Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre dix-huit
DIX-HUIT
* * *
Menaces
J e n’arrive pas à croire qu’elle ne m’a pas appelée, marmonnai-je.
La Land Rover fit une embardée, et je donnai un coup de volant pour la ramener sur le chemin juste avant que nous percutions un saule hybride. La fonte hâtive d’hier avait laissé partout des flaques d’eau qui s’étaient aujourd’hui transformées en glace, rendant la route de Doldastam plus dangereuse que d’habitude.
Mais cela ne m’avait pas ralentie. Ember m’avait envoyé un texto trente minutes auparavant pour m’annoncer que son train arrivait à la gare. Je ne connaissais pas encore la nature de ses blessures et je ne savais pas si elle serait en mesure de conduire.
Je m’étais rendue chez Tilda, ce qui m’avait servi d’excuse pour échapper à la conversation matinale délicate avec Ridley, prétextant que j’avais promis à Tilda de prendre le petit déjeuner avec elle. Ce n’était pas vrai, mais j’avais l’habitude d’aller voir Tilda quand je devais mettre mes idées au clair. Et cela avait fonctionné. Ember m’avait envoyé un message, et quelques minutes plus tard, Tilda et moi étions en route pour la gare.
— Je suis certaine qu’elle avait ses raisons, avança Tilda en s’agrippant au tableau de bord tandis que la Land Rover bondissait sur la route.
— Elle m’a fait tout un sermon parce que je ne l’ai pas appelée après être tombée sur Konstantin, et voilà qu’elle me fait la même chose.
— Ember craignait peut-être que tu flippes, fit Tilda en poussant un petit grognement quand la Land Rover cahota. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi elle aurait pu croire ça, ajouta-t-elle d’un ton sarcastique en me regardant.
— Je ne flippe pas, protestai-je en ralentissant. N’empêche qu’elle aurait dû m’appeler.
— Elle a appelé Ridley et elle est en sécurité. C’est tout ce qui compte, me rappela Tilda.
Nous avions parcouru une bonne distance depuis Doldastam, et les arbres n’étaient plus aussi serrés. La route s’était élargie, et Tilda lâcha le tableau de bord pour s’adosser.
— En parlant de Ridley, dit Tilda.
Je grognai intérieurement. Pendant que nous mangions notre porridge, ce matin, je lui avais parlé de la blessure d’Ember et j’avais laissé échapper que Ridley avait passé la nuit chez moi. Puis, Ember m’avait envoyé un texto, et nous étions parties.
— Il n’y a rien à dire sur Ridley, dis-je en voulant éviter la question.
— Mais il a passé la nuit chez toi, dit-elle lentement en s’assurant de ne pas me laisser croire qu’elle m’accusait de quoi que ce soit.
— Oui, mais il ne s’est rien passé.
— D’accord, dit Tilda d’un ton incertain.
Elle n’était pas complètement convaincue. Seigneur, même moi, je n’étais pas complètement convaincue.
Le silence tomba dans la voiture, et j’allumai la radio. Comme j’avais roulé vite, nous atteignîmes la gare au moment où le train arrivait. J’avais fait la route en un temps record.
Ember descendit du train en boitillant. Elle portait son manteau dans un angle étrange, en raison de son écharpe au bras, qui semblait faite de divers foulards. Elle avait la joue gauche éraflée et gonflée, mais elle semblait en forme.
Elle s’arrêta sur les marches quand elle nous vit nous avancer vers elle.
— Que faites-vous ici ?
— Nous sommes venues te prendre et nous assurer que tout allait bien, lui répondis-je. Est-ce que ça va ?
— Je survivrai, répondit Ember en souriant, avant de se tourner pour nous présenter la jeune fille effacée qui se tenait derrière elle avec une énorme valise Louis Vuitton. Voici Charlotte. Je suis responsable d’elle.
— Laisse-moi t’aider, dit Tilda en montant les marches pour prendre la valise de Charlotte, avant qu’elle ne la fasse tomber.
— Merci, marmonna Charlotte, qui semblait réticente à abandonner son bagage.
Elle nous regardait avec de grands yeux terrifiés, et ses cheveux bruns frisés sortaient de son bonnet en laine.
— Ce sont mes amies, Tilda et Bryn, dit Ember. Tu peux leur faire confiance. Elles sont gentilles.
— Je suis certaine que le voyage a été long. Partons, suggérai-je.
Je pris doucement Ember par son bras libre pour l’aider à descendre les marches. Même avec le sel et le gravier étendus au sol, la glace était toujours très glissante par endroits, et je craignais qu’Ember fasse une chute et aggrave son cas.
— Et ma Land Rover ? demanda Ember quand nous passâmes devant la voiture qu’elle avait prise pour se rendre à la gare pour nous diriger vers celle que j’avais garée de travers dans ma hâte.
— Nous viendrons la chercher un autre jour. Rentrons, répondis-je.
