Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre vingt-sept

VINGT-SEPT

* * *

Aurore boréale

 

J ’essayais toujours de mettre de l’ordre dans mes idées après ma conversation avec mon père en rentrant chez moi dans l’obscurité. L’air était frais et mon visage, transi. J’enfonçai mes mains plus profondément dans mes poches. La lune avait commencé à décroître, mais elle était toujours lumineuse et presque pleine, illuminant le ciel clair.

Il était assez tard pour que la route pavée soit déserte. Même les poules et les chèvres qui rôdaient souvent dans le quartier étaient rentrées pour la nuit. J’entendis l’écho de bruits de pas sur la pierre, provenant d’une rue transversale, mais je n’y prêtai pas attention. J’étais perdue dans mes pensées, occupée à essayer de trouver la pièce manquante du casse-tête de Konstantin.

— Tu ne me vois pas assez souvent à ton goût, alors tu as décidé de me suivre partout ? fit la voix de Ridley.

Je levai les yeux et le vis s’avancer vers moi en me souriant du coin des lèvres.

— Quoi ? fis-je, surprise, avant de comprendre qu’il blaguait et de lui retourner son sourire en montrant du doigt d’où j’arrivais. Non, je revenais seulement de la maison de mes parents, dis-je.

— Ça me semble plausible, dit-il en arrivant près de moi. Je peux t’accompagner ?

— D’accord, répondis-je en haussant les épaules, avant de me remettre en marche en direction du nord pendant qu’il m’emboîtait le pas. Nous allons devoir nous séparer bientôt, cependant. Tu habites à l’ouest et moi, à l’est.

— Nous nous pencherons sur ce problème en temps voulu. Pour l’instant, profitons du moment que nous passons ensemble, dit-il simplement.

Nous marchâmes en silence pendant un moment. J’aurais aimé que ce silence entre nous soit aussi agréable qu’avant. Mais désormais, ce silence me semblait lourd, rempli de secrets que je préférais taire.

— Tu ne vas pas m’accuser de te suivre ? demanda enfin Ridley, qui était à la traîne.

Je ralentis pour le laisser me rattraper.

— Non, j’ai supposé que tu revenais de chez Juni, répondis-je en fixant les cailloux qui crissaient sous mes bottes, ce que je m’efforçais de ne pas croire.

— En effet, reconnut-il. Tu ne l’aimes pas beaucoup, hein ?

— Si, je l’aime bien, dis-je, probablement avec un peu trop d’empressement et d’enthousiasme, en me disant qu’il était préférable de donner cette réponse plutôt que de révéler à Ridley ce que je ressentais vraiment. Elle est formidable, et c’est sans aucun doute la personne la plus gentille que je connaisse. Pourquoi ne l’aimerais-je pas ?

— On dirait plutôt qu’elle t’agace.

— C’est involontaire. Elle ne m’agace pas, dis-je en le regardant et en m’efforçant de lui adresser le plus grand sourire dont j’étais capable. Elle est géniale. Je suis heureuse pour toi. Pour vous deux.

— Merci, dit-il avec aussi peu de conviction que moi.

— Mais…

Je sentis une boule grossir dans ma gorge, suffocante, et pourtant je continuai à parler en sachant que je n’aurais pas dû poser la question que j’avais en tête.

— Pourquoi elle ? demandai-je en sentant mon cœur se serrer à l’instant où je prononçai ces mots, alors que j’aurais mieux fait de ne rien dire du tout.

— Comment ça, « pourquoi elle » ? demanda Ridley.

— Tu as fréquenté tant de filles pendant si longtemps, et quand je parle de « fréquentations », j’utilise le mot au sens large, dis-je en m’efforçant de trouver un moyen d’exprimer ma pensée. Il y a eu une série de filles que tu n’as vues qu’une fois ou deux, et je comprends que Juni est parfaite…

Je m’interrompis, me rendant soudainement compte que Juni était effectivement formidable.

— Je veux dire, elle est vraiment parfaite, mais…, dis-je enfin. Je ne sais pas. Je ne sais même plus ce que je voulais dire.

Ridley ne répondit pas immédiatement, et son silence me rendit encore plus nerveuse. Mon cœur s’était mis à battre follement, et je commençais à me sentir faiblir. Pourquoi avais-je posé cette question ? Pourquoi ne pouvais-je pas simplement oublier les sentiments que j’éprouvais pour Ridley ? Pourquoi était-ce si difficile de ne pas vouloir ce qu’il m’était impossible d’obtenir ?

— Les choses ont changé, dit-il enfin. Je vieillis et je n’ai plus envie de courir les jupons comme avant. J’ai compris que je n’en avais plus envie. Je ne veux pas être ce genre d’homme et j’en ai assez de vivre comme un enfant qui ne se soucie de rien. Je me soucie des autres, j’ai des responsabilités et j’ai envie d’une relation avec une fille.

— Je comprends, dis-je sans savoir si j’en étais vraiment convaincue, souhaitant seulement mettre fin à cette conversation et passer à un autre sujet, moins terrifiant, moins douloureux.

— Vraiment ? J’espère m’être bien exprimé. J’ai parfois tendance à radoter.

— Je l’avais compris il y a longtemps, dis-je d’un ton léger pour faire une blague, sans trop savoir si c’était réussi.

Nous nous tûmes, puis nous arrivâmes enfin à un embranchement. Une petite boutique de friandises, dans un bâtiment de forme triangulaire, servait à diviser la rue en deux. Un embranchement menait à l’ouest, où se trouvait la maison de Ridley, et l’autre à l’est, où je vivais dans mon appartement au-dessus de l’écurie.

