Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre trente et un
TRENTE ET UN
* * *
Grandes eaux
L ’intérieur du palais semblait fait de glace. De nombreux murs étaient en verre givré de près d’un mètre d’épaisseur. Le verre avait une légère teinte bleutée et avait été opacifié au sablage. Les autres murs étaient recouverts de papier peint bleu argenté dont le motif faisait penser à du givre.
Les parois en verre du grand hall spacieux avaient la forme de vagues, nous donnant l’impression de nous tenir au centre d’un tourbillon. Le plancher était fait de grands panneaux de verre qui nous permettaient de voir la piscine en contrebas.
— Regarde ça, chuchota Ridley en pointant du doigt une fille en maillot de bain qui nageait.
Le valet de pied qui nous avait accueillis nous avait laissés ici pour aller chercher le roi, ce qui nous permit d’admirer le magnifique décor inhabituel du palais des Skojares.
— Heureuse que vous ayez accepté de venir, dit une femme en nous tirant de notre admiration.
Elle s’approcha de nous, suivie par la traîne de son élégante robe couleur saphir. Elle esquissa un mince sourire dont l’éclat n’atteignit pas le bleu glacial de ses yeux. Sa peau de porcelaine s’était couverte de délicates rides avec l’âge, et je devinai qu’elle était dans la soixantaine, même si elle avait gardé toute la beauté qui faisait assurément son charme dans sa jeunesse.
— Nous sommes très heureux de vous aider, dit Ridley.
— Et vous êtes ? demanda-t-elle en se tournant vers Ridley pour le fixer du regard.
— Ridley Dresden, je suis le rekteur de la tribu des Kanins.
— Hum, dit-elle en nous toisant un moment, avant de pousser un long soupir résigné. Je suis la marksinna Lisbet Ahlstrom, grand-mère de la reine Linnea.
— Nous sommes désolés de la tournure des événements et nous ferons de notre mieux pour vous aider à la retrouver, dis-je.
Lisbet posa son regard sur moi.
— Vous devez être Bryn Aven. Vous ressemblez beaucoup à votre mère, dit-elle en souriant, mais le ton de sa voix me laissait croire que ce n’était pas un compliment. Runa était ma nièce, dit-elle. Elle l’est toujours, évidemment, mais il y a tant d’années qu’elle est partie que j’ai pris l’horrible habitude de parler d’elle au passé.
— Je comprends, dis-je d’un ton neutre.
— Enfin, passons aux choses sérieuses, dit-elle tandis que son sourire se contractait, trahissant la tristesse qu’elle s’efforçait de masquer. Linnea est ma petite-fille. Elle a perdu ses parents dans un tragique accident il y a onze ans. Je l’élève depuis. Elle est tout ce que j’ai, ajouta Lisbet tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, qu’elle chassa en clignant.
— Savez-vous où elle pourrait être allée ? demanda Ridley. Y a-t-il quoi que ce soit qui ait pu laisser croire qu’elle était malheureuse ou qu’elle voulait partir ?
Une porte massive en bois s’ouvrit brusquement à l’autre extrémité du hall et heurta lourdement le mur, et le roi Mikko s’avança vers nous d’un pas rapide, accompagné de son frère, Kennet. Comme Lisbet, Kennet était vêtu d’une tenue de cérémonie, un costume gris fait d’un tissu qui me fit penser à la peau d’un requin.
Mikko, pour sa part, était dans un état épouvantable. Un pan de sa chemise, dont les quelques boutons du haut étaient défaits, était sorti de son pantalon, et sa veste n’était pas assortie à son pantalon. Il n’était pas rasé, il avait les yeux rouges, et ses cheveux étaient en bataille.
— Vous devez retrouver ma femme, insista-t-il d’une voix grave.
Kennet posa une main sur son épaule, cherchant à calmer son frère.
— Ils sont là pour nous aider, lui dit Lisbet du même ton qu’elle aurait pris avec un enfant effrayé. Mais ils viennent tout juste d’arriver.
— Elle est…, commença Mikko en secouant la tête, puis en me lançant un regard paniqué, implorant. Quelque chose de grave est arrivé. Elle ne serait pas partie comme ça, sans rien dire. Vous devez la retrouver avant…
Sa voix s’étrangla, et Lisbet passa un bras autour de ses épaules.
— C’est très difficile pour le roi, dit Lisbet. Il vaudrait peut-être mieux que je l’emmène s’allonger pendant que le prince vous communique tous les détails.
