Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre douze

DOUZE

* * *

Anniversaire

 

L a fête d’anniversaire était encore pire que je ne l’avais craint.

La salle de bal était remplie d’un nombre insensé de membres de la royauté guindés. La dernière fois que j’avais vu autant de gens au palais, c’était durant la célébration de la victoire des Trylles sur les Vittras, et les choses ne s’étaient pas très bien passées.

Au moins, cette fois-là, la foule était principalement composée de Kanins, qui fêtaient et qui buvaient. La soirée avait été plutôt amusante, jusqu’à ce que Konstantin Black ruine tout. Mais aujourd’hui, ce n’était l’affaire que des markis et des marksinnas, des rois et des reines. Tout le monde était vêtu de ses plus beaux atours, et tous gardaient la tête bien haute pour pouvoir regarder les autres de haut.

Je devais passer la soirée à suivre Linus comme son ombre, ce qui était à la fois une bénédiction et une malédiction. Il n’était pas suffisant ni pontifiant, ce qui était rafraîchissant, mais comme je devais rester à ses côtés, il me faudrait passer beaucoup trop de temps à mon goût à écouter d’autres membres de la royauté faire des compliments équivoques et marmonner des remarques désobligeantes entre leurs dents.

Le service du repas commença quand le roi Evert et la reine Mina prirent place à la table principale, au centre de la salle de bal. Tous les invités attendaient pour entrer en procession dans la salle de bal, et ce faisant, la garde personnelle du roi les annonçait un à un en les nommant et en précisant d’où ils provenaient. Tous allaient ensuite saluer le roi et la reine avant de se diriger vers leur table.

À titre de cousins et d’amis proches du roi Evert, les Berling étaient à l’avant dans la file, précédés seulement du roi Loki et de la reine Wendy de la tribu des Trylles ; du roi Mikko, de la reine Linnea et du prince Kennet, frère du roi Mikko, de la tribu des Skojares ; de même que de la reine Sara de la tribu des Vittras. La reine des Omtes avait décliné l’invitation, mais c’était la pratique standard des Omtes.

Comme Linus et ses parents étaient assis à la table du roi, je devais rester debout derrière Linus. Évidemment, je ne mangerais pas avec eux. J’étais là uniquement pour lui murmurer à l’oreille le nom, le titre et la tribu de ceux et celles qui venaient à la table nous présenter leurs hommages.

Quand tous les invités furent assis et le repas servi, on me donna congé, et je pus retourner m’asseoir avec les autres traqueurs. Ember, Tilda, Ridley et Simon étaient assis ensemble à une table ronde dans le coin, et Tilda avait eu la gentillesse de me garder une place entre Ridley et elle. Je ne voulais pas vraiment m’asseoir à côté de lui, mais j’étais à court d’options.

Tilda le savait sans doute, puisqu’elle m’accueillit avec un sourire contrit et un haussement d’épaules.

Ce soir, c’était beaucoup plus amusant pour les traqueurs que les Högdragens, qui devaient tous rester au garde-à-vous dans leur uniforme de velours noir, autour de la salle. Certains étaient postés près des portes, d’autres se tenaient derrière les différents membres de la royauté, et le reste se tenait le long des murs.

Nous n’avions même pas l’obligation de porter notre uniforme. J’avais choisi une robe en dentelle noir et blanc avec des mancherons, tout d’abord parce que je la trouvais magnifique, et aussi parce qu’elle me donnait une grande liberté de mouvement pour envoyer des coups de poing et des coups de pied. En fait, je trouvais que les robes courtes entravaient beaucoup moins les mouvements qu’un jean ou que l’uniforme de traqueur.

Les traqueurs étaient présents uniquement à titre de renforts, au cas où l’une des tribus en visite aurait voulu lancer une attaque ce soir, et les traqueurs des Trylles et des Vittras étaient présents pour les mêmes raisons. Les Skojares n’avaient pas de traqueurs, mais ils avaient des gardes du corps, qui étaient assis à la table à côté de la nôtre.

— Ça ne te paraît pas étrange ? me demanda Ember en se penchant vers moi, le regard fixé sur les gardes skojares derrière moi.

Un verre de vin rouge m’attendait à ma place, de même qu’une assiette de légumes cuits à la vapeur. Je pris une gorgée de vin avant de lui répondre.

— Quoi donc ?

— De ne plus être la seule blonde ici, dit Ember.

Je ne savais pas exactement ce qu’elle voulait dire, mais je me hérissai légèrement.

— Elle n’est pas la seule. Sa mère est blonde elle aussi, lui rappela Tilda.

— À vrai dire, ça fait du bien, reconnus-je en posant mon verre sur la table. Je passe un peu plus inaperçue.

Je jetai un coup d’œil aux Skojares. Certains étaient presque albinos, avec une peau de porcelaine et des cheveux platine, tandis que d’autres avaient un teint beige pâle et des cheveux dorés, semblables à ceux de ma mère et moi. Il suffisait de jeter un coup d’œil à la ronde dans la salle pour voir un arc-en-ciel de trolls.

