Les chroniques du royaume kanin, tome 1 - Givre enflammé

Chapitre trente-neuf

TRENTE-NEUF

* * *

Représailles

 

A lors que je flanquais brusquement mes vêtements dans mon sac, Ridley frappa à la porte ouverte de ma chambre.

— Comment tu t’en sors ? demanda-t-il quand il constata que je ne répondais pas.

— J’ai connu des jours meilleurs.

Ma tempe droite n’était plus qu’une entaille recouverte de sang coagulé et une contusion pourpre foncé, mais le pire était caché sous mes cheveux, où on avait dû me faire six points de suture. Viktor avait vraiment voulu me tuer, et selon le médecin qui m’avait fait les points, j’avais eu de la chance qu’il n’ait pas réussi à me fracasser le crâne.

Il s’était écoulé douze heures depuis que j’avais affronté Viktor, et j’avais un terrible mal de bloc. La vision de mon œil droit n’était toujours pas rétablie, et quand je regardais à gauche, je voyais toujours une tache blanche aveuglante en périphérie de ma vision.

— Si tu as mal, ils peuvent te donner quelque chose pour soulager la douleur, dit Ridley en se penchant en avant pour inspecter mes blessures.

Il tendit la main pour relever mes cheveux, mais je m’éloignai, et il baissa le bras en se redressant.

— Je vais bien. Je veux juste sortir d’ici et rentrer chez moi, dis-je.

— Bon. Mes bagages sont prêts. Nous pouvons partir quand tu veux.

Mon jean bloquait la fermeture éclair de mon sac, et je comprimai mes vêtements au fond pour le fermer.

— J’ai presque fini.

— Tu ne devrais pas te blâmer pour ce qui est arrivé, dit Ridley. Konstantin était dans une cellule. Tu n’avais aucune raison de croire qu’il pouvait en sortir pour t’attaquer. Si les Skojares avaient mis un minimum de mesures de sécurité en place dans le palais, ils auraient pu l’arrêter. Je crois qu’il est sorti par l’une des portes qui donnent sur le lac, et il a disparu depuis longtemps.

Au lever du jour, Ridley était venu dans ma chambre pour voir comment j’allais, et quand il avait constaté que je n’étais pas là, il était descendu dans le donjon, où il m’avait trouvée étendue par terre, inconsciente et blessée. Quand j’étais revenue à moi, je n’arrivais pas à me souvenir de l’attaque. Je savais seulement que Ridley me tenait dans ses bras, le regard plein d’appréhension et d’affection.

Mais à mesure que la journée avait avancé, les souvenirs de la soirée précédente m’étaient lentement revenus. Une image floue du donjon. Konstantin qui me disait de prendre la fuite. Viktor Dålig qui émergeait de l’ombre. La douleur aveuglante.

Je savais que je finirais par dire à Ridley que j’avais vu Viktor, mais je voulais être certaine qu’il était mêlé à cette histoire, avant de le lui révéler. Mes souvenirs étaient trop flous, et je n’étais pas certaine de pouvoir me fier à ma mémoire.

Viktor avait tué le père de Ridley, et il était en cavale depuis des années. J’avais eu l’occasion de l’arrêter, mais je l’avais laissé m’échapper. Je ne pouvais rien dire à Ridley avant d’être certaine que tout cela était bel et bien arrivé.

— Si je ne me blâme pas, qui devrais-je blâmer ? demandai-je d’une voix beaucoup plus dure que je ne l’avais souhaité.

— Konstantin, répondit simplement Ridley.

Je poussai un long soupir que je n’avais même pas conscience d’avoir retenu.

— Ah, bien, dit Lisbet en souriant tout en entrant dans ma chambre sans frapper, pendant que Ridley et moi nous mettions au garde-à-vous. Je suis heureuse de vous trouver ici tous les deux. Comment va votre tête ?

— Mieux, marksinna, répondis-je poliment.

— Bien, dit-elle en contournant mon lit pour se diriger vers la fenêtre tandis que la traîne de sa robe recouvrait le sol.

Ses branchies palpitèrent, et elle se tourna vers le lit.

— Que faites-vous ? Vous préparez vos bagages ?

— Oui, marksinna, répondit Ridley. Bent est mort, et Konstantin ne reviendra pas ici. Nous avons supposé que notre travail était terminé.

— Vous n’avez pas été appelés ici pour trouver Bent et Konstantin, dit Lisbet. Vous êtes ici pour trouver ma petite-fille, et je ne la vois nulle part.

Ridley et moi échangeâmes un regard, mais je baissai les yeux. Je n’étais pas d’accord avec la conclusion à laquelle en étaient venus Ridley et les Trylles, mais je n’avais pas eu mon mot à dire. Dès l’instant où je m’étais sentie mieux ce matin, Ridley m’avait informée que les Trylles quittaient le château, et que nous en ferions autant. Cela avait été la fin de la discussion.

— Nous croyons…, dit Ridley, avant de s’éclaircir la gorge. Nous croyons que la reine n’est plus en vie. Nous croyons qu’elle a été tuée par Bent ou Konstantin. Je suis terriblement désolé. Je vous prie d’accepter les plus sincères condoléances du peuple kanin, et nous vous offrons tout notre soutien. Cependant, notre mission ici est terminée, et nos responsabilités, comme celles des Trylles, nous obligent à retourner chez nous pour servir notre royaume.

— Je vois, dit Lisbet en baissant les yeux et en déglutissant avec difficulté. Dans ce cas, je ne vois aucune raison de vous garder ici, dit-elle après un moment. Transmettez mes remerciements à votre roi pour votre aide. Je suppose que vous saurez trouver votre chemin hors du palais.

Ridley ouvrit la bouche pour parler, mais il n’y avait rien à dire. Lisbet nous laissa seuls dans la chambre, où un lourd silence s’abattit.

— Alors, c’est tout, demandai-je. Nous quittons, tout simplement ?

Ridley poussa un soupir d’exaspération.

— Que veux-tu que nous fassions de plus ?

— Terminer notre travail ! dis-je sèchement.

— C’est déjà fait, répliqua-t-il, puis il baissa la voix. La reine est morte, Bent est mort et Konstantin a disparu sans laisser de traces. Il recherche sûrement déjà sa prochaine cible. Nous ne pouvons aider les Skojares plus longtemps. Nous devons retourner chez nous et protéger notre tribu.

Il se radoucit, puis se rapprocha de moi.

— En tant que traqueuse, tu sais que tu ne peux pas choisir où te mèneras ton travail ni quand il commencera ou se terminera, dit-il en posant sa main sur mon bras. Notre mission ne s’est pas déroulée comme nous l’avions prévu, mais il est maintenant temps de rentrer à la maison.

Je hochai la tête, détestant le fait que Ridley ait raison. Nous n’avions plus rien à faire à Storvatten. Il ne nous restait plus qu’à rentrer à Doldastam. Je terminai mes bagages, et nous pûmes entreprendre le long voyage de retour.

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