— Nous y voilà, dis-je en m’arrêtant et en me retournant pour le regarder, croyant que c’était grossier de simple ment m’en aller sans rien dire, même si j’en avais vraiment envie.

Ridley regarda autour de nous, comme s’il s’attendait à trouver quelque chose d’exceptionnel.

— Où sommes-nous ?

— À l’endroit où nos chemins se séparent, dis-je en lui montrant l’embranchement.

— Pourquoi se séparer ici ? Pourquoi ne pas continuer à marcher ensemble dans cette direction ? fit-il en montrant du pouce la route qui menait vers sa maison.

— La route se sépare ici, et si je vais dans cette direction, je m’éloignerai de chez moi.

— Dans ce cas, j’irai dans cette direction, proposa-t-il en montrant la route menant à mon appartement.

— Tu t’éloignerais de chez toi, dis-je en secouant la tête.

— Peut-être ai-je envie de m’éloigner de chez moi. Peut-être ai-je envie de faire un détour, dit-il en souriant, mais avec un regard sérieux. Serait-ce vraiment mal si je vou lais passer encore quelques minutes en ta compagnie ?

— Ce n’est pas mal, c’est…

Je m’interrompis en voyant des couleurs chatoyantes sur son visage et je me tournai en levant les yeux vers le ciel, où une aurore boréale dansait.

— Regarde, dis-je.

Des vagues de couleur oscillant entre le bleu vif et le violet illuminaient le ciel en arcs sinueux. Les étoiles étincelaient comme des diamants contre le velours du ciel indigo tandis que les vagues palpitantes s’étendaient somptueusement dans le ciel.

— Waouh ! murmura-t-il.

— C’est à couper le souffle, dis-je en levant des yeux ébahis vers le ciel, où les couleurs éblouissantes dansaient dans le ciel clair. Je ne me lasse jamais de voir une telle beauté.

— Oui, je vois ce que tu veux dire, fit Ridley.

Il avait parlé d’une voix grave et sérieuse qui me fit tourner la tête, et je vis qu’il me regardait déjà.

— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je, soudainement troublée par la gravité de son expression.

— Tout à l’heure, tu m’as demandé « pourquoi elle ? » ; ne serait-ce pas plutôt « pourquoi pas moi » ? dit-il tandis que l’aurore boréale illuminait son visage et son regard intense.

— Non, non, répondis-je en évitant son regard et en passant une main dans mes cheveux. Je ne t’aurais jamais posé une telle question, dis-je en déglutissant avec difficulté. Je sais pourquoi tu ne m’as pas choisie.

— Pourquoi ne t’ai-je pas choisie ?

— Parce qu’il ne faut pas, dis-je en le regardant enfin dans les yeux et en m’efforçant de lui sourire, malgré la douleur lancinante dans ma poitrine. Il y a un million de raisons pour expliquer pourquoi tu ne m’as pas choisie, et tu les connais toutes. Et tu… tu ne veux même pas de moi, de toute façon.

Il me sourit, incrédule.

— Je désire t’embrasser depuis le tout premier jour où je t’ai rencontrée. Mais je savais que tu ne m’aurais jamais laissé faire.

— Comment peux-tu le savoir, si tu n’as jamais essayé ? lui demandai-je, soudainement trop nerveuse pour respirer, terrifiée à l’idée de ce qui pouvait arriver.

Pendant un instant, il me dévisagea en silence, et je souhaitai être partie de chez mes parents cinq minutes plus tôt, ainsi je n’aurais pas croisé Ridley et je ne serais pas en train de jouer à ce jeu stupide avec lui, à prétendre que nous nous aimions ou que nous pourrions un jour être ensemble. Je savais que c’était impossible, et il le savait tout aussi bien. Il aurait donc été préférable qu’il s’en aille, tout simplement, qu’il se retourne et qu’il me laisse là, seule, mais mon cœur palpitait douloureusement dans ma poitrine, le suppliant de m’embrasser.

Et juste au moment où j’étais certaine qu’il ne m’embrasserait pas, au moment où j’étais sur le point de tourner les talons et de m’éloigner, honteuse, il s’approcha. Ses lèvres étaient froides contre les miennes. Il plongea les doigts dans mes cheveux pour m’attirer à lui. Sa barbe naissante érafla mes lèvres et mes joues, mais je ne m’en souciai pas, j’aimais ce contact. J’aimais tout de lui, son toucher, sa force.

J’entourai son cou de mes bras et j’enfonçai mes mains dans ses cheveux, qui étaient plus longs et plus épais que je ne l’avais cru. Je sentis les boucles sur sa nuque s’enrouler autour du bout de mes doigts.

Il était fort, plus fort que je ne l’aurais cru. Il entoura ma taille de ses bras pour me serrer si fort contre lui que j’arrivai à peine à respirer. Mais je m’en moquais. Je ne voulais plus respirer. Je voulais seulement l’embrasser pour toujours, le goûter sur mes lèvres, le sentir contre moi.

Puis, il s’interrompit pour reprendre son souffle, sans éloigner son visage du mien.

Soudain, tandis que mes poumons se remplissaient d’air, je pris conscience de ce que je venais de faire. Je relâchai mon étreinte pour faire un pas en arrière, même si cela me peina un peu.

Ridley resta là, les bras ballants, et il me regarda m’éloigner.

— Je dois partir, dis-je, ne sachant pas quoi dire d’autre.

Je tournai les talons et je m’enfuis aussi vite que mes jambes pouvaient me porter, aussi loin de Ridley que possible.

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