Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre deux
DEUX
* * *
Vengeance
I l plissa les yeux, et ses lèvres tressaillirent.
— Je te connais ?
— Pas vraiment, reconnus-je, pas étonnée qu’il ne se souvienne pas de moi.
Je ne lui avais parlé qu’une fois, durant ce qui était devenu l’une des nuits les plus importantes et traumatisantes de ma vie et, cette nuit-là, il avait manifestement été préoccupé par autre chose. Et avant cette nuit-là, je n’étais rien d’autre qu’une adoratrice parmi des milliers d’autres qu’il avait croisées lors de son mandat à Doldastam.
Konstantin avait changé un peu au cours des quatre années qui s’étaient écoulées depuis la dernière fois où je l’avais vu. Son regard semblait plus dur et des ridules étaient apparues autour de ses yeux, là où sa peau était autrefois lisse. Il avait une barbe, et ses cheveux étaient un peu plus longs et ébouriffés que dans mon souvenir.
Mais c’était bien lui, pas de doute. J’avais passé des années à avoir le béguin pour lui quand je n’étais qu’une écolière. Je rêvassais alors en pensant à son visage. Puis, j’avais passé des années à préparer ma revanche, à voir son visage dans mes cauchemars.
Et maintenant, il était là, à quelques centimètres de moi, et il n’avait pas la moindre idée de qui j’étais.
— Tu es une traqueuse, comprit Konstantin en esquissant un petit sourire.
Je me souvins qu’à une certaine époque, mon cœur s’emballait à la vue de ce sourire, mais aujourd’hui, il me donnait uniquement envie de le frapper.
— Alors, tu la connais, oui ou non ? demanda son compagnon.
— Non, je ne la connais pas, Bent, répondit Konstantin en jetant un coup d’œil à son complice.
Je ne connaissais pas son ami, qui s’appelait visiblement Bent, mais d’après les traits de son visage, je devinai qu’il était de la tribu des Omtes. Sa peau était lisse, et il semblait grand, mais il avait une tête carrée disproportionnée et les yeux globuleux d’un gobelin. Sans parler de son regard éteint.
— Tu es un homme recherché, Konstantin. Que fais-tu ici ? lui demandai-je en retenant mon envie de le frapper ou de lui cracher au visage.
Malgré mon désir de vengeance, je devais découvrir ce qu’il voulait à Linus Berling et pourquoi il était là.
— La même chose que toi, je suppose, répondit Konstantin.
Je posai fermement les mains sur le cuir noir de la banquette pour m’empêcher de le gifler.
— Que veux-tu à Linus ? Tu n’as pas de tribu où l’emmener. Pourquoi le traquer ?
— Nous attendons seulement l’occasion de lui sauter dessus et nous…, fit Bent, avant de s’arrêter net quand Konstantin le fusilla du regard.
— Un enlèvement ? Vraiment ? dis-je en secouant la tête. Vous avez l’intention de demander une rançon ?
Konstantin appuya sur un bouton du tableau de bord, et les portières se verrouillèrent.
— Les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît, dit-il.
Je m’humectai les lèvres et, faisant fi de mon instinct, je lui tendis le rameau d’olivier.
— Et si je te proposais un marché ? Je ne te tuerai pas si tu me laisses partir avec Linus. Quelque chose de plus grand que ce royaume m’attend, et je dois accomplir ma mission, ajoutai-je après une pause, me souvenant des derniers mots qu’il m’avait adressés.
Konstantin inclina la tête en m’examinant, comme s’il me voyait pour la première fois.
— Est-ce que je te connais ?
Bent s’était visiblement lassé de moi, puisqu’il se retourna en m’adressant un large sourire d’escroc.
— On s’en moque, dit-il, je vais m’occuper d’elle.
— Bent, peut-être que…, commença Konstantin, mais Bent était déjà en mouvement.
Il se pencha vers moi entre les sièges en tentant de m’attraper. Il avait des mains démesurément grandes, comme d’énormes pattes d’ours, mais il était lent, et je l’esquivai facilement.
Je l’agrippai par une mèche de cheveux noirs et bouclés, puis je tirai sa tête de côté pour la frapper contre la vitre du passager arrière. Je le lâchai et m’adossai dans la banquette pour lui donner un coup de pied à la tête, qui frappa de nouveau la vitre. Le panneau de verre à l’épreuve des balles se transforma en un réseau de fissures tandis qu’un filet de sang s’écoulait de la tête de Bent.
Konstantin tenta de m’attraper par-dessus le siège, mais je l’évitai. Bent était étendu sur la banquette, inconscient, et je grimpai sur lui. Konstantin m’agrippa la jambe tandis que je tentais de sortir par la vitre, mais heureusement, je portais des mi-bas et je pus me dégager. Je plongeai par la vitre, laissant Konstantin avec un mi-bas et une chaussure dans les mains.
Je tombai sur le trottoir, m’écorchant le genou au passage, mais je me relevai d’un bond. Konstantin sortit de la voiture, mais je voulais retrouver Linus avant qu’il ne retourne à l’école, pour l’emmener loin de Konstantin.
Konstantin m’attrapa par le bras, et je pivotai sur moi-même avant de lui envoyer un solide coup de poing au ventre. C’était si bon que je le frappai de nouveau, plus fort cette fois. Ce n’était pas aussi satisfaisant que le transpercer d’une épée, mais cela suffirait pour l’instant.
Konstantin se plia de douleur, et je me penchai pour lui chuchoter à l’oreille :
— Ça, c’était pour mon père. Tu aurais dû accepter mon marché.
Sa poigne se serra sur mon bras quand il comprit enfin qui j’étais, et il écarquilla les yeux de surprise.
