Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre trente-deux
TRENTE-DEUX
* * *
Suspicion
L a salle de réunion ressemblait encore plus à un aquarium. Elle faisait saillie du reste du palais dans une bulle munie d’un mur intérieur et d’un panneau de verre qui nous entourait. La moitié de la salle se trouvait sous le palais. Sur le plafond décoré d’un parement de métal gaufré blanc antique, des lampes étaient installées pour garder à distance l’obscurité du lac qui nous entourait.
Une très longue table se trouvait au centre de la salle, mais il n’y avait que trois autres personnes quand le valet de pied nous y conduisit. Des documents étaient étalés sur la table, mais personne ne les consultait. Le prince Kennet se tenait à l’extrémité de la salle, et les deux autres hommes nous tournaient le dos.
— Entrez ! lança Kennet en nous faisant signe d’entrer tandis que les jeunes hommes se retournaient pour nous regarder. Voici les agents envoyés par nos alliés, les Trylles.
Le premier homme avait des cheveux châtains en bataille, qui lui cachaient la pointe des oreilles, et une peau basanée d’une subtile teinte verdâtre, assez marquée pour que je puisse deviner qu’il avait de puissantes habiletés. Plus les talents d’un Trylle étaient puissants, plus sa peau prenait une teinte verte. Des deux hommes, celui-ci était le moins bien vêtu pour l’occasion. Il portait un jean et une chemise, tandis que son compagnon portait un complet.
Le compagnon en question avait des cheveux courts brun foncé et bien coiffés. Il avait des traits délicats, presque féminins, un petit nez et une peau lisse. Je remarquai immédiatement ses yeux, d’un bleu clair, ce qui signifiait que bien qu’il représentât les Trylles, il avait certainement du sang skojare dans les veines.
— Laissez-moi vous présenter nos amis envoyés par les Kanins, leur dit Kennet en nous présentant d’un geste de la main. Voici leurs deux meilleurs traqueurs, Ridley Dresden et Bryn Aven.
— Heureux de faire votre connaissance, dit l’homme aux yeux bleus en se penchant en avant pour nous serrer la main.
— Voici le chancelier des Trylles, Bain Ottesen, dit Kennet en nous présentant l’homme aux yeux bleus. Et voici le markis Tove Kroner, conseiller de la reine des Trylles.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, dis-je en leur faisant une révérence, puisqu’ils étaient visiblement mes supérieurs.
Les Trylles étaient vraiment bizarres, encore plus depuis que leur nouvelle reine avait commencé son règne, quatre ans plus tôt. Ils envoyaient des fonctionnaires et des chan celiers, des membres de haut rang de leur société, tandis que les Kanins envoyaient des traqueurs, des employés. Cela nous semblait plus sensé d’envoyer des traqueurs, puisque Ridley et moi savions mieux comment retrouver une personne disparue qu’un conseiller, mais également parce que nos markis n’auraient jamais accepté de participer à ce genre d’opération.
Il était toutefois possible que les Trylles voient les choses d’un autre œil. Ils avaient peut-être envoyé Bain et Tove à titre de représentants, pour apporter du soutien aux personnes touchées, plus que pour participer aux recherches. Pour sa part, le roi Evert nous avait envoyés parce qu’il craignait vraiment que quelque chose de grave ne se prépare.
— Nous sommes tous là, si nous commencions ? proposa Tove en plaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Oui. Comme je le disais plus tôt, nous avons le rapport des gardes en poste ce soir-là, et j’ai apporté le plan du palais, si cela peut vous être utile, dit Kennet en faisant un pas en arrière et en montrant les documents posés sur la table.
— Pourrons-nous interroger les gardes qui ont tenté de retrouver la reine ? demanda Ridley.
— Le roi a cru que le rapport suffirait, dit Kennet en secouant tristement la tête.
Tove s’avança vers la table pour étudier les documents jusqu’à ce qu’il trouve le rapport. Je me tenais près de lui et je lus le document par-dessus son épaule. Il était rédigé à la main, et je ne pus déchiffrer tous les mots, mais dans l’ensemble, le rapport semblait indiquer que les gardes avaient cherché la reine partout, sans succès.
— Le roi a donc été la dernière personne à voir la reine ? demanda Tove quand il eut terminé la lecture du rapport.
— Oui, répondit Kennet. Ils étaient dans leurs appartements ensemble et ils se préparaient à aller se coucher quand la reine a décidé d’aller se baigner.
— Du moins, c’est ce que le roi vous a dit, fit Tove en levant ses yeux vert mousse du rapport pour fixer Kennet.
— Oui, c’est ce qu’il m’a dit, répondit Kennet en soutenant le regard de Tove.
