Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 1 sur 30

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Les Feux de l'automne

Première partie « 1912-1918 »

Première partie

 

 

« 1912-1918 »

 

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1

 

Il y avait un bouquet de violettes fraîches sur la table – un pichet jaune à bec de canard qui s’ouvrait avec un bref claquement pour laisser couler l’eau – une salière de verre rose décorée de l’inscription : « Souvenir de l’Exposition uni-verselle. 1900. » (En douze années, les lettres qui la compo-saient avaient pâli et s’étaient effacées à demi.) Il y avait un énorme pain d’or, du vin et le plat de résistance – une blan-quette de veau admirable, chaque tendre morceau blotti pu-diquement sous la sauce crémeuse, les jeunes champignons parfumés et les pommes de terre blondes. Pas de hors-d’œuvre, rien pour amuser la gueule : la nourriture est une chose sérieuse. Chez les Brun, on attaquait dès le début du repas la pièce principale ; on ne dédaignait pas les rôtis dont l’exécution, par ses règles simples et sévères, s’apparente à l’art classique, mais la ménagère donnait tous ses soins et tout son amour à la confection de quelque savant mijotage ; chez les Brun, la belle-mère, la vieille Mme Pain, faisait la cui-sine.

Les Brun étaient de petits rentiers parisiens. Sa femme étant morte, c’était Adolphe Brun qui présidait la table et servait à chacun sa part. Il était bel homme encore ; il avait un grand front chauve, un petit nez retroussé, de bonnes joues, de longues moustaches rousses qu’il tordait et étirait entre ses doigts jusqu’à ce que la pointe effilée lui entrât presque dans l’œil. En face de lui, sa belle-mère, ronde, pe-tite, vermeille, couronnée de cheveux blancs légers et volti-geants comme l’écume de la mer, montrait dans un sourire

– 5 – ses dents intactes et d’un geste de sa petite main potelée re-poussait les hommages (« Exquis… vous n’avez jamais rien fait de mieux, belle maman… C’est délicieux, madame Pain ! ») Elle faisait une petite moue faussement modeste et, comme une prima donna feint d’offrir à son partenaire les fleurs qu’on lui porte sur la scène, elle murmurait :

– Oui, le boucher m’a bien servie aujourd’hui. C’était un beau tendron.

Adolphe Brun avait à sa droite ses invités – les trois Jac-quelain – à sa gauche, son neveu Martial et sa fille, la petite Thérèse. Comme Thérèse avait quinze ans depuis quelques jours, elle relevait ses boucles en chignon, mais les mèches soyeuses n’avaient pas encore pris le pli que les épingles voulaient leur donner et elles s’ébouriffaient en tous sens, ce qui rendait Thérèse malheureuse, malgré le compliment que son timide cousin Martial lui avait fait à mi-voix, en rougis-sant beaucoup :

– C’est très joli, Thérèse. Votre coiffure… c’est comme un brouillard d’or.

– La petite a mes cheveux, dit Mme Pain qui, née à Nice, et quoiqu’elle l’eût quittée à seize ans pour épouser un mar-chand de rubans et voilettes établi à Paris, gardait l’accent de son pays natal, sonore et doux comme un chant. Elle avait de très beaux yeux noirs, au gai regard. Son mari l’avait ruinée ; elle avait perdu une enfant de vingt ans – la mère de Thérèse ; elle vivait aux frais de son gendre ; mais rien n’avait altéré sa bonne humeur. Au dessert, elle buvait vo-lontiers un petit verre de liqueur sucrée et fredonnait :

Joyeux tambourins, menez la danse…

 

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Les Brun et leurs invités se tenaient dans une salle à manger toute petite et pleine de soleil. Les meubles – un buf-fet Henri II, des chaises cannées à colonnettes, une chaise longue tapissée d’étoffe foncée, fleurie de bouquets roses sur fond noir, un piano droit – se serraient comme ils pouvaient dans un espace restreint. Les murs étaient ornés de dessins achetés aux grands magasins du Louvre et qui représentaient des jeunes filles jouant avec des petits chats, des pâtres na-politains (avec une vue du Vésuve à l’arrière-plan) et une co-pie de L’Abandonnée, œuvre émouvante où l’on voit une per-sonne ostensiblement enceinte pleurant sur un banc de marbre, en automne, tandis qu’un hussard de la Grande Ar-mée s’éloigne parmi les feuilles mortes.