Sur la route de Doldastam, ce fut difficile de ne pas poser un million de questions à Ember à propos de son combat contre Konstantin, mais je ne voulais pas effrayer davantage Charlotte. Tilda s’était assise avec elle derrière pour lui parler d’un ton réconfortant du paysage, de sa famille et de tout ce qui l’attendait quand elle arriverait.
Comme Ember était blessée, Tilda lui offrit d’emmener Charlotte chez ses parents et de l’aider à s’installer. Ember pourrait reprendre ses fonctions de traqueuse quand elle serait guérie, mais pour l’instant, Tilda pouvait très bien s’en occuper.
— Alors, que s’est-il passé ? demandai-je à Ember quand Tilda et Charlotte furent descendues du VUS.
— Je suivais Charlotte, comme j’étais censée le faire, puis j’ai eu l’impression qu’on m’observait, raconta Ember pendant que nous nous rendions chez elle. Je ne savais pas si j’étais simplement paranoïaque, mais j’ai décidé de faire preuve de prudence. J’étais en route pour la maison de Charlotte, en train d’essayer de trouver un moyen de la convaincre de venir avec moi, mais je continuais à être vigilante à ce qui se passait autour, à observer toutes les voitures avoisinantes et à cerner les problèmes potentiels.
» C’est alors que, sorti de nulle part, vraiment de nulle part, Bent Stum m’a attaquée.
— Il t’a attaquée ? répétai-je en regardant Ember, affalée sur le siège, les yeux fermés et la bouche tordue dans une moue irritée.
— Oui. Bent est fort, mais il est stupide. Il m’a cassé le bras, répondit Ember en touchant doucement son bras blessé et en grimaçant, mais j’ai réussi à lui échapper. Il m’a poursuivie, mais je l’ai semé en empruntant une ruelle et en traversant une cour.
— Que s’est-il passé ? Comment as-tu convaincu Charlotte ?
— Quand je suis arrivée chez elle, Konstantin était déjà là, répondit Ember, avant de pousser un long soupir. Je ne sais pas ce qu’il avait l’intention de faire, mais quand il m’a vue, il a décidé de tenter le tout pour le tout. Il a cassé la fenêtre de sa chambre et l’a attrapée.
— Tu veux dire qu’il l’a enlevée ? fis-je, stupéfaite.
À Chicago, Konstantin et Bent observaient Linus depuis un moment, comme s’ils avaient l’intention de le prendre sans faire de vagues. Mais avec Charlotte, ils avaient visiblement opté pour un enlèvement à la sauvette. Konstantin et Bent étaient de plus en plus imprudents, ce qui signifiait probablement qu’ils étaient désespérés. C’était une combinaison dangereuse.
— Oui. Elle s’est débattue et elle s’est mise à hurler, mais Konstantin a plaqué sa main sur sa bouche pour la faire taire, raconta Ember. Mais les cris de Charlotte avaient suffi à attirer l’attention. Ses parents n’étaient pas là, mais un voisin est sorti en hurlant qu’il allait appeler la police.
— Waouh, dis-je, bouche bée.
L’essentiel dans ce genre de situation était la discrétion. Je n’arrivais pas à croire à quel point Konstantin prenait des risques.
— Charlotte a beaucoup ralenti Konstantin, ce qui m’a permis de les rattraper rapidement et de le frapper dans les jambes. Il s’est relevé, et j’ai cru qu’il me sauterait dessus, mais nous avons alors entendu les sirènes des voitures de police qui approchaient, et il…
Ember me regarda un moment, puis elle changea de position.
— Il s’est enfui, ajouta-t-elle enfin.
— Comment as-tu réussi à emmener Charlotte ? lui demandai-je.
— Elle était en état de choc. J’ai donc utilisé mon pouvoir de persuasion, répondit Ember.
Le pouvoir de persuasion était une capacité psychokinétique qu’elle utilisait pour forcer mentalement les gens à agir d’une certaine façon. Toutefois, le pouvoir d’Ember n’était pas très puissant, puisqu’elle était une traqueuse. Les traqueurs étaient entraînés à utiliser leur pouvoir de persuasion uniquement quand ils n’avaient pas d’autre choix, puisque le contrôle mental pouvait éventuellement s’estomper et rendre les enfants échangés plus méfiants à notre égard à long terme.
— Je lui ai dit qu’elle devait me faire confiance et qu’elle devait venir avec moi, expliqua Ember. Elle m’a obéi, et je me suis dépêchée de voler une voiture avant l’arrivée des policiers.
— Tu as volé une voiture ? demandai-je, surprise, mais pas trop.
Durant notre formation pour devenir traqueur, nous apprenions comment voler une voiture, mais je n’avais jamais eu besoin de le faire. Il nous était déconseillé de violer les lois humaines, mais nous étions conscients qu’il était parfois nécessaire de le faire. Nous devions éviter la police pour ramener les enfants échangés à la maison, afin de ne pas finir en prison et pour nous soustraire à la sur veillance des humains dans nos affaires.
