Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé
Chapitre dix-neuf
DIX-NEUF
* * *
Partenariat
L ’air était suffocant et humide tant il y avait de personnes dans un espace aussi restreint. Les conversations se fondaient en un grondement sourd désagréable. Nous étions dans la salle de réunion où j’étais venue quelques jours auparavant, pour le brunch avec mes lointains parents skojares. Toutes les tables avaient été poussées le long des murs pour être remplacées par des rangées et des rangées de chaises.
J’étais arrivée dix minutes avant l’heure de la réunion, et on ne pouvait déjà plus s’asseoir. Tilda avait toutefois réussi à trouver une place dans la deuxième rangée, et elle m’adressa un petit sourire contrit quand elle me vit arriver, puisqu’elle n’avait pas réussi à me garder une place.
Kasper Abbott était debout d’un côté de la salle, en compagnie de nombreux membres des Högdragens. Je ne savais pas s’il était arrivé trop tard pour s’asseoir à côté de sa petite amie ou s’il avait simplement choisi de rester debout avec les gardes. Tous les traqueurs de Doldastam, y compris les élèves en dernière année qui n’avaient pas encore obtenu leur diplôme, étaient présents, de même qu’environ le quart des Högdragens. Il ne manquait qu’Ember, qui était restée chez elle pour récupérer.
Ridley était déjà arrivé, et il était debout à l’avant de la salle, d’où il s’adressait à quelques traqueurs. Il me suivit du regard pendant que je cherchais une place au fond de la salle. Je lui adressai un petit sourire, qu’il me retourna, avant de poursuivre sa conversation. Nous n’avions pas parlé depuis que je l’avais mis à la porte ce matin, mais nous étions tous deux des professionnels, et j’étais déterminée à agir normalement en sa présence. Du moins, dans une situation comme celle-ci.
Je m’adossai au mur en attendant que la réunion commence. Peu de temps après, mon père entra par la porte de côté. Il fixait son attention sur une énorme pile de documents, qu’il feuilletait, et il heurta quelques personnes en se rendant à l’avant de la salle.
— Hum, fit mon père en s’éclaircissant la gorge sans lever les yeux.
Tout le monde l’ignora en continuant de chuchoter et de marmonner. Alors qu’habituellement il était rasé de près, son menton était couvert d’une barbe sel et poivre de quelques jours, qu’il caressa distraitement en regardant la salle.
— Excusez-moi.
Les bras croisés sur la poitrine, je jetai un coup d’œil dans la salle et vis que tout le monde continuait à parler. Je tentai de croiser le regard de mon père pour l’encourager à parler plus fort, mais il ne me vit pas.
— Euh, pourrais-je avoir votre attention ? dit mon père, mais j’arrivais à peine à l’entendre du fond de la salle.
— Hé ! beugla Ridley en frappant des mains, avant de prendre la chaise d’un traqueur dans la première rangée pour y grimper. Taisez-vous. Le chancelier doit vous parler.
Le silence tomba enfin dans la salle, et mon père adressa un sourire à l’assistance.
— Merci, dit-il.
Ridley descendit de la chaise et l’offrit à mon père.
— La parole est à vous, monsieur.
— Merci, répéta mon père, avant de monter sur la chaise, visiblement agité. Je voulais vous remercier d’être venus. Je sais que le délai était bref, dit-il d’une voix grave. Beaucoup de traqueurs sont présents, et nous avons même des membres des Högdragens. Merci à tous.
» Sans plus tarder, entrons dans le vif du sujet, dit mon père en examinant la salle. Nous avons des raisons de croire que nos enfants échangés sont la cible d’attaques. La semaine dernière, Konstantin Black et un associé omte, Bent Stum, s’en sont pris à Linus Berling.
Des murmures s’élevèrent dans la salle, et je pus entendre le nom de Konstantin flotter dans l’air. Mon père leva la main pour demander le silence, et les gens obtempérèrent à contrecœur.
— Comme la plupart d’entre vous le savent, Konstantin Black est considéré comme un traître pour ses crimes contre le roi, la reine et euh… le chancelier, dit-il en baissant les yeux un moment, avant de se ressaisir. Il est en fuite depuis maintenant quatre ans, et nous ne savons pas avec certitude ce qu’il attend de ces enfants. Toutefois, nous pouvons affirmer que l’incident de la semaine dernière n’était pas isolé.
» Hier, Konstantin Black et Bent Stum s’en sont pris à une autre de nos enfants échangés, poursuivit mon père. Ils ont attaqué une traqueuse. Heureusement, la traqueuse et l’enfant n’ont pas été gravement blessées, et elles ont réussi à rentrer à Doldastam.
— Vous croyez qu’ils s’en prendront à d’autres enfants substitués ? fit une voix dans la salle.
— Oui, c’est exactement ce que nous craignons, répondit mon père. Konstantin Black a été à l’origine de deux incidents au cours de la dernière semaine. Nous ne voulons pas qu’il en provoque un troisième. C’est pour cette raison que nous vous avons demandé de venir ici aujourd’hui.