Les Brun habitaient au cœur d’un quartier populeux, près de la gare de Lyon. Les longs sifflements nostalgiques des trains parvenaient jusqu’à eux, pleins d’appels qu’ils n’entendaient pas. Mais ils étaient sensibles à la vibration argentine, aérienne, musicale qui, à certaines heures du jour, s’échappait du grand pont métallique où passait le métro, lorsque, en émergeant des profondeurs souterraines, il appa-raissait un instant à la face du ciel et s’enfuyait avec de sourds grondements. À son passage, les vitres tremblaient.

Sur le balcon chantaient des serins dans une cage, et, dans une autre, roucoulaient des tourterelles. D’en bas mon-tait un bruit dominical : des tintements de verres, d’assiettes à tous les étages, à travers les fenêtres ouvertes, et des cris joyeux d’enfants dans la rue. La pierre grise des maisons, trempée de clarté, paraissait rose. Jusqu’aux vitres de l’appartement d’en face, crasseuses et sombres tout l’hiver, qui, fraîchement lavées, ruisselaient de lumière comme d’une eau lustrale. Voici l’antre où le marchand de marrons s’est

– 7 – tenu au chaud depuis octobre ; mais il a disparu et à sa place a surgi une fille rousse qui vend des violettes. Ce réduit obs-cur est lui-même pénétré d’une fumée blonde : soleil éclai-rant la poussière, cette poussière de Paris au printemps, aux temps heureux, qui semblait être faite de poudre de riz et du pollen des fleurs (jusqu’à ce qu’on s’aperçût qu’elle sentait le crottin).

C’était un beau dimanche. Martial Brun avait apporté le dessert, un moka qui fit briller joyeusement les yeux du jeune Bernard Jacquelain. On mangea le gâteau en silence ; on n’entendait que le cliquetis des petites cuillers heurtant les assiettes et le craquement, sous les dents des convives, des grains de café cachés dans la crème et pleins de liqueur parfumée. Puis, après cet instant de recueillement, la con-versation reprit, aussi paisible, aussi dénuée de passion que le ronronnement d’une bouilloire. Martial Brun, qui était étudiant en médecine, un garçon de vingt-sept ans au long nez pointu, toujours un peu rouge du bout, au long cou co-miquement incliné de côté comme s’il écoutait une confi-dence, aux beaux yeux de biche, parla des examens qui ap-prochaient.

– Les messieurs doivent beaucoup travailler, dit Blanche Jacquelain avec un soupir, et elle regarda son fils. Elle l’aimait tant qu’elle rapportait tout à lui ; elle ne pouvait lire qu’une épidémie de typhoïde avait éclaté à Paris sans le voir en esprit malade, mort peut-être, ni entendre la musique d’un régiment sans l’imaginer soldat. Elle fixa sur Martial Brun un regard triste et profond, dessinant au lieu de ses traits sans prestige ceux de son fils, adorables à ses yeux, et pensant au jour où il sortirait d’une grande école, chargé de lauriers.

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Avec une certaine complaisance, Martial décrivit ses études, ses veilles. Il était modeste à l’excès, mais un doigt de vin lui donnait tout à coup l’envie de bavarder, de se faire valoir. En pérorant, il passait son index dans son col haut qui le gênait et il se rengorgeait comme un coq, jusqu’au mo-ment où le timbre de la porte d’entrée retentit. Thérèse vou-lut se lever pour aller ouvrir, mais le petit Bernard la devança et revint bientôt, accompagné par un jeune homme barbu, assez gras, un ami de Martial, étudiant en droit : Raymond Détang. Ce Raymond Détang, par sa vivacité, son éloquence, sa belle voix de baryton et ses faciles succès féminins inspi-rait à Martial des sentiments d’envie et de mélancolique ad-miration. En l’apercevant il se tut aussitôt et, d’un geste ner-veux, ramassa autour de son assiette des miettes de pain éparses.

