Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 22 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 2

 

 

Jamais Yves ne devait oublier la journée de solitude qu’il passa dans les montagnes de Savoie. Le temps changeait en effet. La neige commença à tomber, couvrant les sentiers. Des jeunes gens montaient devant lui, leurs skis sur l’épaule. Il regrettait de n’être pas équipé comme eux, mais ce qu’il voulait surtout, c’était se trouver seul, respirer un air pur et mettre de l’ordre dans ses pensées. Jusqu’ici, sa vie inté-rieure avait été celle d’un adolescent : pas de raisonnements, des sursauts d’admiration ou de révolte ; pas de réflexions, mais d’aveugles désirs. Il fallait apprendre à se faire une tête d’homme. Savoir exactement ce qu’il voulait et agir selon sa volonté. Tout d’abord, bien reconnaître quels étaient les ca-ractères de son père et de sa mère, car il sentait que le fond de la question était là : suivre l’un ou l’autre. « Juger ses pa-rents est un mal, certes, pensait-il. Mais de ce mal ils sont les premiers responsables. Ce sont eux qui me forcent à ce choix. » Il avait toujours été, comme il disait naïvement, « du côté de maman », mais ce n’étaient que des raisons senti-mentales qui le poussaient vers elle, et cela ne suffisait pas. Il ne voulait pas être injuste. Il voulait essayer de com-prendre son père. Ce n’était pas un méchant homme. Ce n’était pas un malhonnête homme. Il avait une intelligence aiguë, brillante. Il avait du courage, ce qu’Yves estimait pré-férable à l’intelligence. Il savait qu’il s’était bien battu en 1914. La grand-mère Jacquelain lui avait fait lire des lettres que son père écrivait du front, à dix-huit, dix-neuf, vingt ans,

– 197 – au milieu du danger et des privations de toutes sortes. C’étaient des lettres émouvantes, délicieuses, pleines de har-diesse et de drôlerie. Dans l’une, il parlait du fils qu’il aurait un jour : « Que j’aurai de plaisir avec lui ! Quand il grognera pour aller au collège les matins de pluie, j’aurai beau jeu à lui répondre : « Qu’est-ce que tu aurais dit s’il avait fallu passer la nuit dans les bois comme ton père en 1915, dans la flotte jusqu’à mi-corps, les ripatons pleins d’eau ? » Ça me permet-tra de me prélasser au lit jusqu’à midi. Ah, ce sera le bon temps… » – « Tout n’est pas laid à la guerre, écrivait-il en-core. Un shrapnell vient d’éclater, et il en est sorti un pa-nache d’un blanc rosé qui ressemble à de la mousse de sor-bet… »

À lire ces lignes, Yves avait eu envie de pleurer sur son père comme sur un disparu. Pourtant, il n’était pas mort. Il était revenu et avec quel cynisme, quelle âpreté il s’était mis à vivre !

– En somme, si on me demandait ce que je pense de lui, se dit Yves, je serais obligé de dire : « Il fait partie d’une co-terie malfaisante qui, par veulerie, aveuglement ou trahison raisonnée, fait le malheur de la France, et puisqu’il appar-tient à ces gens, puisqu’il trafique avec eux, puisqu’il partage leurs gains et leurs plaisirs, il serait donc… un malhonnête homme ? Oh, non, c’est affreux, je ne peux pas dire ça ! Et pourtant… Ce Détang… Ce Mannheimer… ces femmes… Et ce qu’il y a de plus terrible là-dedans, c’est qu’on a presque honte de les juger du point de vue moral, car de cette morale ils ont fait quelque chose de grotesque, d’enfantin, qui ne mérite que le rire. Si je disais à mon père : « Mais enfin, il est mal de te servir d’un homme comme Détang et de lui rendre en échange des services que je ne connais pas, mais que je

