le roi me déteste.
Je soupirai et ajustai le ruban sur mes mains, avant de me diriger vers le sac de sable.
— Je suis certaine qu’il ne te déteste pas, dit Ember.
Tilda but une longue gorgée de sa bouteille d’eau, renversant accidentellement quelques gouttes sur son débardeur tandis qu’Ember s’approchait pour m’aider. Elle s’installa derrière le sac de sable pour l’empêcher de bouger pendant que je frappais dessus. Je me mis à frapper pour me défouler en projetant toute ma frustration sur le sac de sable.
— Je dois apprendre à me taire si je veux avoir une chance d’être choisie pour faire partie des Högdragens, dis-je d’une voix saccadée entre les coups. Ce sera déjà assez difficile ; je dois éviter de me mettre le roi à dos.
— Comment t’es-tu mis le roi à dos ? me demanda Tilda en s’approchant de nous, une main sur la hanche et l’autre pendant le long de son corps.
— J’ai simplement discuté. J’avais raison, mais c’est sans importance, dis-je en frappant le sac de sable plus fort. Si le roi dit que le ciel est violet et qu’il pleut des diamants, c’est vrai. Ce que le roi dit fait loi.
Je ne savais pas ce qui me mettait le plus en colère. Le fait que le roi avait tort et qu’il refusait de le reconnaître, ou le fait que j’avais une fois de plus réduit mes chances de devenir une Högdragen. C’est ce dont j’avais toujours rêvé, et si je voulais faire partie de la garde, je devais apprendre à suivre les ordres sans répliquer.
Mais je ne savais pas comment je pouvais me taire quand je croyais que le roi prenait des mesures qui mettaient le royaume en danger.
Je me mis à alterner les coups de poing et les coups de pied sur le sac, libérant toute ma colère envers le roi et moi-même. Je frappai enfin le sac assez fort pour qu’il recule, envoyant Ember à terre.
— Désolée, fis-je en lui tendant la main pour l’aider.
— Pas de mal, dit-elle en se relevant.
— À t’entendre, on pourrait croire que nous vivons dans une dystopie digne de George Orwell, et je sais que tu ne le penses pas, dit Tilda en haussant un sourcil, comme si elle n’était pas tout à fait convaincue.
Elle ne parlait jamais ouvertement en mal du royaume. En fait, elle ne parlait jamais en mal de quoi que ce soit, mais cela ne voulait pas dire qu’elle approuvait tout ce que le roi faisait. Je n’approuvais pas tout moi non plus, mais Tilda avait toujours réussi à prendre les choses avec plus de grâce et de délicatesse que moi.
— Non, c’est vrai, dis-je en me frottant la nuque, mais je ne serai jamais promue si je n’arrête pas de me disputer avec tout le monde.
— Peut-être que si, dit Tilda. Tu t’es disputée avec tout le monde et tu t’es battue pour en arriver là où tu es. Personne ne voulait que tu deviennes une traqueuse, et pourtant, tu as persisté et tu es maintenant l’une des meilleures.
— Merci, dis-je en lui souriant. D’ailleurs, je suis censée suivre Linus comme son ombre, alors je dois accélérer la séance d’entraînement. Un petit combat de boxe ?
— Je crois que je vais passer mon tour pour cette fois, étant donné que ma dernière tentative m’a valu une belle lèvre enflée, me rappela Tilda en pointant du doigt ses lèvres charnues.
Ses lèvres avaient effectivement été brièvement violacées et boursouflées le mois dernier, quand je l’avais accidentellement frappée sur la bouche, gâchant temporairement son beau visage. Tilda n’était pas vaniteuse, et elle ne s’était jamais plainte des bosses et des ecchymoses que nous échangions durant nos séances d’exercice, mais si elle ne voulait pas s’exercer aujourd’hui, je n’avais pas l’intention de la pousser.
— Et toi, Ember ? demandai-je.
— D’accord. Mais tu dois me promettre de ne pas me frapper au visage, dit-elle en faisant le tour de son visage d’un doigt. Je ne veux pas avoir de blessures visibles pour mon anniversaire.
— C’est bon, allons-y, dis-je.
OceanofPDF.com