– Nous parlions de vos études, jeunes gens, dit Adolphe Brun. Vois ce qui te pend au nez, ajouta-t-il en se tournant vers Bernard.

Bernard ne répondit rien, parce qu’à quinze ans la socié-té des grandes personnes l’intimidait encore. Il portait des culottes courtes. (« Mais c’est la dernière année… Bientôt il sera trop grand », disait sa mère avec un accent d’orgueil et de regret.) Après ce bon repas, ses joues étaient en feu et sa cravate tournait sans cesse. Il lui donnait une énergique se-cousse et rejetait en arrière les cheveux bouclés qui lui tom-baient sur le front.

Son père dit d’une voix caverneuse :

– Il faut qu’il sorte de Polytechnique dans les premiers. J’aurai fait des folies pour son instruction : les meilleurs ré-pétiteurs, et tout ; mais il sait ce qu’il me doit : il faut qu’il

– 9 – sorte de Polytechnique dans les premiers rangs. D’ailleurs, c’est un bûcheur. Il est le premier de sa classe.

Tout le monde regarda Bernard ; un flot de fierté monta dans son cœur. C’était un sentiment d’une suavité presque intolérable. Il devint encore plus rouge et dit enfin de sa voix qui muait, tantôt aiguë et presque déchirante, tantôt douce et basse :

– Oh, ça, ce n’est rien…

Il fit du menton un mouvement de défi, comme s’il vou-lait dire :

– On verra ce qu’on verra ! et tira le nœud de sa cravate à la rompre. Une rêverie confuse où il se voyait grand ingé-nieur, mathématicien, inventeur, ou peut-être explorateur et soldat, sur sa route un cortège de femmes brillantes, autour de lui des amis fervents et des disciples, l’agita. En même temps il louchait vers un bout de gâteau demeuré sur son as-siette et il se demandait comment il ferait pour le manger avec tous ces yeux fixés sur lui ; heureusement son père, en s’adressant à Martial, détourna de lui l’attention et le rejeta dans son obscurité. Il en profita pour ne faire qu’une bou-chée du quartier de moka.

– Dans quelle branche de la médecine comptez-vous vous spécialiser ? demanda M. Jacquelain à Martial. M. Jacquelain souffrait d’une cruelle maladie d’estomac ; il avait une moustache jaune, pâle comme du foin, et une fi-gure qui semblait faite de sable gris ; la peau était parcourue de rides ainsi que la surface des dunes au vent de la mer. Il regardait Martial d’un air avide et triste, comme si le fait seul de parler à un futur médecin eût recelé quelque vertu cura-

 

– 10 – tive, mais dont il ne pouvait jouir. Il répéta plusieurs fois, en portant machinalement la main à cet endroit du corps où le mal le mordait, juste au-dessous de sa poitrine creuse :

– Dommage que vous n’ayez pas encore vos diplômes en poche, mon jeune ami. Dommage. J’aurais consulté. Dom-mage…

Il demeura plongé dans une méditation amère.

– Dans deux ans, dit timidement Martial.

Pressé de questions, il avoua qu’il avait un appartement en vue, rue Monge. Un médecin qu’il connaissait et qui dési-rait prendre sa retraite le lui céderait. En parlant, il voyait se dérouler devant lui cette suite de jours paisibles…

– Il faudra te marier, Martial, dit la vieille M me Pain avec un malicieux sourire.

Nerveusement Martial frotta entre ses mains une bou-lette de mie, l’étira, lui donna la forme d’un bonhomme, la transperça farouchement de sa fourchette à dessert et, levant ses yeux de biche vers Thérèse, dit d’une voix étranglée :

– Mais j’y songe. Croyez bien que j’y songe.