Les Kanins avaient le teint le plus sombre de tous les trolls, et même les Trylles, les Vittras et les Omtes avaient le teint plus pâle en comparaison. Je n’avais jamais pu me mêler aux Kanins, mais pour la première fois depuis longtemps, je ne faisais pas tache.

— Vraiment ? fit Ridley en inclinant la tête pour me regarder tandis que je baissais les yeux sur mon assiette pour piquer un morceau de brocoli. J’ai toujours cru que tu aimais te démarquer ?

— Ce n’est pas parce que je me démarque toujours que j’aime nécessairement cela, répondis-je d’une voix neutre.

— Je sais que tu les détestes, mais j’ai toujours adoré tes cheveux, dit Ember en tendant la main pour toucher une mèche de cheveux qui tombait de mon chignon. Ils sont beaux et ils te vont à ravir.

— Es-tu en train de la flatter ? Ce n’est pas un chat, Ember, fit Tilda en plissant le nez et en forçant Ember à baisser le bras.

En tant que traqueurs, nous étions les derniers servis. Nous venions à peine de recevoir notre deuxième plat — un ragoût de courge censé être servi chaud et épais, mais qui avait eu le temps de refroidir et qui avait été délayé à l’eau — que les rois et les reines avaient terminé leur repas.

Le roi Evert se leva et fit tinter son verre pour attirer l’attention de tous. Les bavardages s’interrompirent, et on n’entendit plus que le raclement des chaises sur le parquet tandis que tout le monde se tournait vers lui.

La majeure partie de la salle était éclairée par des chandelles sur les tables, en plus des énormes lustres en fer qui pendaient du plafond. Nous pouvions voir, mais il faisait un peu sombre. Une ampoule électrique était suspendue au-dessus de la table principale, vive comme une torche, et quand le roi se leva, l’argent et les diamants sur sa grande couronne étincelèrent comme une boule disco. Il portait le costume blanc dans lequel il s’était marié et il me fit penser au prince charmant de Disney, avec nettement plus de bijoux et de parures, ce qui lui donnait une allure encore plus caricaturale que le dessin animé.

— Je tiens à vous remercier tous d’être venus ce soir, dit le roi Evert d’une voix forte pour qu’elle porte dans la salle de bal caverneuse. Je sais que certains d’entre vous viennent de loin pour être avec nous ce soir afin de célébrer avec ma femme et moi, et je vous remercie.

Je fus surprise de constater que je pouvais l’entendre étonnamment clairement malgré le fait que j’étais dans un coin.

— Je n’ai jamais été un très bon orateur, mais je sais que mon épouse aimerait vous dire un mot, continua-t-il en souriant et en faisant un signe en direction de la reine Mina, qui se leva.

Le corsage de sa robe blanche était recouvert de tant de diamants que je me demandais comment elle parvenait à bouger. Et c’était sans parler de ses bijoux. Son collier était serti de pierres énormes, et je n’aurais pas été surprise d’apprendre qu’il pesait plus de cinq kilos.

— Comme vient de le dire le roi, nous voulions vous remercier tous d’avoir accepté de vous joindre à nous, dit la reine Mina.

Elle avait une voix plus douce que celle du roi, mais elle parvint néanmoins à la projeter.

Je l’avais entendue s’adresser à la foule auparavant et j’avais fini par remarquer que lorsqu’elle parlait en privé, comme durant la réunion de jeudi, elle avait un accent kanin, mais lorsqu’elle parlait en public, devant une foule, elle prenait un accent britannique, comme si cela était plus approprié.

— Au fil des cinq dernières années, j’ai eu le plaisir d’être votre reine et la femme du roi Evert, dit-elle avec un large sourire, les mains croisées sur le ventre. Et je peux dire en toute franchise que ces cinq années ont été pour moi un plus grand bonheur que tout ce que j’avais pu m’imaginer. J’ai grandi à Iskyla, et quand j’étais plus jeune, je pouvais seulement rêver d’une vie comme la mienne, continua-t-elle. Pour ceux qui ne connaissent pas Iskyla, c’est un petit village kanin encore plus au nord que Doldastam. Incroyable, mais vrai, c’est encore plus isolé et froid qu’ici.

Les commentaires de la reine furent accueillis par quelques petits rires, particulièrement des Kanins qui connaissaient Iskyla. Je n’y étais jamais allée, comme la plupart des gens, mais d’après ce que j’avais entendu dire, il n’y avait même pas de commodités modernes comme l’électricité ou le téléphone. De plus, c’était dans la zone arctique.

— Mes parents sont morts alors que j’étais très jeune, mais j’ai toujours rêvé de quitter Iskyla. Je savais que j’étais destinée à quelque chose de grand, raconta la reine Mina. Puis, au beau milieu de l’hiver, il y a cinq ans de cela, on m’a invitée à un bal, ici même dans cette salle, comme plusieurs d’entre vous. Je ne m’attendais à rien.

