Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre trente-cinq

TRENTE-CINQ

* * *

Susceptibilité

 

O ù est-elle ? hurla le roi Mikko de sa voix grave, qui résonna comme un coup de tonnerre terrifiant.

Tove se couvrit les oreilles. Je ne pouvais pas le lui reprocher.

Le roi se tenait à une extrémité de la table, aux côtés de Lisbet, qui lui frottait le dos pour tâcher de le calmer. Le prince Kennet était assis près du roi, mains jointes devant lui. Sous son menton, ses branchies s’ouvraient brusquement chaque fois qu’il inspirait.

Ridley, Tove, Bain et moi étions assis plus loin, tres saillant tous sous la colère du roi, qui avait les poings fermés et la mâchoire serrée alors qu’il nous lançait des regards furieux de ses yeux bleu glacial.

— Ils refusent de parler, dis-je calmement, constatant que personne n’osait ouvrir la bouche. Nous les avons enfermés dans le donjon mais, pour l’instant, Konstantin refuse de parler sans garantie d’immunité.

— Garantie d’immunité ? répéta Mikko d’un ton moqueur. Il l’a probablement tuée ! Pourquoi lui offrirais-je l’immunité ?

— Mon roi, Linnea est peut-être toujours vivante, raisonna Lisbet. Nous devons faire ce qui s’impose pour la retrouver.

— Bent Stum est fort, mais il n’est pas très intelligent, dit Tove. Je l’ai roué de coups pour pouvoir le maîtriser et le ramener jusqu’ici. Je ne crois pas qu’il pourra le supporter encore longtemps. Les Omtes ne sont pas reconnus pour leur endurance ou leur loyauté.

— Vous croyez qu’il nous dira où se trouve ma reine ? demanda Mikko.

Tove soupira, réticent à l’idée de promettre quoi que ce soit, puis il se tourna vers Ridley et moi pour solliciter notre soutien.

— Les Omtes sont têtus, dit Ridley en choisissant ses mots avec soin. Bent semble avoir tous les traits des Omtes.

— Pouvez-vous le faire parler ? fit Mikko en haussant le ton.

Tove tressaillit.

— Nous ferons de notre mieux, mais nous ne pouvons rien vous garantir, dit Ridley.

— Tout ce que je veux, c’est retrouver ma femme et voir ceux qui l’ont enlevée pendus, gronda Mikko. Je vous ai fait venir pour que vous nous aidiez, et c’est maintenant que vous me dites que vous n’êtes pas certains de pouvoir le faire ?

— Non, ce n’est pas ce que nous disons, interrompit Bain en levant les mains.

— Trouvez-la, pour que je puisse punir ceux qui lui ont fait du mal. Sinon, je vais vous le faire payer, hurla Mikko en frappant la table si durement du poing que le bois se fendit.

Lisbet voulut lui dire quelque chose, mais le roi Mikko l’ignora et sortit de la salle en coup de vent. Nous restâmes assis en silence pendant quelques instants, puis Kennet soupira en se levant.

— Je vais aller voir mon frère, dit-il avant de sortir lui aussi.

— Le roi est simplement inquiet, dit Lisbet pour excuser l’accès de colère de Mikko. Nous le sommes tous.

— C’est compréhensible, dit Bain.

Lisbet inspira profondément, et les larges saphirs de son collier se soulevèrent sur sa poitrine. Elle joignit ensuite les mains sur son ventre. Elle fixait un point dans l’eau, au-delà du dôme de verre derrière nous. Le soleil de l’après-midi brillait haut dans le ciel, rendant l’eau plus claire qu’elle ne l’était ce matin.

Un petit poisson passa près du panneau de verre, puis un énorme maskinongé surgit de l’obscurité pour l’attaquer, plongeant ses dents acérées dans sa chair tandis qu’un petit nuage de sang se répandait dans l’eau. Le maskinongé disparut dans les profondeurs pour dévorer sa proie.

— Je sais que pendant que vous êtes ici, dans notre royaume, vous êtes censés respecter les lois de notre roi, dit Lisbet. Il a très clairement énoncé ses attentes. Il ne veut pas qu’on offre à Konstantin ou à Bent la possibilité que leurs crimes restent impunis. Et bien que je partage ses sentiments à cet égard, la justice est secondaire en ce qui me concerne, continua Lisbet en posant son regard sur nous. Le retour de Linnea est mon unique priorité. Je veux que vous fassiez tout ce que vous pouvez pour les pousser à nous révéler où elle se trouve. Faites le nécessaire pour retrouver ma petite-fille.