Thérèse eut alors la pensée fugitive que cela s’adressait à elle ; elle eut envie de rire et, en même temps, elle était honteuse comme si on l’eût déshabillée en public. C’était donc vrai, ce que lui disaient son père, sa grand-mère et ses compagnes de pensionnat : depuis qu’elle avait relevé ses cheveux, elle avait tout à fait l’apparence d’une femme ? Mais épouser ce bon Martial… Elle l’observa curieusement sous ses cils baissés. Elle le connaissait depuis son enfance ;

 

– 11 – elle l’aimait bien ; elle vivrait avec lui comme son père et sa mère avaient dû vivre jusqu’au jour où la jeune femme était morte. « Pauvre garçon, pensa-t-elle tout à coup, il est or-phelin. » Son cœur avait déjà une tendresse, une sollicitude presque maternelles. « Mais il n’est pas beau, pensa-t-elle encore : il ressemble au lama du Jardin des Plantes. Il a un air tendre et offensé. »

Dans l’effort qu’elle fit pour retenir son rire moqueur, deux fossettes creusèrent ses joues un peu pâles d’enfant de Paris. C’était une fillette élancée, gracieuse, au visage sé-rieux et doux, aux yeux gris, aux cheveux légers comme une fumée. « Qu’est-ce que j’aimerais avoir comme mari ? » se demanda-t-elle. Ses songeries devinrent douces et impré-cises, peuplées de beaux jeunes gens qui ressemblaient au hussard de la Grande Armée sur la gravure en face d’elle. Un beau hussard d’or, un soldat couvert de poudre et de sang, traînant son sabre parmi les feuilles mortes… Elle se leva d’un bond pour aider sa grand-mère à desservir. Il se faisait en elle comme un ajustement entre le rêve et la réalité ; c’était une opération singulière et un peu douloureuse : quelqu’un semblait lui ouvrir de force les yeux et faire passer devant elle le feu d’une lumière trop vive.

« C’est ennuyeux de grandir, pensa-t-elle. Si je pouvais toujours rester comme ça… » Elle soupira avec un peu d’hypocrisie : il était flatteur d’inspirer de l’admiration à un jeune homme, fût-ce ce brave Martial. Bernard Jacquelain était sorti sur le balcon et elle le rejoignit entre la cage des serins et celle des tourterelles. Le pont métallique vibra : le métro venait de passer. Au bout de quelques instants, Adolphe Brun, qui s’était approché des enfants, dit :

 

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– Voici ces dames Humbert.

C’étaient des amies de la famille Brun, une veuve et sa fille Renée, âgée de quinze ans.

Mme Humbert avait perdu de bonne heure un mari bril-lant et charmant. C’était une triste histoire, mais un bon en-seignement pour la jeunesse, disait-on. Le pauvre Me Hum-bert (avocat de talent), était mort à vingt-neuf ans pour avoir trop aimé le travail et le plaisir, qui ne vont pas ensemble, comme le faisait observer Adolphe Brun : « C’était un don Juan », disait-il, en hochant la tête d’un air d’admiration, de blâme, relevé d’une pointe de très légère concupiscence. Fri-sant sa moustache, avec un regard pensif, il poursuivait : « Il était devenu coquet. Il avait trente-six cravates (le nombre trente-six était pris dans le sens symbolique d’un chiffre exa-géré). Il avait pris des habitudes de luxe : un bain toutes les semaines. C’est en sortant d’un établissement de douches qu’il a attrapé un chaud et froid dont il est mort. »

Sa veuve, restée sans fortune, avait dû, pour vivre, ou-vrir un atelier de modiste ; dans l’avenue des Gobelins, une boutique peinte en bleu ciel, portait à son faîte : « GERMAINE, MODES », avec un paraphe d’or. Mme Humbert lançait sur sa propre tête et sur celle de sa fille ses créations. C’était une belle brune ; elle s’avançait avec majesté, offrant aux rayons du soleil un des premiers cha-peaux de paille sortis ce printemps et où s’épanouissait une floraison de pavots artificiels. Sa fille portait une virginale coiffure de tulle et de rubans : une charlotte raide et légère comme un abat-jour.

On n’attendait que ces dames pour sortir et achever en plein air la journée du dimanche. On se mit donc en marche

– 13 – vers le métro de la gare de Lyon. Les enfants allaient en avant, Bernard entre les deux fillettes. Bernard était doulou-reusement conscient de ses culottes courtes et regardait avec inquiétude et honte le poil d’or qui brillait sur ses jambes vi-goureuses, mais il se consolait en pensant : « C’est la der-nière année… » De plus, sa mère, qui le gâtait, lui avait ache-té une badine, un jonc au pommeau doré dont il jouait non-chalamment. Par malheur, Adolphe l’aperçut et fredonna : « Comme un gandin, la canne en main… », ce qui gâta tout son plaisir. Vif, maigre et remuant, de beaux yeux, il semblait à sa mère la personnification de la beauté masculine et elle pensait, avec, au cœur, un pincement jaloux : « Ce qu’il en fera, des conquêtes, à vingt ans », car jusque-là elle comptait bien le tenir.

