Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre trois
TROIS
* * *
Échangé
D oldastam, répéta Linus, comme il l’avait répété des centaines de fois au cours des deux derniers jours, mettant chaque fois l’accent sur une syllabe différente, pour tenter de reproduire ma prononciation.
J’avais loué une autre voiture, et il nous avait fallu faire plus de vingt heures de route de Chicago jusqu’à la station ferroviaire au Canada. Nous nous étions seulement arrêtés pour faire le plein d’essence et pour aller aux toilettes.
Avant de quitter Chicago, nous étions passés par ma chambre d’hôtel, où j’avais enfilé un jean et un t-shirt beaucoup plus confortables que mon uniforme. Je n’avais pas de vêtements pour Linus et je ne voulais pas risquer de retourner chez lui. À Winnipeg, nous nous étions arrêtés pour lui trouver une veste et un chapeau plus chauds, ainsi que des vêtements pour qu’il puisse retirer son uniforme.
Je ne savais pas si Konstantin et Bent travaillaient seuls ou avec d’autres, et je ne me sentirais en sécurité que lorsque nous aurions passé les murs de Doldastam. En fait, je me moquais de savoir s’ils travaillaient avec d’autres. La simple vue de Konstantin avait suffi à me mettre à cran.
J’avais eu beau tenter de lui parler d’une voix calme et de le combattre d’un air détaché, j’avais vomi immédiatement en arrivant à ma chambre d’hôtel. Le fait de tomber nez à nez avec l’homme qui hantait mes cauchemars m’avait mise dans tous mes états.
Mais quand j’étais en présence de Linus, je m’efforçais de me maîtriser et d’avoir l’air imperturbable. Je devais être vigilante pour le protéger, ce qui voulait dire que je devais rester calme. Je restais donc assise à côté de lui, bien droite, le regard fixé sur le paysage de l’autre côté de la vitre, le visage impassible.
— Est-ce que je prononce bien ? me demanda Linus.
Je sentis le poids de son regard sur moi ; il attendait une réponse.
— Oui, c’est bien ça, lui répondis-je avec un sourire forcé.
— C’est beau ici, dit Linus en pointant du doigt la vitre, où le paysage couvert de neige et ponctué d’arbres du Manitoba défilait à vive allure.
— Oui, c’est beau, dis-je.
— C’est ici que je suis né ? demanda Linus.
— Non, pas exactement ici. Nous sommes encore très loin de Doldastam. Mais, oui, tu es né ici.
— Je suis un enfant échangé, répéta Linus, toujours déconcerté. Je suis un Kanin et tu es une Kanine.
— Exact, dis-je en me disant que c’était plus simple que de le corriger.
J’étais une Kanine, en quelque sorte. Il avait déjà assez d’informations à digérer ; il était inutile de lui raconter l’histoire de ma vie.
S’il avait su ce que le fait d’être Kanin représentait, il aurait immédiatement pu voir que je n’en étais pas vraiment une, simplement en me regardant.
Linus avait les cheveux brun foncé, qu’il portait courts et avec du gel pour lisser ses boucles. Il avait les yeux de la même couleur que ses cheveux. Pour ma part, j’avais des cheveux blonds bouclés, qui me tombaient sur les épaules, et mes yeux étaient du même bleu que le ciel. Même la peau de Linus était plus foncée que la mienne.
Il avait quelques taches de rousseur sur les joues. Ce n’était pas un trait typique des Kanins, mais elles lui allaient bien. Linus avait un visage ouvert sur lequel on pouvait parfaitement lire toutes ses émotions. Son expression oscillait entre la stupéfaction et la profonde confusion, passant de l’une à l’autre à tout instant.
— Je suis un troll, dit-il en fronçant les sourcils.
La route avait été suffisamment longue pour me donner le temps de lui expliquer les grandes lignes de sa nouvelle vie, mais il n’avait pas encore complètement absorbé toute l’information. Cela demandait en général bien plus de temps, et c’est pour cette raison que je m’efforçais souvent de fréquenter longuement un enfant substitué, avant de lui révéler la vérité. C’était beaucoup plus facile pour eux de comprendre quand on leur donnait le temps de digérer l’information, au lieu de fracasser leur univers en une journée.
— J’ai toujours su que j’étais différent, dit-il en regardant par terre, le front plissé. Même avant que ma peau commence à changer de couleur. Quand le changement a commencé à s’opérer, j’ai d’abord cru que j’étais un genre de X-Men ou quelque chose comme ça.