— Ce doit être terriblement difficile pour le roi, fit Bain pour détourner l’attention de l’accusation voilée de son compagnon. Tient-il le coup ?
Tove posa le rapport sur la table et continua à fouiller parmi les autres documents. Je me tournai vers Kennet pour voir sa réaction, tout en ayant un œil sur Tove.
— Il est abattu, dit Kennet.
— Pourrons-nous lui parler ? demandai-je. Je crois que ce serait d’une grande aide de pouvoir obtenir plus de détails en l’interrogeant directement.
— Plus tard ce soir, peut-être, dit Kennet à regret. Vous l’avez vu ce matin. Vous avez pu constater qu’il n’est pas en état de voir des gens.
— Nous comprenons, dis-je, mais nous informerez-vous quand il se sentira mieux ?
— Évidemment, répondit Kennet avec un petit sourire décontracté.
— Il doit y avoir au moins cent pièces dans ce palais, annonça Tove, penché sur le plan du palais. Sont-elles toutes occupées ? Combien de personnes vivent ici ?
— Storvatten est une très petite ville, et de nombreux markis et marksinnas sont invités à vivre avec nous au palais, expliqua Kennet. À l’heure actuelle, soixante-dix-huit membres de la famille royale vivent ici, sans compter les serviteurs.
— Nous n’avons pas le temps de tous les interroger, marmonna Tove.
— Dans un même ordre d’idées, qui pouvons-nous interroger ? demanda Ridley en s’efforçant de masquer la dureté de sa voix. Il nous est impossible de nous entretenir avec le roi et les gardes, ce qui est décevant, étant donné qu’ils constituent pour nous ce qui se rapproche le plus de témoins oculaires.
— Les gardes ont interrogé Mikko ce soir-là. Tout est dans le rapport, fit Kennet en indiquant le rapport éparpillé sur la table, que Bain prit pour le feuilleter. Les gardes ont également interrogé tous ceux qui étaient présents dans le palais la nuit de la disparition. Ils n’ont rien noté d’anormal.
— Mais nous ne pouvons pas les interroger ? demanda Ridley.
— Le roi estime que ce serait inutile de les déranger, expliqua Kennet.
Ridley soupira en croisant les bras.
— Je ne voudrais pas paraître déplacé, mais avec ces restrictions, le roi entrave grandement notre enquête. Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous attendez de nous.
Kennet haussa les épaules.
— Je n’en suis moi-même pas certain.
— Est-ce la sortie ? fit Tove en posant le doigt sur le plan, à l’endroit où le pont menait de l’entrée du palais à la terre ferme. C’est le seul moyen de sortir du palais, n’est-ce pas ? Des gardes sont postés aux deux extrémités, des gardes à qui nous avons dû nous adresser avant de pouvoir entrer.
— Comment la reine a-t-elle pu sortir sans être remarquée ? demandai-je, arrivant à la même conclusion que Tove.
— C’est la seule entrée directe, avoua Kennet, mais il y a partout dans le palais des portes qui donnent directement sur le lac. Si la reine était sortie par l’entrée principale, ou si elle avait parlé à quelqu’un, les gardes l’auraient vue et l’auraient noté dans leur rapport.
— Peut-être s’est-elle enfuie à la nage ? demanda Bain.
Tove se redressa brusquement.
— Pourrions-nous avoir un moment pour nous consulter en privé ? demanda-t-il à Kennet.
— Euh, oui, bien sûr, bafouilla Kennet, avant de lui sourire. Prenez tout le temps nécessaire.
Kennet se dirigea vers la porte en faisant de lon gues enjambées, le bruit de ses pieds nus claquant sur les dalles de marbre froid se répercutant dans la bulle. Personne ne parla jusqu’à ce qu’il soit parti, nous laissant dans un silence tendu.
— Qu’en penses-tu ? demanda Bain en s’adressant à Tove d’une voix où se mêlaient affection et inquiétude.
— Il y a trois possibilités, dit Tove en s’appuyant sur la table et en croisant les jambes. La première : quelqu’un a enlevé la reine et a réussi à sortir du palais d’une façon ou d’une autre sans être vu par les gardes et tous les gens présents. La deuxième : la reine a pris la fuite à la faveur de la nuit. Et la troisième, celle qui me semble la plus plausible : le roi a tué la reine et a caché son corps près d’ici.
— Tu ne peux pas accuser le roi ! dit rapidement Bain, tandis que Ridley et moi restions muets pour mieux réfléchir à ce que Tove venait d’avancer.
Cette possibilité n’était pas vraiment surprenante, et pour être honnête, j’y avais moi aussi songé. D’après ce que Kennet nous avait affirmé, le roi semblait feindre d’être atterré pour gêner nos efforts. En réfléchissant davantage à la situation du roi, à son mariage avec une enfant au tempérament solitaire, puis au contraste entre l’indifférence dont il avait fait preuve à la réunion à laquelle j’avais participé la semaine précédente et la détresse qu’il avait manifestée plus tôt, j’avais le sentiment qu’il surcompensait. Il y avait anguille sous roche.