— Tu es la fille du chancelier.
— Bryn Aven, lui chuchotai-je. N’oublie pas ce nom. C’est le nom de celle qui te tuera.
Je lui envoyai alors un coup de genou dans l’entrejambe. Il me lâcha, et je fis un pas en arrière.
— Cet homme est un agresseur, hurlai-je en pointant Konstantin du doigt. Il a essayé de me toucher et il voulait me suivre jusqu’à l’école pour agresser d’autres enfants !
J’avais dix-neuf ans, mais l’uniforme me faisait paraître plus jeune. Comme c’était l’heure du déjeuner, les trottoirs étaient bondés, et les gens s’étaient arrêtés pour observer la scène depuis que j’étais sortie par la vitre de la portière de la voiture. Mon genou saignait et mes vêtements étaient froissés.
Tandis que les gens s’approchaient de Konstantin et que plusieurs sortaient leur téléphone pour appeler la police, je m’enfonçai dans la foule. Pendant un instant, je restai derrière un mur de personnes pour observer Konstantin.
Il me fixait du regard. Je m’attendais à voir une lueur de colère ou d’arrogance dans ses yeux, mais ils semblaient plutôt remplis de remords, et pendant une fraction de seconde, je sentis la haine que j’éprouvais pour lui s’adoucir. Mais je refusai de me laisser attendrir.
Durant l’enquête sur la tentative de meurtre de mon père, personne n’avait jamais réussi à découvrir son mobile. Au dire de tous, Konstantin était un serviteur loyal du royaume depuis qu’il était devenu traqueur, plus de dix ans avant l’événement. Il n’avait jamais été en désaccord avec mon père ni avec le roi ou la reine.
Mais dans les années qui avaient suivi l’événement, j’avais décidé que son mobile n’avait aucune importance. Aucune raison ne serait jamais assez bonne pour justifier son geste, et même s’il regrettait ce qu’il avait fait, même si un jour il me suppliait de lui pardonner, jamais je n’accepterais.
La foule l’entourait maintenant, et je tournai les talons pour prendre la fuite. Des gens crièrent pour attirer mon attention, et je courus plus vite.
Comme je ne portais qu’une seule chaussure, ma course était laborieuse. Quand j’arrivai devant le restaurant, je la retirai ainsi que le bas qu’il me restait. Le contact du béton froid était beaucoup plus agréable que mes mi-bas.
Je regardai par la fenêtre du restaurant et vis que Linus terminait son repas. Je ravalai les émotions qui s’étaient avivées en moi à la vue de Konstantin Black. J’avais une mission à accomplir, et elle nécessitait toute mon attention.
Je ne savais pas comment les choses se dérouleraient avec Linus. Je ne lui parlais que depuis trois jours. Dans des conditions idéales, je continuais généralement de tisser des liens avec ma cible pendant deux ou trois semaines, peut-être même un mois, avant de ramener l’enfant échangé à Doldastam.
— Linus ! m’écriai-je en ouvrant la porte du restaurant.
Une serveuse tenta de m’arrêter, mais je la repoussai pour m’approcher de la table de Linus.
— Bryn ? fit Linus en me regardant de ses yeux marron, où se lisait la confusion. Que fais-tu ici ?
— Me fais-tu confiance ? lui demandai-je, un peu à bout de souffle après avoir couru.
— Quoi ? fit Linus en regardant tour à tour ses amis, qui rirent nerveusement, puis moi. Tu saignes. Tu as eu un accident ?
— Sérieusement, nous n’avons pas le temps de discuter, dis-je en jetant un coup d’œil vers la porte, avant de le regarder. Suis-moi si tu veux vivre.
Les deux amis de Linus éclatèrent de rire, mais Linus déglutit avec peine. Les manches de son blazer étaient relevées jusqu’à ses coudes, et je vis sa peau mate prendre une subtile teinte bleutée.
C’était bon signe. Cela voulait dire que Linus avait peur et qu’il me croyait.
— Mademoiselle, je vais vous demander de partir, me dit une serveuse.
— Linus, nous devons partir. Maintenant.
— OK, dit-il en hochant la tête.
— Linus, as-tu vraiment l’intention de suivre cette folle ? demanda un de ses amis, incrédule.
Linus se leva en ignorant son ami. Il fit quelques pas, avant de se prendre les pieds dans ses lacets de chaussure. Je l’agrippai par le bras avant qu’il ne tombe, et il m’adressa une grimace gênée.
— Tu as beaucoup de chance que je sois ici, marmonnai-je en le prenant par le bras pour sortir du restaurant.
— Que se passe-t-il ? me demanda Linus.
À l’extérieur, je regardai plus bas dans la rue. Il y avait toujours un petit attroupement sur le trottoir, à l’endroit où j’avais réussi à échapper à Konstantin et Bent, mais la voiture noire n’était plus là. Ils étaient partis.
— Je t’expliquerai plus tard. Pour l’instant, nous devons quitter Chicago le plus vite possible.
Ma voiture de location se trouvait dans l’aire de stationnement du lycée, mais il était possible que Konstantin ait repéré la voiture que j’avais louée. Et même si tel n’était pas le cas, il pouvait m’attendre dans l’aire de stationnement.
— Où allons-nous ? me demanda Linus tandis que je hélais un taxi.
— Nous allons trouver une voiture, puis nous rentrerons à la maison, lui répondis-je en lui ouvrant la portière de la voiture orange qui se gara devant nous.
— Mais j’habite ici, à Chicago, me dit Linus, visiblement perplexe, en montant dans la voiture.
— Non, je parle de ta vraie maison, lui dis-je en souriant.
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