— Je veux vous aider, insista Mikko, mais Lisbet le tira en arrière sans difficulté, même si le roi était beaucoup plus grand et fort qu’elle.
— Vous devez vous reposer. Cela nous sera d’une grande aide, dit Kennet à son frère d’un ton rassurant.
Il observa Lisbet emmener Mikko, puis il se tourna vers nous quand ils eurent disparu par la porte d’où le roi avait surgi.
— Le roi semble encaisser très durement le coup, commenta Ridley.
— Je suis un peu surprise de le voir faire preuve d’autant d’intensité, dis-je en choisissant mes mots avec soin. La dernière fois que je l’ai vu, il m’avait semblé un peu… distant.
— Mon frère est un homme compliqué, dit Kennet en m’adressant un sourire entendu.
— Que s’est-il exactement passé avec la reine ? demanda Ridley. Que savez-vous sur sa disparition ?
— Samedi soir, le roi et la reine se sont retirés dans leurs appartements, expliqua Kennet. Comme Linnea n’arrivait pas à dormir, elle a dit au roi qu’elle descendait à la piscine. Le roi est allé se coucher et, quand il s’est réveillé, à trois heures du matin, il a constaté que la reine n’était pas revenue. Il a alerté les gardes, qui ont commencé les recherches. On ne l’a pas revue depuis, raconta Kennet, avant de hausser les épaules, impuissant.
— Nous aimerions nous entretenir avec les gardes qui ont mené les recherches, si c’est possible, dit Ridley.
— Absolument, fit Kennet avec un petit signe de tête. Nous organiserons une réunion pour vous informer de tous les détails dès que les autres arriveront.
— Les autres ? lançai-je.
— Oui. Les Trylles ont offert d’envoyer de l’aide également, et leurs agents devraient arriver sous peu, dit Kennet d’une voix morne tandis qu’une lueur traversait ses yeux bleus. Nous vous sommes très reconnaissants d’être venus. Je ne sais pas ce que nous aurions fait sans vous.
— Nous sommes toujours heureux d’aider nos alliés, dit brusquement Ridley, s’attirant un regard de Kennet.
— Je suis certain que la route a été longue, dit Kennet, dont l’expression devint soudainement joviale. Je vais vous montrer vos chambres. Vous pourrez vous reposer et vous changer. Dès que les agents des Trylles arriveront, nous pourrons tenir la réunion.
— Ne serait-il pas préférable de commencer les recherches immédiatement ? demanda Ridley. Que la reine soit partie de son propre chef ou qu’elle ait été enlevée contre son gré, les pistes s’effacent à mesure que le temps passe.
— Les Trylles doivent arriver d’ici une demi-heure, dit Kennet en souriant, mais d’un ton irrité. Les pistes n’auront pas disparu d’ici là. Du reste, c’est ce que le roi voulait, et je suis certain que vous savez obéir aux ordres du roi.
— Évidemment, dit Ridley en lui retournant son sourire.
— Bon. Suivez-moi, je vais vous montrer vos chambres, dit Kennet en se tournant vers moi.
Il tourna les talons, et nous le suivîmes dans le grand hall. Il nous raconta l’histoire du palais d’une voix morne. Le rez-de-chaussée se trouvait au-dessus de la surface de l’eau, tandis que les quartiers privés et la salle de bal se trouvaient sous l’eau. Le palais avait été construit de façon à ce qu’il soit possible d’accéder au lac en moins de cinq minutes de n’importe quelle pièce.
Nous descendîmes un escalier en colimaçon jusqu’au niveau inférieur, et je remarquai au passage que malgré la thématique marine récurrente, le palais des Skojares était décoré sensiblement comme les autres palais que j’avais vus. Une sculpture de Bernini se trouvait au centre de la grande salle au bas de l’escalier.
— Voilà Neptune et Triton, dit cavalièrement Kennet en passant devant la sculpture.
Les planchers étaient faits de dalles de marbre qui alternaient entre le blanc et le marine, tandis que les murs étaient recouverts du même papier peint qu’au rez-de-chaussée, d’un bleu brillant. Des lustres de cristal éclairaient le couloir menant aux chambres.
Nous arrivâmes à la chambre de Ridley, dont Kennet ouvrit la porte en lui faisant signe d’entrer, avant de s’éloigner. J’adressai un petit sourire à Ridley et je rejoignis Kennet, qui m’attendait devant la porte de ma chambre, à l’extrémité du couloir.