C’est pour cette raison que nous évitions de contrevenir à la loi, pour ne pas attirer l’attention des autorités. Mais parfois, comme dans le cas d’Ember, la seule façon de ramener un enfant échangé sain et sauf était de transgresser la loi.
— Mes options étaient plutôt limitées, dit Ember. Je devais sortir Charlotte de là. J’ai roulé pendant environ huit heures, puis je me suis arrêtée pour faire une écharpe et pour me laver. Charlotte a insisté pour acheter des valises et de nouveaux vêtements. J’ai accepté, parce que j’étais prête à faire n’importe quoi pour la ramener jusqu’ici. Puis, nous avons pris le train deux villes plus loin. Je ne sais pas si Konstantin nous a suivies, mais j’en doute.
— S’il n’a pas essayé de s’en prendre à toi dans le train, je dirais que tu l’as semé. Il n’a aucune raison de te suivre jusqu’ici. Il sait où se trouve Doldastam et que les Högdragens l’attendent, dis-je en pensant à ce que je ferais à Konstantin s’il venait à Doldastam.
— J’espère que tu as raison, dit Ember.
Elle resta silencieuse pendant un moment, puis elle se tourna vers moi.
— Je suis désolée d’avoir laissé Konstantin s’échapper.
— Tu n’as pas à t’excuser, dis-je en lui souriant. Tu as ramené Charlotte saine et sauve et tu es en vie. C’est tout ce qui importe.
Je m’arrêtai devant la maison d’Ember, et elle me sourit faiblement. Je descendis de la Land Rover pour l’aider à descendre. Les chèvres bêlaient bruyamment dans le pâturage à côté de la maison, et je vis la mère d’Ember, Annali, sortir de l’enclos. Le bas de sa robe était noirci par la terre et mouillé par la neige fondue. Elle avait de la paille dans les cheveux.
— Ember ? fit Annali d’une voix paniquée en s’approchant. Que t’est-il arrivé ? Tu as vu un médecin ?
Elle toucha la joue blessée d’Ember, qui tressaillit.
Les quelques médecins de Doldastam n’étaient pas comme ceux qu’on pouvait trouver dans la société humaine. Comme ils avaient reçu une formation médicale, ils pouvaient réparer des fractures, faire des points de suture et même pratiquer des opérations chirurgicales, mais ils avaient été recrutés dans la tribu des Trylles pour une raison bien particulière : c’étaient des guérisseurs. Grâce aux pouvoirs psychokinétiques des Trylles, d’un simple toucher, ils pouvaient guérir de nombreux maux.
— Je viens d’arriver, je n’ai pas eu le temps, répondit Ember.
— Entre, dit-elle en montrant la maison. Je vais appeler le médecin.
Elle voulut aider Ember à entrer, mais dans son emportement, elle ne sembla pas se rendre compte à quel point elle était brusque. Je lui proposai donc d’appeler le médecin pendant que j’aidais Ember à entrer. Je la fis asseoir dans un vieux sofa pendant que sa mère parlait au téléphone d’un ton cassant dans la pièce d’à côté.
— Tu peux partir, me dit Ember à voix basse pendant que je l’enveloppais d’une couverture.
— Non, je vais rester, dis-je en jetant un coup d’œil en direction de la cuisine, où Annali continuait de jurer dans l’oreille de la pauvre personne à l’autre bout du fil. Je me sentirais mal de te laisser seule avec elle.
— Elle veut bien faire et elle finira par se calmer, dit Ember en posant un oreiller derrière sa tête. Je devrais dormir, de toute façon.
— Je comprends, dis-je en lui touchant la jambe. Prends bien soin de toi et appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
Ember répondit d’un signe de tête.
Je passai par la cuisine sur la pointe des pieds, ne voulant pas m’attirer la foudre d’Annali, et j’arrivais près de la porte quand Ember m’appela.
— Bryn, attends.
— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je en me retournant.
Elle me fit signe d’approcher. Je revins près d’elle et je m’assis au bout du sofa, près de ses pieds.
— Je me demandais si je devais te le dire, dit Ember d’une voix basse, presque inaudible, mais je crois que si.
— De quoi parles-tu ?
— Quand j’ai rattrapé Konstantin, je l’ai jeté par terre. Il s’est relevé lentement, puis nous avons entendu le cri des sirènes, raconta Ember en s’humectant les lèvres. Il n’a pas immédiatement pris la fuite. Il m’a d’abord dit quelque chose, avant de partir.
— Que t’a-t-il dit ?
Ember inspira profondément.
— Il m’a dit : « Rentre vite chez toi et dis au lapin blanc d’être sur ses gardes. »
— Lapin blanc ? répétai-je.
Mon cœur battait déjà si fort à mes oreilles que j’entendis à peine le son de ma voix. Je savais déjà parfaitement de qui Konstantin avait voulu parler.
Les yeux d’Ember étaient si sombres, si sérieux, qu’ils semblaient absorber toute la lumière, comme de minuscules trous noirs.
— Il parlait de toi, Bryn.
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