— Désolée. Nous ne sommes pas des superhéros. Mais c’est quand même génial d’être Kanin, dis-je pour le rassurer.
Il me regarda, et je vis l’appréhension sur son visage se dissiper légèrement.
— Vraiment ?
— Eh bien, tu es un Berling.
— Un quoi ?
— Un Berling. C’est ton nom de famille.
— Non, mon nom de famille est…
— Ça, c’est le nom de ta famille d’accueil, dis-je en l’interrompant.
Plus vite il commencerait à couper les liens mentaux et émotifs avec sa famille d’accueil, plus facile ce serait pour lui d’accepter sa véritable nature.
— Tes parents s’appellent Dylan et Eva Berling. Tu es un Berling.
— Oh, je vois, dit-il en hochant la tête, comme s’il croyait qu’il aurait dû le savoir.
Il baissa les yeux.
— Pourrai-je revoir ma famille d’accueil un jour ?
— Peut-être, mentis-je pour éviter l’épineux problème, ne voulant pas être celle qui devait lui révéler qu’il ne verrait plus jamais les gens avec qui il avait passé les dix-huit dernières années de sa vie. Tu pourras en discuter avec ta vraie famille.
— Alors, qu’y a-t-il de génial à être un Berling ? demanda Linus.
— Eh bien, tout d’abord, tu es un membre de la royauté.
— Vraiment ? fit Linus, tout sourire.
Faire partie de la royauté paraissait toujours tellement plus excitant que ça ne l’était en réalité.
— Oui, dis-je en hochant la tête et en lui retournant son sourire. Ton père est un markis et ta mère est une marksinna, ce qui est l’équivalent kanin de « duc » et de « duchesse ».
— Je suis donc un markis ?
— Oui. Tu as une grande maison. Pas aussi grande que le palais, mais presque. Tu auras des serviteurs, des chevaux et des carrosses. Ton père est un des meilleurs amis du roi. Tu pourras participer à de grandes fêtes, fréquenter les plus belles filles du royaume, et tu seras très heureux.
— Donc, si je comprends bien, je viens de me réveiller dans un conte de fées ? demanda Linus.
— Oui, si on veut, dis-je en riant.
— Ça alors, dit-il en s’adossant. Es-tu une marksinna ?
— Non, répondis-je en secouant la tête. Je suis une traqueuse. Ce qui fait que je suis aussi différente de toi que nous sommes différents des humains.
— Donc, nous ne sommes… pas humains ?
— Non. C’est comme les couguars et les tigres, dis-je en utilisant l’analogie sur laquelle je comptais généralement pour expliquer la différence aux enfants échangés. Ce sont tous les deux des félins, et ils ont des traits similaires, mais ils sont différents. Un couguar n’est pas un tigre. Un Kanin n’est pas un humain.
— Mais nous sommes tout de même des individus de la même espèce, c’est bien ça ? demanda Linus, visiblement soulagé.
— Oui. En fait, c’est grâce à l’énorme similarité entre les humains et les trolls que nous pouvons substituer les enfants. Nous devons nous faire passer pour des humains.
— D’accord, dit-il en s’adossant.
Mon explication sembla le satisfaire pendant un moment, mais il finit par se redresser.
— Je comprends que je suis un enfant substitué, mais pourquoi ? demanda-t-il enfin.
— Que veux-tu dire ?
— Pourquoi mes véritables parents ne m’ont-ils pas élevé eux-mêmes ?
J’inspirai profondément. Jusqu’à présent, Linus ne m’avait pas posé cette question, et j’avais espéré qu’il n’aborderait pas ce point avant que nous arrivions à Doldastam. Les parents étaient tellement mieux placés que les traqueurs pour répondre à cette interrogation, particulièrement si l’enfant échangé avait d’autres questions du genre « Vous ne m’aimiez pas ? » ou « Comment avez-vous pu abandonner votre enfant ainsi ? », qui étaient des questions parfaitement légitimes.
Mais comme il m’avait posé la question, je supposai qu’il valait mieux lui répondre.
— Tout a commencé il y a longtemps, quand les humains disposaient d’écoles et d’hôpitaux plus avancés que les nôtres, lui expliquai-je. Notre taux de mortalité infantile était terriblement élevé. Les bébés ne survivaient pas, et quand ils survivaient, ils ne se développaient pas bien. Nous devions faire quelque chose, mais nous ne voulions pas abandonner nos coutumes pour nous mêler aux humains.