— Allons-nous attaquer Konstantin ? demanda Kasper.
Je me redressai en entendant sa voix.
— Nous ne savons pas où il est ni où il frappera ensuite. Cette approche ne me semble pas prudente, tenta d’expliquer mon père. Nous allons chercher les enfants échangés.
La foule éclata en un tonnerre de protestations. Tout le monde disait que c’était impossible ou que cela ruinerait notre économie. Comme il y avait plus de cinq cents enfants échangés sur le terrain, âgés de quatre mois à vingt ans, nous ne disposions pas des effectifs nécessaires pour ramener tous les enfants échangés, et nos finances seraient ruinées si nous les ramenions tous. Sans parler du fait que de nombreux substitués étaient encore très jeunes, dont beaucoup âgés de moins de dix ans. La police aux États-Unis et au Canada s’en donnerait à cœur joie si nous enlevions autant d’enfants.
— Calmez-vous ! s’écria Ridley. Nous avons un plan. Avant de monter sur vos grands chevaux, vous pourriez écouter notre plan, non ?
— Les attaques de Konstantin n’avaient rien d’aléatoire, expliqua mon père quand l’assistance fut calmée. Le premier enfant échangé qu’il a tenté d’enlever était Linus Berling, qui, comme vous le savez tous, est le prochain à pouvoir monter sur le trône si le roi n’a pas d’héritier. L’enfant ciblée hier était Charlotte Salin, qui est la suivante après Linus. Konstantin s’attaque donc aux membres de la famille royale.
— Mais d’où tire-t-il ses renseignements ? demanda Tilda, qui parlait pour la première fois depuis le début de la réunion. Ces renseignements sont confidentiels, et presque personne n’y a accès.
— Nous ne le savons pas, mais nous enquêtons, répondit mon père.
— Dès que nous pourrons trouver la source de la fuite, nous pourrons trouver Konstantin et mettre un terme à cette histoire, ajouta Ridley.
— D’ici là, nous devons assurer notre protection, dit mon père. Cela veut dire une protection accrue ici, à Doldastam. C’est là qu’entrent en jeu les Högdragens. Linus Berling et Charlotte Salin ont besoin de gardes supplémentaires. La porte de la ville devra être verrouillée en permanence, et nous devrons mettre en place une patrouille autour du mur. Doldastam doit être impénétrable.
» Pour ce qui est des traqueurs, vous partirez chercher les enfants échangés membres de l’élite qui seront bientôt majeurs. Nous croyons que Konstantin s’en prendra à eux et nous voulons aller les chercher avant qu’il ne les trouve, expliqua mon père en regardant sa pile de documents. J’ai tous les détails ici. Quand j’appellerai votre nom, venez chercher votre document. Vous partirez dès que possible.
— Tilda Moller et Simon Bohlin, vous travaillerez ensemble, commença mon père.
— En duo ? fit Tilda en se levant.
— Ah, oui. Après les derniers incidents, nous pensons qu’il est préférable que les traqueurs travaillent par deux, expliqua mon père. Pour votre sécurité et celle de l’enfant échangé.
— Et si nous n’avons pas besoin d’un partenaire ? protestai-je.
Tilda me lança un regard en se dirigeant à l’avant de la salle.
— Tous les traqueurs travailleront en paire, sans exception, répondit mon père sans lever la tête.
— Mais nous gaspillons des ressources, insistai-je. Nous disposons d’un nombre restreint de traqueurs. Si nous travaillons en paire, nous réduisons nos effectifs de moitié. Si nous travaillons seuls, nous pourrions ramener deux fois plus d’enfants échangés.
— Et deux fois plus de traqueurs risqueraient de se faire tuer, répondit mon père en me regardant enfin et en pinçant les lèvres. Le roi et la reine ont pris cette décision, et elle est définitive.
— Tout ce que je veux dire…, fis-je.
— Bryn Aven, pourquoi ne pas venir chercher ton affectation ? demanda mon père. Nous pourrions ainsi accélérer le déroulement de la réunion.
Je grognai intérieurement et me dirigeai à l’avant de la salle en manœuvrant entre les traqueurs et les gardes. Les gens avaient commencé à parler à voix basse pour pouvoir entendre mon père les appeler.
— Où est mon dossier ? demandai-je en arrivant à l’avant de la salle.
— Je l’ai donné à ton partenaire, répondit mon père en montrant Ridley, qui tenait une chemise jaune.
— Mais tu as pris ta retraite ! glapis-je.
— Je sors de ma retraite pour cette dernière affectation, me dit Ridley. Cette mission est importante, et nous avons besoin de nos meilleurs éléments.
— Tu veux parler de toi et de moi ?
— Je ne vois personne d’autre qui réponde à cette description. Et toi ? me demanda-t-il en souriant.
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