– 198 – devine d’une nature trouble et malfaisante ! Il est mal d’augmenter le chômage dans le pays en achetant à l’étranger ce que nous pourrions fabriquer sur place ! Il est mal de spéculer sur la baisse du franc, comme le fait Mannheimer. Il est mal de frauder le fisc et d’envoyer ton ar-gent hors de France, comme tu t’es vanté devant moi de le faire… » Que me répondrait-il ? Il hausserait les épaules. Il se moquerait de moi, tellement le sens de l’honneur, de la probité, de l’effort est annihilé en lui. Annihilé, pourquoi ? Par qui ? S’il était ainsi, s’il avait toujours été ainsi, je com-prendrais… Mais il a été différent. Il y a eu une période dans sa vie où il a été généreux, enthousiaste, plein d’amour. Ma-man, il l’a aimée. Elle n’avait pas d’argent lorsqu’il l’a épou-sée, lui qui met l’argent au-dessus de tout maintenant. Ils se sont séparés, mais il l’aime encore, et elle l’aime, et moi… C’est affreux de ne pouvoir respecter son père. Pourtant, il demeure quelque chose en lui de vivant, de… Je ne sais comment dire… Quand il regardait ce matin, avec moi, de ma fenêtre, les champs de neige, quand il disait : « Petit, il n’y a que ça de bon sur la terre », il était sincère : il était en-core le Bernard Jacquelain de vingt ans qui comparait l’éclatement d’un shrapnell à la mousse rose d’un sorbet… Mais que lui a-t-il manqué pour être digne d’amour, digne d’estime ? Quoi ? Sa volonté ? Non, il n’est pas faible. Il est énergique. Il sait ce qu’il veut. Le sens moral ? Pourquoi ? Et pourquoi toute une partie de sa génération en est-elle dé-pourvue comme lui ? Pourquoi ont-ils peur ? Car ils ont peur de tout. Ils passent leur vie à trembler pour leur peau, et pour leur argent. Pourquoi ces gens qui, à vingt ans, se sont battus avec un courage qui a forcé l’admiration du monde entier et de l’ennemi lui-même, pourquoi ont-ils l’air mainte-nant de se moquer de leur pays, de ne tenir à rien ni à per-

– 199 – sonne qu’à eux-mêmes ? Pourquoi, ayant donné leur vie pour rien, vendent-ils à présent leur âme pour des francs-papier ?

Perdu dans ces réflexions, il marchait au hasard dans la neige. Un petit vent âpre s’était levé et soufflait dans son cou et derrière ses oreilles. Cela faisait du bien, cette bise aigre qui mordait sa peau. On était bien, loin des gens. Il avait tou-jours été sauvage. Enfant, il avait rêvé d’imiter Alain Ger-bault, de fuir l’Europe (mais ce qui le tentait, ce n’était pas le repos des îles, mais les manœuvres sur la mer, les tempêtes et le danger). Oui, il était bien tout seul. Tout s’apaisait. On avait des hommes et des choses une vue calme, sans pas-sions, implacable et nette. Son père… il avait voulu sauver sa vie. Il ne s’était jamais résigné à l’abandonner, cette vie unique. Il ne s’était pas donné tout entier ; il avait réservé une partie de lui-même ; il était demeuré défiant, réticent, égoïste, que ce fût dans la guerre, ou dans la paix, ou dans l’amour.

« Moi, je ne ferai pas comme lui, se dit Yves. Qui veut sauver sa vie la perdra. Cette vie, je l’offre. Je la jette tout entière. Je saurai me sacrifier, moi, s’il le faut. »

Une étrange, une prophétique tristesse s’emparait de lui.

« Ce sont eux qui nous jettent au sacrifice, songea-t-il. Ils disent qu’il y aura la guerre, qu’elle est inévitable et pro-chaine. Ce sont eux qui l’ont préparée. Ils prétendent qu’ils la craignent. Je ne sais pas, c’est peut-être vrai, mais, par moments, ils paraissent la souhaiter. Ou peut-être les fas-cine-t-elle ? Peut-être se sont-ils tellement avancés qu’ils ne peuvent pas reculer maintenant et qu’ils se sentent tout au bord d’un abîme ? Mais ce qui est sûr, c’est que dans cet abîme, les jeunes tomberont les premiers. »

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Il avait gravi la montagne de plus en plus vite. Il s’arrêta, essoufflé. Il marchait depuis longtemps. La courte journée d’hiver finissait. Le couchant était rouge.