»Nous avons donc décidé de substituer nos enfants aux enfants humains. Nous enlevons un bébé humain, déposons un bébé kanin à sa place et laissons le bébé humain dans un orphelinat.
» D’autres tribus préféraient ramener l’enfant humain au village, croyant que ce bébé représentait pour eux une forme de monnaie d’échange pour la famille d’accueil si l’enfant échangé décidait de ne pas revenir. Mais cela se produisait rarement, et nous avons considéré que garder un enfant humain parmi nous, un humain ayant une connaissance approfondie de notre société, représentait plus de problèmes qu’autre chose. Nous laissions donc le bébé humain avec d’autres humains.
» Ainsi, nos enfants deviennent des adultes forts et en bonne santé, et quand ils sont assez âgés, ils rentrent à la maison.
— Donc, vos écoles et vos hôpitaux sont toujours aussi merdiques ? demanda Linus.
— Ils ne sont pas aussi bons que ce qu’on trouve chez les humains, reconnus-je. Mais ce n’est pas la seule raison.
— Quelles sont les autres raisons ?
Je soupirai, mais je ne répondis pas immédiatement. En vérité, la principale raison pour laquelle nous continuions à pratiquer la substitution d’enfants, c’était l’argent.
Les Kanins vivaient dans des enceintes reculées, aussi loin que possible de la civilisation humaine. Pour maintenir notre style de vie, pour vivre plus près de la nature et pour éviter les difficultés de la vie humaine, avec ses trajets quotidiens vers le travail, ses cartes de crédit et ses dettes, ses politiciens flatteurs et ses guerres, nous refusions de vivre parmi les humains.
Nous aurions pu vivre de façon autonome sans nous mêler aux humains, mais, en vérité, nous aimions le luxe. La seule raison pour laquelle nous acceptions d’entrer en contact avec les humains, c’était parce que nous voulions leurs bijoux. Les Kanins, comme tous les trolls, ont un désir presque insatiable de bijoux.
Même Linus, qui, à part ça, semblait être un adolescent moyen, portait une grosse bague d’étudiant avec un rubis rouge vif, un anneau d’argent au pouce, un bracelet de cuir et une chaînette au poignet. Le seul homme humain que j’aie jamais vu se parer d’autant de bijoux et d’accessoires qu’un troll était Johnny Depp, et d’après son apparence, j’avais fini par le soupçonner d’être en réalité un Trylle.
C’est là que les enfants échangés entraient en jeu. Nous laissions les bébés kanins auprès des familles les plus riches que nous pouvions trouver. Pas nécessairement des mem bres de la royauté ou des célébrités, mais des familles assez riches pour que nous puissions être certains que les parents laissent un fonds en fiducie pour leur enfant.
Quand l’enfant était assez âgé pour encaisser le fonds, des traqueurs comme moi allaient le chercher. Les traqueurs gagnaient la confiance de l’enfant, lui expliquaient qui il était vraiment, puis ils le convainquaient de vider son compte en banque. Ensuite, l’enfant retournait dans la tribu, rapportant l’argent dont elle avait tant besoin.
Donc, au fond, tout n’était qu’une question de tradition et de cupidité. Et quand je vis le regard rempli d’espoir de Linus, je ne trouvai pas le courage de lui dire la vérité. Notre monde était quand même plein de beauté et de grandeur, et je voulais que Linus voie cet aspect, avant de remarquer son côté le plus sombre.
— Tes parents t’expliqueront tout quand nous arriverons, répondis-je enfin.
Linus devint silencieux, mais je n’essayai même pas de dormir. Quand le train arriva à la gare, j’enfilai mes lourdes bottes d’hiver. Je détestais les porter, mais c’était mieux que de perdre mes orteils en raison d’engelures. Je m’emmitouflai dans ma veste et je mis mon chapeau, puis je demandai à Linus d’en faire autant.
Je passai une sangle de mon énorme sac à dos sur mon épaule. L’un des avantages d’être traqueur, c’est qu’on nous apprenait à faire des bagages efficacement. Pour un voyage d’une durée estimée à trois ou quatre semaines, j’avais réussi à faire entrer toutes mes affaires dans un sac à dos.
Dès que nous descendîmes du train, le vent glacial nous fouetta, et Linus hoqueta.
