Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre vingt-deux
VINGT-DEUX
* * *
Culpabilité
J e me figeai sur place. Je pouvais sentir sa poitrine contre mon dos, réchauffant ma peau à travers mon t-shirt mouillé. Je m’efforçai de me calmer pour qu’il ne puisse pas sentir mon cœur battre follement. Sa barbe me chatouillait la joue et le cou, et la peau rugueuse de sa main irritait mes lèvres. Il se dégageait de son corps une odeur de froid, comme la glace et la neige par une rude journée d’hiver.
— Je sais que tu penses à toutes sortes de manières de me tuer, murmura Konstantin à mon oreille, mais je tiens à te dire que ma mort ne mènera à rien de bon.
Je me relâchai dans ses bras. La lame glissa contre la peau de mon cou, sans toutefois s’y enfoncer. Il ôta sa main de ma bouche pour me prendre par la taille, avant que je ne m’effondre par terre. Le couteau était maintenant appuyé contre la chair tendre sous mon menton. Une coupure serait certainement douloureuse, mais pas mortelle.
D’un geste rapide, je me redressai d’un bond en rejetant la tête en arrière pour le frapper au visage. Il poussa un grognement, et je saisis son poignet pour le tordre jusqu’à ce qu’il laisse tomber son couteau. Il m’entourait toujours de son bras et il me serra plus fort. Je me penchai en avant, puis je me dégageai avant de le projeter en avant. Il tomba sur le dos, sur le lit.
Je m’emparai du couteau par terre, puis je sautai sur Konstantin. Je le serrai entre mes jambes et je posai la lame contre sa gorge. Il saignait de la lèvre, mais il esquissa un large sourire.
— Tu ne peux pas me tuer, dit Konstantin en étouffant un rire. Je suis le seul à savoir où se trouve Emma Costar.
— Comment l’as-tu trouvée ? lui demandai-je. Que lui veux-tu ?
Son sourire s’effaça, et une lueur de tristesse traversa son regard dur.
— J’ai bien peur de ne plus rien pouvoir faire avec elle.
— Que veux-tu dire ?
— As-tu déjà lu Des souris et des hommes ? me demanda Konstantin. Bent m’a toujours fait penser à Lennie. Il parle constamment des lapins, mais j’attribue cela à sa fascination pour les Kanins.
— Je tiens un couteau contre ta gorge et j’adorerais te voir mort, dis-je en appuyant la lame plus fort contre sa peau, qui se fendit légèrement. Tu aurais intérêt à répondre à mes questions.
— J’y répondrai. Mais tu devrais peut-être te demander d’abord où est mon compagnon. Je n’ai pas l’habitude de travailler seul.
Je levai la tête, détachant mon regard de Konstantin un bref instant. Je m’attendais à voir Bent dans l’ombre, mais il n’y avait personne. Konstantin avait simplement besoin d’un moment de distraction.
Il m’attrapa par les épaules et me fit basculer, me plaquant le dos contre le lit, puis il roula sur moi. Il m’agrippa les poignets et les immobilisa sur l’édredon blanc. Mes jambes étaient prisonnières sous son poids. Je tentai de me débattre, mais il ne broncha pas.
— Que veux-tu ? lui demandai-je en le regardant dans la pénombre. Pourquoi m’attendais-tu ici ? Pourquoi prendre ce risque, si tu as déjà enlevé Emma ?
— Je me souviens de toi, dit Konstantin en scrutant mon regard. Je suis désolé de ne pas m’être souvenu de toi sur le coup, mais maintenant je me souviens. Tu étais la jeune traqueuse courageuse qui voulait monter les échelons et devenir garde. Personne ne voulait te voir devenir garde, mais tu t’en moquais. Tu voulais y arriver.
Mon cœur se mit à battre très fort dans ma poitrine, et je ravalai ma colère, ce qui était assez facile, puisqu’il m’avait surprise en me révélant qu’il se souvenait beaucoup plus de moi que je ne l’aurais cru.
— Comment as-tu…, fis-je en plissant les yeux. Comment pourrais-tu le savoir ? Tu ne savais pas qui j’étais.
— Bien sûr que si. Tu étais la petite blonde. Tu te démarquais par ce simple trait, mais tu avais aussi l’habitude de te battre avec deux fois plus de fougue que les autres, dit-il en souriant. Et je te surprenais toujours en train de me regarder.
— Tu faisais partie de la garde, répondis-je calmement. Je regardais les Högdragens.
— Non, c’est moi que tu regardais. Tu me regardais comme si… comme si je ne pouvais rien faire de mal, dit Konstantin d’un ton mélancolique.
— J’étais jeune et stupide, dis-je en détournant le regard.
— Je suis désolé, dit doucement Konstantin. Pour ce qui est arrivé avec ton père.
Je le regardai brusquement pour lui lancer un regard noir.
— Pour ce qui est arrivé ? Tu as essayé de le tuer, grondai-je en tentant de me débattre, en vain.
— Bryn ! dit Konstantin d’une voix calme mais ferme. Arrête de combattre.
— Que me veux-tu ? m’écriai-je. Si tu veux me tuer, fais-le maintenant.
— Je n’ai pas l’intention de te tuer, dit Konstantin en poussant un soupir irrité. Je veux simplement…
Il baissa la tête un instant.