Le bal auquel la reine Mina faisait référence rappelait l’histoire de Cendrillon, tout comme le reste de sa vie, apparemment. Le prédécesseur du roi Evert, son cousin Elliot Strinne, était mort subitement sans femme et sans héritier. Sa mort avait donné lieu à un échange passionné entre les membres de la royauté, et certains avaient fait pression pour que la jeune nièce d’Elliot prenne le trône, mais le chancelier avait finalement décidé que le jeune Evert, qui avait alors vingt-trois ans, était plus en mesure de régner qu’une enfant.

Après dix ans de règne, le roi Evert n’ayant toujours ni femme ni héritier, les dirigeants avaient commencé à s’inquiéter. Ils ne voulaient pas causer d’agitation, comme cela s’était produit après la mort d’Elliot, et ils avaient donc organisé un bal où toutes les femmes qui représentaient un bon parti étaient venues rencontrer le roi. C’est ainsi que Mina avait fait la connaissance d’Evert.

— Cette nuit fut comme un conte de fées, dit Mina en souriant et en touchant l’épaule de son mari. Dès l’instant où mon regard s’est posé sur lui, je suis tombée amoureuse. Heureusement pour moi, c’était réciproque. Quatre petits mois plus tard, nous étions mariés. Et depuis, chaque jour est le plus beau jour de ma vie. Je ne peux qu’espérer que les cinq prochaines années de mariage seront tout aussi magiques que les premières.

Elle adressa un sourire radieux au roi Evert en le regardant avec tant d’adoration que c’en était presque gênant à regarder.

— Je suis heureuse de t’avoir trouvé, mon amour, ajouta-t-elle doucement, presque trop bas pour que nous puissions l’entendre.

Comme son discours semblait terminé, la foule se mit à l’applaudir chaleureusement, et elle nous sourit avant de s’asseoir à côté de son mari.

— Elle ment, dit Ridley en applaudissant sans conviction. Elle ne l’aime pas.

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda Ember.

Il secoua la tête et se remit à remuer sa soupe froide maintenant glacée à l’aide de sa cuillère.

— Personne ne peut aimer autant quelqu’un.

— C’est pourtant toi qui me parlais du véritable amour, hier soir, dis-je, surprise par l’amertume de ma voix.

— Vraiment ? fit-il en levant la tête pour me regarder un instant tandis que je baissais rapidement les yeux pour me concentrer sur ma soupe. Je me souviens d’avoir parlé de me ranger, mais je n’ai rien dit sur le véritable amour.

— C’est la même chose, marmonnai-je.

— Je ne sais pas, dit Ember. Certaines personnes peuvent vraiment s’aimer autant. Je crois que le roi et la reine des Trylles s’aiment beaucoup.

— Je ne dis pas que les gens ne tombent pas amoureux. Ça arrive tout le temps. Mais ça, dit Ridley en faisant un signe en direction de la table où le roi Evert et la reine Mina étaient assis, c’était de la comédie.

— Je crois que tu as raison, dit Tilda, parlant des membres de la royauté d’une façon qui ne lui était pas coutumière.

Je la regardai d’un air surpris, mais elle haussa une épaule en prenant une gorgée d’eau.

— Quoi ? dit-elle. Il a raison. Elle venait d’un petit village et elle avait des idées de grandeur. En épousant un homme riche de la famille royale, elle a obtenu tout ce qu’elle désirait.

— C’est exactement ce que je dis, fit Ridley en s’adossant, un petit sourire satisfait sur le visage.

Comme Tilda donnait rarement son opinion sur ce genre de sujets, c’était pour lui une aubaine de l’avoir de son côté.

— Eh bien, tant mieux pour elle, dis-je avec désinvolture.

— Tant mieux pour elle ? fit Ember en riant. Tu crois que c’est bien qu’elle escroque le roi ?

— Elle ne l’escroque pas, la corrigeai-je. Il avait besoin d’une belle femme pour porter son enfant et il a eu ce qu’il voulait. Enfin, il n’a toujours pas d’enfant, mais elle est encore jeune. Elle voulait une meilleure vie et elle a eu ce qu’elle voulait. Elle ne l’a peut-être pas obtenu comme nous l’aurions fait, mais cela ne change rien.

— En ferais-tu autant ? demanda Ridley. Te marierais-tu avec quelqu’un que tu n’aimes pas pour faire avancer ta carrière ou pour avoir une meilleure vie ?

— Non, bien sûr que non, dis-je.

— Et te marierais-tu avec quelqu’un que tu aimes ? demanda-t-il.

Je pouvais sentir le poids de son regard sur moi, mais je préférai vider mon verre de vin à grandes gorgées.

Avant que je puisse répondre, le roi Evert annonça que le temps était venu de danser, et des serveurs vinrent débarrasser les tables et les déplacer afin de libérer l’espace pour permettre aux invités de danser.

Puis, je n’eus plus le temps de m’inquiéter des questions de Ridley ni de ses yeux, qui semblaient me transpercer. Je dus me dépêcher pour aider les serveurs à emporter les assiettes avant d’aider les autres traqueurs à empiler les chaises et à pousser les tables contre les murs de la salle.

C’était mieux ainsi, parce que je n’avais pas la moindre idée de ce que j’aurais pu répondre.

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