— Comment se fait-il qu’il fasse si froid ici ? dit Linus en remontant son écharpe sur son visage. Nous sommes au mois d’avril. Je croyais que c’était le printemps et qu’il y aurait des fleurs partout !
— Les fleurs ne sortiront pas avant encore quelques mois, lui dis-je en le conduisant vers l’endroit où j’avais laissé la Land Rover LR4 gris argenté.
Heureusement, il n’avait pas neigé depuis mon départ. Parfois, le VUS était enseveli sous la neige à mon retour. Je lançai mon sac sur la banquette arrière, puis je pris place dans le siège du conducteur pour démarrer le VUS tandis que Linus montait rapidement dans le siège du passager en grelottant.
— Je ne sais pas si je vais beaucoup aimer vivre ici, dit Linus en claquant des dents.
— Tu t’habitueras, dis-je en indiquant le thermomètre numérique du tableau de bord. Il fait à peine au-dessous de zéro. C’est plutôt chaud pour cette période-ci de l’année.
Une fois le véhicule assez réchauffé, je m’engageai sur la route en direction du sud, vers la baie d’Hudson. Doldastam était à presque une heure de route de la gare, mais Linus parla peu. Il était trop concentré à regarder le paysage. Tout était encore recouvert de neige, une neige presque immaculée, d’un blanc pur.
— Pourquoi les arbres poussent-ils ainsi ? me demanda Linus en pointant du doigt les seuls arbres qui poussaient l’hiver.
De grands conifères parsemaient le paysage. Ils étaient tous légèrement penchés vers l’est, et leurs branches poussaient toutes du même côté du tronc. Cela pouvait effectivement paraître étrange quand on les voyait pour la première fois.
— On appelle ce phénomène l’effet « krummholz », lui expliquai-je. Les vents forts soufflent du nord-ouest, ce qui fait qu’il est très difficile pour les arbres et la végétation de pousser contre le vent. Ils finissent donc par pousser ainsi.
À mesure que nous approchions de Doldastam, la végétation devenait de plus en plus dense. La route rétrécit pour n’être qu’un étroit chemin, à peine assez large pour la Land Rover. Si une autre voiture arrivait en sens inverse, il nous faudrait sortir du chemin pour nous ranger contre les arbres.
Les arbres qui longeaient la route semblaient se pencher vers nous, tendre leurs branches vers le chemin. Ils avaient de longues branches retombantes, comme celles d’un saule pleureur, mais leur feuillage était plus sombre et plus dense que les saules que j’avais pu voir dans ma vie. C’était une essence hybride cultivée par le peuple kanin. Ils servaient à cacher la route menant au royaume, afin que les humains ne risquent pas de tomber dessus par hasard.
Nous ne croisâmes pas de voiture venant en sens inverse. La route était déserte, comme d’habitude. À l’exception des traqueurs, personne ne quittait jamais la ville.
Le mur d’enceinte, caché par les arbres, n’apparut que lorsque nous arrivâmes tout près de Doldastam. Il mesurait six mètres de haut et avait été bâti par les Kanins plus de deux siècles auparavant. Il était toujours très solide.
La porte en fer forgé était ouverte, et je saluai le garde, qui me reconnut et me fit un geste de la main en souriant.
Linus se pencha en avant pour regarder par le pare-brise. Nous empruntâmes des rues étroites pour nous enfoncer dans la ville, des rues longées de petites maisons cachées tant bien que mal parmi les fourrés, mais ce n’était pas vers elles qu’était dirigée l’attention de Linus.
C’était vers le grand palais qui surplombait tous les autres bâtiments, à l’autre extrémité de la ville. La pierre grise lui donnait l’apparence d’un château, malgré l’absence de tours. C’était un rectangle de pierre massif recouvert de fenêtres miroitantes.
Je me rendis jusqu’au centre de la ville, puis quand j’arrivai dans le quartier sud de Doldastam, où le palais nous dominait, je ralentis pour que Linus puisse mieux le voir. Je continuai d’avancer, deux maisons plus loin, pour m’arrêter devant une maison en pierre d’allure très majestueuse, avec un toit à deux versants, ce qui lui donnait plus l’apparence d’un manoir que d’un château.
— Nous y sommes ? demanda Linus, qui semblait aussi impressionné par la plus petite maison que par le château.
— Oui. C’est ici que tu vis.
— Waouh, dit-il en secouant la tête, visiblement impressionné. C’est vraiment comme un conte de fées.
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