— Et voilà votre chambre, dit Kennet en m’ouvrant la porte tandis que j’entrais. Je vais vous laisser vous installer. Il y a une salle de bain de l’autre côté du couloir. Ma chambre se trouve dans l’autre aile du palais, expliqua-t-il en pointant du doigt le couloir. Vous pouvez demander aux serviteurs où me trouver. Si vous avez besoin de quelque chose, ajouta-t-il d’une voix grave, n’importe quoi, n’hésitez pas.
— Merci, dis-je.
Il m’adressa un sourire qui avait certainement fait défaillir de nombreuses femmes, mais comme je n’étais pas du genre à me pâmer, je lui rendis poliment son sourire.
Kennet partit en fermant la porte derrière lui, et j’inspectai ma chambre. Je constatai soudainement que l’idée de vivre dans un palais sous l’eau était beaucoup plus intéressante en théorie qu’en pratique. Les murs extérieurs étaient faits de verre courbé, et j’avais l’impression de me trouver dans un aquarium plutôt que dans une chambre luxueuse.
Le lit et les meubles étaient beaux, recouverts de soie et de velours bleu et argenté, mais les fenêtres donnaient sur le lac aux eaux sombres et boueuses. Je posai les mains sur le verre et levai les yeux vers la surface, où quelques rayons perçaient l’obscurité.
Des moisissures d’un vert foncé proliféraient sur le joint entre le panneau de verre et le cadre, ce qui expliquait l’odeur que j’avais remarquée dès que nous étions arrivés à ce niveau, une odeur qui me rappelait celle qui pouvait régner dans un vieux sous-sol humide.
Je remarquai une fuite près du plafond et une petite flaque d’eau qui s’était formée sur le sol. J’examinai le mur de plus près et vis que le papier peint avait déteint et gondolé à l’endroit où l’eau dégoulinait.
J’étais persuadée qu’à une certaine époque, le palais avait été magnifique, mais la richesse des Skojares s’était amenuisée avec le temps, de même que leur capacité à entretenir un palais de cette envergure. Comme la plupart des mem bres de la famille royale avaient des branchies, les Skojares n’étaient souvent pas en mesure d’échanger leurs enfants avec des enfants humains. Les humains pouvaient facilement accepter un enfant au mauvais caractère et aux habitudes étranges, mais un enfant doté de branchies bleues dans le cou ne passait pas inaperçu.
Si les membres de la famille royale voulaient renverser la situation et commencer à laisser des enfants skojares sans branchies parmi les humains, des enfants de roturiers, ces derniers finiraient par hériter de la richesse, ce que la noblesse n’était pas prête à accepter. Les titres et les rangs étaient déterminés par les capacités des individus. La plupart des Skojares munis de branchies faisaient donc partie de la royauté, et le système social stagnait.
Les Skojares qui naissaient avec des branchies étaient prisonniers de Storvatten, incapables de vivre ou de travailler parmi les humains, tandis que ceux qui naissaient sans branchies devaient faire le plus gros du travail. La pêche était la principale source de revenus des Skojares, et ceux qui n’avaient pas de branchies étaient forcés de s’occuper du commerce avec les humains. La famille royale survivait en imposant la population de façon déraisonnable. Ceux qui pouvaient quitter Storvatten pour trouver un emploi dans le monde des humains finissaient souvent par partir, et la population skojare n’avait cessé de décliner.
— Bryn ? fit Ridley en frappant à la porte avant de l’ouvrir. Ça va ?
— Oui, ça va, répondis-je en me tournant vers lui. Que penses-tu de tout cela ?
— Je ne sais pas, dit-il en s’étendant sur mon lit, les mains derrière la tête. C’était déplacé de la part du prince de te faire la cour alors que nous sommes censés chercher sa belle-sœur disparue.
— Il ne me faisait pas la cour, dis-je en lançant un regard mauvais à Ridley.
— Tu ne sais jamais reconnaître quand on te fait la cour, marmonna-t-il.
— Je dois reconnaître que le comportement de tout le monde m’a semblé un peu… déplacé, dis-je en m’asseyant sur le bord du lit. Quand j’ai vu le roi Mikko, la semaine dernière, il était distant et il nous a à peine adressé la parole. Et aujourd’hui, il est foudroyé ? dis-je en secouant la tête. Il y a quelque chose qui cloche.
OceanofPDF.com