— Non, bien sûr que non, dit Tove en secouant la tête. Et si le roi a effectivement tué la reine, nous ne pouvons rien faire. Un mot de trop de notre part pourrait allumer l’étincelle et mener à une guerre entre nos royaumes. Les seuls qui pourraient lancer ce genre d’accusation sans risquer d’être soupçonnés de trahison seraient le prince et peut-être la marksinna Lisbet.
— Mais si le roi a bel et bien tué la reine, pourquoi nous demander de venir ? demandai-je en décidant de me faire l’avocat du diable. Il s’en tirerait déjà sans problème. Pourquoi attirer les soupçons sur lui ?
— Tu sais très bien pourquoi, dit Ridley. Konstantin Black.
— En quoi pourrait-il être mêlé à cette histoire ? demandai-je.
— Le roi doit trouver un coupable pour la disparition de sa femme, et étant donné tout ce qu’a fait Konstantin der nièrement, il est le bouc émissaire parfait, dit Ridley. Et, bien sûr, il est possible que Konstantin soit effectivement le responsable de l’enlèvement de la reine.
— Qui ça ? demanda Tove.
— Le traître kanin, lui rappela Bain. Il enlève les enfants échangés kanins.
— Oh, oui, c’est vrai, dit Tove en grimaçant. Excusez-moi, je n’ai pas la mémoire des noms.
— Tu crois vraiment que Konstantin est impliqué ? demandai-je à Ridley en secouant la tête. Ce n’est pas logique. C’est un tout autre modus operandi.
— Je n’ai pas dit qu’il était responsable. Rien ne prouve qu’il est mêlé à cette histoire, dit Ridley. Mais tout le monde est un peu plus nerveux depuis que nous savons que Konstantin et Bent s’attaquent à nos enfants échangés, d’autant plus que personne ne sait exactement pourquoi ils le font.
— Mais il y a une différence entre l’enlèvement d’un enfant échangé et celui d’une reine, raisonna Tove. Surtout la reine d’une autre tribu.
— Bent Stum est un Omte, et il s’attaque aux enfants kanins, proposai-je. Ils ont peut-être l’intention de s’en prendre à toutes les tribus. Et comme les Skojares n’ont pas d’enfants échangés, peut-être est-ce leur façon de s’attaquer à eux.
Bain et Tove échangèrent un regard. Bain pinça les lèvres, puis il changea de position pour s’appuyer sur son autre jambe.
— Le traître n’a probablement rien à voir avec cette histoire, dit Tove en posant une main sur le bras de Bain, qui se détendit.
— Tove a raison, et la troisième possibilité est sans doute la plus plausible, dit Ridley. Mais si le roi a effectivement tué la reine, ou encore si la reine s’est enfuie, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Pendant que nous sommes là, je crois que nous devrions nous pencher sur l’hypothèse de l’enlèvement. C’est le seul cas où nous pourrions être utiles.
— Et si la reine a été enlevée, que pouvons-nous faire ? demandai-je. Nous avons lu le rapport des gardes et nous n’avons rien vu d’anormal.
— En fait, j’ai remarqué un détail, dit Bain en se tournant pour prendre le dossier sur la table et le feuilleter rapidement. Ce détail avait attiré mon regard, puis Tove a demandé à Kennet de sortir, et j’ai perdu le fil… Ah, voilà. Le rapport indique que la reine est descendue à la piscine pour se baigner et que les gardes ont trouvé son peignoir près de la piscine. Et dans le tissu de satin bleu, ils ont trouvé un unique cheveu noir.
— Oh, merde, dis-je à voix basse tandis que mon cœur s’emballait.
— Je n’ai pas vu tout le monde dans le palais, mais je sais que les Skojares ont toujours été très fermés à l’idée de diluer le sang royal, dit Bain en expliquant ce que je savais déjà. Quand un membre de la tribu skojare se marie à un troll d’une autre tribu, il est chassé. Je doute sincèrement qu’on puisse trouver ici une seule personne avec des cheveux d’une teinte plus foncée que le blond.
Il avait raison. Mon père n’aurait jamais pu rester ici après s’être marié avec ma mère. En fait, il n’avait même jamais pu venir à Storvatten. Si on avait trouvé un cheveu noir sur le peignoir de Linnea, cela voulait dire qu’un étranger était venu ici.
Et même si je ne pouvais pas être certaine de la provenance du cheveu trouvé, je savais que les cheveux de Konstantin étaient noirs comme le charbon.
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