— Sais-tu vraiment ce que tu veux ? demandai-je.
— J’essaie de te protéger ! hurla-t-il, exaspéré.
J’eus un rire sinistre.
— Me protéger ? Pourquoi diable voudrais-tu me protéger ? Je veux te tuer, et tu veux me tuer. Tu as même dit à Ember que tu venais me chercher.
— Quoi ? Je n’ai jamais dit à qui que ce soit que je venais te chercher.
— Tu lui as demandé de dire « au lapin blanc d’être sur ses gardes », lançai-je en répétant les paroles d’Ember.
— Ce n’était pas une menace, dit Konstantin en secouant la tête. C’était un avertissement. Il faut tout arrêter.
— Arrêter quoi ? lui demandai-je, incrédule.
— Merde, maugréa-t-il.
Konstantin m’enleva le couteau et me relâcha. Je restai immobile, couchée sur le lit, pour mieux évaluer la situation avant de tenter ma chance. Konstantin était assis sur le bord du lit, dos à moi, couteau à la main. Il passa son autre main dans ses cheveux sombres.
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé avec ton père. Et pour tout ce qui se passe ici, maintenant, dit-il en secouant la tête. J’ai pris une décision il y a longtemps, et je tente toujours de remettre les choses en ordre, expliqua-t-il en me regardant par-dessus son épaule. Mais les choses se sont enclenchées ; il va y avoir beaucoup de victimes, et je ne veux pas que tu en fasses partie.
— Pourquoi ? lui demandai-je, sceptique, en me rele vant sur mes genoux. Pourquoi te soucies-tu de ce qui m’arrive ?
— Parce que tu as vu du bon en moi, répondit-il en se levant. Mais il vaudrait mieux m’oublier. Oublier tout ce qui s’est passé ici. Rentre à Doldastam… Non. Ne va pas à Doldastam. Disparais. Oublie les Kanins et tout le reste.
— Je n’ai pas l’intention d’oublier ma famille, mes amis et mon peuple, dis-je. Je ne peux pas simplement m’enfuir comme tu l’as fait. Et je n’ai pas l’intention de rentrer sans Emma Costar.
— Il vaudrait mieux pour toi de rentrer sans elle, dit Konstantin en se massant le front.
— Où est-elle, Konstantin ?
— Bent ne connaît pas sa force, répliqua Konstantin d’une voix triste.
— Qu’est-il arrivé à Emma ? Si tu lui as fait du mal, je…
— Cette conversation se déroulait pourtant très bien, grogna-t-il. Pourrait-on laisser tomber les menaces ?
— Pas si tu ne me dis pas où elle est.
— Je ne sais pas où Bent l’a laissée, mais tu n’aimerais pas ce que tu pourrais trouver, dit Konstantin d’une voix qui fit glacer mon sang dans mes veines.
— Tu l’as tuée, dis-je d’une voix tremblante tellement j’éprouvais de la difficulté à contenir ma rage. Sale fils de pute !
Je plongeai sur lui pour le frapper au visage. Je crois qu’il me laissa faire, me permettant de le frapper au visage et à la poitrine à quelques reprises, avant de m’attraper par les poignets. Je lui donnai ensuite un coup de pied dans le ventre, et il me tordit le bras dans le dos. Je tentai de le projeter, mais il me poussa en avant pour me plaquer contre le mur.
— Lâche-moi, grognai-je.
J’étais coincée entre Konstantin et le mur.
— Arrête, Bryn. Je ne peux pas revenir en arrière. Ce qui est fait est fait.
— Je vais te tuer, lui lançai-je sur un ton d’avertissement.
— Je m’efforce de mettre les choses en ordre. Je sais que tu ne me crois pas, mais je m’y efforce, souffla-t-il à mon oreille d’une voix pleine de regrets tandis que sa barbe effleurait ma joue.
Il me lâcha le bras, et je posai les paumes contre le mur, mais je ne me retournai pas. Je ne le combattis pas.
— Je sais que tu n’as aucune raison de me croire, mais je t’en prie, Bryn, tu dois me croire.
Je fermai les yeux. J’aurais aimé ne pas le croire, mais je le croyais, sans savoir pourquoi. Peut-être était-ce la sincérité de sa voix, ou peut-être était-ce en raison du fait qu’il aurait pu me tuer, mais qu’il ne l’avait pas fait. Peut-être encore était-ce à cause du souvenir de la bonté que j’avais perçue en lui quand j’étais plus jeune.
Je sentis son souffle rauque et chaud sur ma joue, sa main sur mon bras. Il ne me tenait pas vraiment fermement, mais son corps était appuyé contre le mien pour me tenir en place. Je pouvais parfaitement le repousser, mais je n’en fis rien.
— Je ne peux pas te laisser partir, dis-je.
— Je ne peux pas te laisser me suivre, dit-il doucement.
Je le regardai par-dessus mon épaule. Dans notre lutte, nous avions entrouvert les rideaux, et la lumière éclairait maintenant son visage, me permettant de voir clairement la douleur et le regret dans ses yeux gris orageux.
— Excuse-moi, Bryn, dit-il simplement.
Avant que j’aie le temps de lui demander pourquoi il s’excusait, je sentis une vive douleur à l’arrière de ma tête quand il me frappa avec le manche du couteau. Je perdis connaissance.
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