Après nous avoir transmis ses instructions, Lisbet nous adressa un mince sourire, avant de quitter la salle pour nous laisser discuter de la suite des événements. Bain était réticent à l’idée de désobéir aux ordres du roi, mais nous convînmes que si nous parvenions à trouver Linnea, le roi fermerait probablement les yeux sur notre insubordination.

Comme Bain hésitait, Ridley et moi proposâmes d’interroger Konstantin et Bent en premier. Nous pouvions opter pour la stratégie du bon et du mauvais policier ; Ridley et moi serions le bon policier, et Tove jouerait le rôle du mauvais policier, étant donné qu’il avait déjà passablement amoché Bent.

Les gardes du roi avaient tenté d’interroger Konstantin et Bent, mais la garde des Skojares n’était pas aussi bien formée que celle des autres tribus. La tribu des Skojares était petite, isolée et paisible. Les Skojares n’employaient pas d’enfants échangés ou de traqueurs, et ils interagissaient rarement avec les autres tribus. Leur garde était donc sous-développée et légèrement indolente, puisqu’il était inutile de faire mieux.

Et maintenant, avec cette véritable crise, la garde avait astucieusement remis la responsabilité de l’enquête à Ridley, Tove, Bain et moi, puisque nous avions plus d’expérience avec les criminels.

Malgré un taux de criminalité bas, la tribu des Skojares possédait un donjon de qualité supérieure, sous le fond du lac. Toute tentative d’évasion aurait nécessité de défoncer les murs de béton, puis de creuser un tunnel de trois mètres dans la terre avant de remonter à la surface du lac. Un escalier en spirale rouillé menait au petit tunnel humide qui reliait le donjon au palais.

De l’eau s’écoulait de fissures dans le tunnel, et la plupart des pierres étaient glissantes à cause de l’eau et de la moisissure. Le tunnel était faiblement éclairé par des lanternes, de même que le donjon, qui était plutôt petit, ne comptant que quatre cellules munies de lourds barreaux de fer.

Konstantin était assis par terre, le dos contre les barreaux et la tête penchée en avant. Après l’avoir capturé, je lui avais donné son jean et son t-shirt noir pour qu’il ne soit pas enfermé nu. Les barreaux rouillés avaient laissé des marques sur son t-shirt.

La cellule de Bent se trouvait en face. Bent était étendu sur la planche de bois qui servait de couchette, sous un drap. Les cellules étaient austères, avec des murs en pierre et des toilettes en métal dans un coin.

— Debout, dit Ridley en donnant un coup de pied dans les barreaux derrière Konstantin, qui leva enfin la tête. Nous sommes venus vous interroger.

— Pas la peine d’essayer de réveiller Bent, dit Konstantin sans nous regarder et sans se lever. Il ne se réveillera pas.

— Que veux-tu dire ? demandai-je en me tournant vers la cellule de Bent. Bent ? Bent ! Debout, Bent.

Comme Bent restait immobile, je m’approchai de sa cellule et pressai mon visage contre les barreaux pour mieux le regarder. Je l’appelai de nouveau par son nom et je remarquai soudain une tache sombre sur son drap. Les lanternes éclairaient peu, juste assez pour voir que la tache était rouge.

— Ridley, va chercher les clés, dis-je.

— Pourquoi ? demanda-t-il en s’approchant.

— Va chercher les clés, lui ordonnai-je.

Il obéit et partit dans le couloir au pas de course.

Sur l’un des murs du tunnel, il y avait un long bâton muni d’un crochet à une extrémité, qui devait servir à tendre des objets aux prisonniers, ou peut-être à donner un petit coup à un détenu indiscipliné qui refusait de sortir du lit.

Je pris le bâton et l’inclinai de façon à accrocher le bord de la couverture de Bent. Je l’appelai par son nom en lui disant qu’il valait mieux pour lui qu’il arrête de faire le malin, mais il ne répondit pas. Je tirai sur la couverture et je compris immédiatement pourquoi il restait muet.

Bent fixait le plafond, les yeux grands ouverts. Une large entaille irrégulière traversait sa gorge. En voyant les fers tordus dans sa main, je devinai qu’il s’était ouvert la gorge à l’aide de l’extrémité pointue et rouillée de ses menottes, mais la tâche n’avait certainement pas dû être facile. Le sang s’écoulait toujours de la blessure fraîche, mais il n’y avait plus rien à faire. Bent Stum était mort.

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