– Signe de vent, dit un paysan qui passait.

Non loin de là se trouvait une auberge où Yves entra et commanda un goûter de lait et de pain bis. La salle de l’auberge était vide, mais dans un coin, sur une botte de paille, dormait une chienne avec six petits chiots. Quand Yves voulut les caresser, la chienne, d’abord, montra les dents, puis, après avoir considéré Yves avec attention, elle lui abandonna ses enfants. Yves prit un des petits chiens, le glissa sous sa veste et sortit. Il faisait presque nuit. La neige brillait par places. Yves se pencha et essaya de voir Mégève, mais une brume épaisse cachait la ville. On ne distinguait même pas les torrents qui coulaient le long de la montagne, brisant les glaces ; on les devinait seulement à leur odeur de cave fraîche et on entendait un bruit profond et solennel. Très longtemps Yves demeura immobile, caressant le chaud pelage du petit chien qui soupirait et grognait doucement. Yves pensait à bien des choses, les unes précises et cou-pantes, les autres confuses comme des rêves. Dans toute vie d’homme digne de ce nom, il y a une heure où l’on prend parti, où on se décide irrémédiablement pour ou contre un modèle d’existence.

« Il me faut la solitude, pensa Yves, et la propreté… Quelque chose qui ressemble à cette montagne, quelque chose d’austère, d’âpre et de fort. Je veux vivre loin des villes, loin des gens. Je ne veux pas m’enfermer dans un ba-teau et je ne veux pas faire de carrière brillante, tout cela m’importe peu. Si j’étais croyant, je me ferais prêtre. »

 

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Il fit quelques pas dans la neige et respira l’air pur et parfumé de la montagne.

« Je serai aviateur, pensa-t-il. Je sais bien ce que mon père me dirait… que je suis naïf, qu’il y a autant de combines et de trafics dans ce métier-là que dans un autre. Je sais bien… Mais il y a l’effort et le risque qui sauvent tout. Et là, au moins, c’est un boulot qui exige le don de soi tout entier. Que dira maman ? songea-t-il encore. Hein, petit vieux, murmura-t-il en posant sur le sol le petit chien qui se hâta de se sauver, la queue de travers : qu’est-ce qu’elle dira ? Et qu’aurait dit celui… celui qui aurait tant voulu être mon père, je suis sûr, celui qui est mort, peut-être, avec l’espoir qu’il laissait un fils ? Oui, qu’aurait dit Martial Brun ? Et que dira le père réel, et non celui du rêve ? »

Il croyait l’entendre :

– Mon petit, réfléchis. Tout cela est très joli, mais… il n’y a pas grand-chose à gagner là-dedans, tu sais ? C’est vrai qu’on a des femmes.

Des femmes ! Les sous et l’amour ! Le bifteck et le lit… Il secoua farouchement la tête et rentra à l’auberge. Il avait un peu d’argent ; il passerait la nuit dans une petite chambre nue et claire. Il envoya à Mégève un gamin porter une lettre à son père :

« Tu me pardonneras, lui écrivait-il, de n’être pas revenu ce soir, mais ces gens que nous avons rencontrés m’écœurent et tu as partie liée avec eux. Pardonne-moi. Je ne veux pas être dur ni insolent. Mais je sais que tu ne seras pas fâché, que tu te moqueras simplement de moi quand je t’aurai dit que je ne veux plus voir ni entendre personne dans

 

– 202 – le monde où tu vis. J’ai sur moi mon billet de retour. Je ren-trerai seul à Paris demain. Encore une fois, pardon, papa. Je t’embrasse.

« YVES. »

 

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