Les jeunes filles portaient des costumes tailleur qui cou-vraient pudiquement leurs genoux dans des bas de coton noir. Mme Humbert avait fait pour Thérèse un chapeau pareil à celui de Renée, un imposant édifice orné de mousseline et de petits nœuds de ruban ; elle disait : « Vous avez l’air de deux sœurs », mais elle songeait : « Ma fille, ma Renée est la plus jolie. C’est une poupée, une chatte avec ses cheveux blonds et ses yeux verts. Déjà, les vieux la regardent », se di-sait-elle encore, car elle était une mère ambitieuse et qui prévoyait l’avenir.

Émergeant des profondeurs de la terre, le petit groupe sortit du métro Concorde et descendit l’avenue des Champs-Élysées ; les dames soulevaient délicatement le bas de leurs jupes et on voyait dépasser un honnête volant de popeline grise sous la robe de Mme Jacquelain, de satinette puce sous celle de la vieille Mme Pain, tandis que Mme Humbert, à la poitrine opulente, jouant de ses yeux noirs « à l’Italienne »,

– 14 – laissait apparaître par mégarde un taffetas gorge-de-pigeon au doux murmure soyeux. Ces dames parlaient d’amour. Mme Humbert laissait entendre qu’elle avait désespéré un homme par ses rigueurs ; afin de l’oublier, il avait dû fuir jusqu’aux colonies et de là il lui écrivait qu’il avait dressé un petit nègre à venir tous les soirs dans sa tente à l’heure du sommeil pour lui dire : « Germaine t’aime et pense à toi. »

– Les hommes, soupirait Mme Humbert, ont souvent plus de délicatesse de cœur que nous.

– Oh, croyez-vous ? s’exclama Blanche Jacquelain qui l’avait écoutée de cet air prude et aigre avec lequel une chatte surveille le lait bouillant dans une casserole (elle avance la patte et la retire avec un bref miaulement offensé) : croyez-vous ? Nous seules savons nous dévouer sans arrière-pensée.

– Qu’entendez-vous par arrière-pensée ? demanda Mme Humbert et, levant la tête et gonflant les narines, elle semblait prête à hennir comme une cavale.

– Ma chère, vous le savez bien, répondit Mme Jacquelain avec dégoût.

– Mais, ma chère, c’est la nature…

– Oui, oui, disait cependant la vieille M me Pain, opinant de son toquet de jais couvert de violettes artificielles, mais elle n’entendait pas. Elle pensait au morceau de veau (reste de la blanquette), qu’elle servirait le soir. Tel quel ou avec de la sauce tomate ?

Par derrière venaient les hommes qui péroraient avec de grands gestes.

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La foule paisible des dimanches marchait sur l’avenue des Champs-Élysées. Elle avançait lentement, alourdie sans doute par le poids de la digestion, par la précoce chaleur, par le sentiment du loisir. C’était une foule douce, gaie, discrète de petite bourgeoisie ; le peuple ne s’aventurait pas là ; les grands de ce monde n’envoyaient aux Champs-Élysées que les plus jeunes membres de leurs familles, gardés par des nounous aux beaux rubans. On voyait sur l’avenue des Saint-Cyriens donnant le bras à leurs bonnes grand-mères, des Po-lytechniciens, pâles, à lorgnon, couvés du regard par des fa-milles inquiètes, des collégiens à vareuse croisée et à cas-quette d’uniforme, des messieurs moustachus, des petites filles en robes blanches descendant vers l’Arc de Triomphe entre une double rangée de chaises où étaient assis d’autres Saint-Cyriens, d’autres Polytechniciens, des messieurs, des dames et des enfants identiques aux premiers par le cos-tume, le regard, le sourire, l’air à la fois cordial, curieux et bienveillant, si bien que chaque passant semblait voir à ses côtés son propre frère. Tous ces visages se ressemblaient : teint pâle, yeux sans éclat, nez en l’air.

On descendait plus bas encore, jusqu’au terre-plein de l’Arc de Triomphe, jusqu’à l’avenue du Bois de Boulogne, jusqu’à l’hôtel de Boni de Castellane, dont les rideaux de soie lilas flottaient aux balcons dans la brise légère. Enfin, enfin, dans une poussière glorieuse les équipages apparaissaient, revenant des courses.

Les familles étaient assises sur leurs petites chaises de fer. Elles contemplaient les princes étrangers, les million-naires, les grandes courtisanes. Mme Humbert croquait fébri-lement des chapeaux sur un carnet qu’elle sortait de son sac. Les enfants regardaient, admiraient. Les grandes personnes

– 16 – se sentaient placides, satisfaites, sans envie, mais pleines de fierté : « Pour les deux sous de nos chaises et le prix du mé-tro, nous voyons tout ça, pensaient les Parisiens, nous en jouissons. Nous sommes non seulement spectateurs de la pièce, mais aussi acteurs (de la plus humble figuration), avec nos filles joliment parées, leurs frais chapeaux, notre bagout, notre gaîté légendaire. Nous aurions pu naître ailleurs, après tout, songeaient les Parisiens, dans ces pays où de voir seu-lement les Champs-Élysées sur carte postale tous les cœurs bien nés battent plus fort ! »

Et les gens se carraient sur leurs chaises, disaient d’un petit air critique de propriétaire :

– Vous avez vu l’ombrelle rose avec des médaillons de Chantilly ? Ça fait trop riche, je n’aime pas ça.

Ils reconnaissaient les célébrités au passage :

– Tiens, Mona Delza. Avec qui est-elle ?

Les pères retrouvaient pour leurs enfants des souvenirs historiques ; ils montraient les vitres d’un restaurant :

– Ici j’ai vu déjeuner, il y a cinq ans, la Cavalieri avec Caruso. Les gens faisaient cercle autour d’eux et les regar-daient comme des bêtes curieuses, mais ça ne leur coupait pas l’appétit.

– Qui c’est, la Cavalieri, papa ?

– Une actrice.

Vers le soir, les petits commençaient à traîner la jambe. Le sucre poudré des gaufres volait dans l’air. La poussière montait lentement dans le ciel, une poussière dorée qui cra-

– 17 – quait sous la dent ; elle voilait l’Obélisque jusqu’à mi-hauteur, elle corrodait les fleurs roses des marronniers ; le vent l’emportait vers la Seine et elle retombait peu à peu tandis que s’éloignaient les derniers équipages et que les Pa-risiens rentraient chez eux.

Les Brun, les Jacquelain, les Humbert et Raymond Dé-tang s’asseyaient pour goûter à la terrasse d’un café. Ils commandaient :

– Deux grenadines et neuf verres.

Ils buvaient en silence, un peu fatigués, un peu étourdis, contents de leur journée. Raymond Détang frisait entre deux doigts sa barbe légère et poitrinait pour la voisine. Il faisait chaud. On allumait les premiers réverbères et l’air devenait mauve, sucré aurait-on dit, comme un bonbon à la violette. On avait envie de le sucer. Les femmes soupiraient : « Ah, qu’il fait bon… » et : « On ne voudrait pas rentrer, pas, Eu-gène ? » Mais Eugène, ou Émile (le mari) hochait la tête, re-gardait sa montre et répondait simplement : « À la soupe. » Bientôt sept heures et tous les petits ménages parisiens s’attableraient sous la lampe. L’arôme du pot-au-feu et du pain frais lutterait pendant quelques instants contre cette odeur de poussière parfumée que les femmes chères avaient laissée sur leur passage, lutterait contre elle et, finalement, la submergerait.

Les Brun et leurs amis se séparèrent au métro de l’Etoile. On acheva les comptes – « Et je vous dois encore deux sous pour le pourboire du garçon… Si, si, qui paie ses dettes s’enrichit… » – Puis chacun rentra chez soi.

 

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