Les Feux de l'automne
Chapitre 3
Bernard apprit la mort de Mannheimer par un coup de téléphone. C’était une nuit étouffante d’août. Il avait passé la soirée chez les Détang, dans leur maison de Fontainebleau. Cet été 39, personne ne se décidait à quitter Paris. Il y avait chez les Détang un grand dîner. Dès le potage, le mot « guerre » ayant été prononcé par un des convives, Renée Détang s’écria :
– Non ! Assez ! Vous retardez ! C’est périmé, vous ne sa-vez donc pas que la guerre est impossible ? Mon mari a vu le président de la Banque des Pays Scandinaves. Il paraît que la guerre est impossible, parce que les Allemands manquent de wagons. Vous ne le saviez pas ? Voyons, c’est la dernière nouvelle. Aussi, je vous en prie, parlons d’autre chose !
Le dîner avait été très gai. Détang se montrait particuliè-rement en forme ; les années n’avaient pas de prise sur lui. Il était plus gras, il avait le teint plus fleuri que jamais. Bernard le connaissait depuis si longtemps qu’il ne le regardait plus. Ce soir-là, il fut frappé par un trait qu’il n’avait pas remarqué ou qu’il avait oublié : les yeux de Détang, ces yeux brillants et vides. Ils rappelaient la surface étincelante des miroirs ; ils réfléchissaient le monde extérieur ; ils étaient gais lorsque l’atmosphère était joyeuse ; ils s’embuaient de mélancolie pour répondre à la tristesse des gens, mais en eux-mêmes ils n’exprimaient rien. Il s’approcha de Bernard et lui toucha l’épaule.
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– Dis donc, tu pars avec nous ? Nous serons à Cannes lundi en huit. De là, un petit voyage à Londres.
Puis il baissa la voix pour faire une remarque à propos d’une femme qui passait. Quand il parlait femmes, le sang montait derrière ses oreilles en un flot lent de pourpre sombre.
– Au fond, je n’aime que ça, et de plus en plus, dit-il d’une voix changée, basse et rauque. Il quitta brusquement Bernard.
Le même homme, deux heures plus tard, réveillait Ber-nard pour lui annoncer la mort de Mannheimer. Le financier hollandais avait joué à la baisse du florin et perdu. Le florin n’avait pas été dévalué. Mannheimer, ruiné, venait de mou-rir. Il entraînait dans sa débâcle beaucoup d’affaires appa-remment solides et prospères, entre autres celle de Bernard Jacquelain qui, huit jours auparavant, lui avait prêté tout ce qu’il possédait. Quant à Détang, il avait misé aveuglément sur Mannheimer :
– Je suis foutu, dit-il à Bernard : ça m’apprendra à mettre tous mes œufs dans le même panier. On m’avait offert de jouer à la hausse du florin hollandais. J’ai refusé. J’avais confiance en ce métèque. La confiance me perdra. J’aurais dû le faire expulser. Tu m’écoutes, Bernard ?
– Je t’écoute, répondit Bernard, après un silence.
– Tu trinques salement, toi aussi ?
– Je perds tout.
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– Ah, mon vieux, ma première pensée a été de me faire sauter la cervelle. Puis, je me suis dit que pour ça il serait toujours temps.
– Il y a longtemps que tu le sais ? demanda Bernard.
– Depuis cinq heures de l’après-midi.
Il raccrocha. Bernard poussa un profond soupir et se le-va. Il éprouvait cette sensation d’incrédulité étrange qui suit l’annonce d’un désastre. « Allons donc ! Une chose pareille m’arriver, à moi ? Ce n’est pas possible ! » On ne s’habitue facilement qu’au bonheur, qu’au succès. À l’échec, l’instinct humain oppose d’invincibles barrières d’espoir. Ces bar-rières, il faut que le sentiment du malheur les enlève une à une et alors seulement il pénètre dans la place, jusqu’au cœur même de l’homme qui, peu à peu, reconnaît l’adversaire, le nomme par son nom et s’épouvante.
« Il n’y a qu’à recommencer, avait pensé Bernard. Ce sont des choses qui arrivent. Je trouverai des crédits. »
Avec calme et lucidité d’abord, puis fiévreusement, puis avec une rage désespérée, il avait cherché autour de lui des appuis. Cette banque de Londres, ces Américains, cette grande compagnie française. Allons, allons ! Il n’était pas n’importe qui ! Il était Bernard Jacquelain ! Mais… au fait… Bernard Jacquelain, qu’est-ce que c’était ? Est-ce qu’il avait apporté quelque chose de nouveau, de valable en ce monde ? Du génie ? Une somme de travail considérable, une inven-tion quelconque ? Non. À y bien réfléchir, il avait édifié sa fortune par des coups de téléphone, des conversations, des déjeuners, une espèce de savoir-faire, d’entregent, la faculté de parler de tout, d’être au courant de tout, quelque chose
– 206 – qui ressemblait au vrai travail comme la fumée à la flamme. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des carrières parisiennes faites en ce dernier quart de siècle étaient pareilles à la sienne. Ce n’étaient plus des affaires, mais des spéculations. Ce n’était plus de l’argent, mais des papiers, des symboles, des signes, des abstractions… au fond, une espèce de jeu mortel. Mortel. Bernard laissa échapper un sourd gémisse-ment. Tout à coup la conscience du désastre se précipitait en lui comme un flot, emportait toutes les fragiles espérances. Il était perdu. La banque de Londres, celle de New-York, la so-ciété française dont il connaissait si intimement le président, tous le laisseraient tomber, parce que personne n’avait d’intérêt à le sauver. Au contraire. Depuis dix ans, il y avait eu trop de scandales financiers en France ; chacun aurait peur, craindrait d’être compromis en venant en aide à un an-cien ami de Mannheimer… un ami, une victime, qu’importait ? On fuirait Raymond Détang, le premier. Les hommes étaient lâches. Il était abandonné, ruiné. Oui, il se débattrait. Il chercherait à trouver des délais, des crédits. En vain ! D’ailleurs, il avait été heureux. On ne pardonne pas ce-la. On lui ferait payer sa chance, maintenant. Il n’y aurait pas assez de boue en France pour la jeter sur lui, pour l’empêcher de se relever. Qu’est-ce qu’il avait derrière lui ? Ni famille, ni groupe puissant. Des relations. Ce n’était pas grand-chose. Toutes-puissantes dans le succès, elles sont les plus faibles des affaires dans l’échec. Un appui qui cède lors-qu’on veut y porter la main pour se retenir, il le savait. Le krach, l’effondrement. Sans remède. Détang, déjà, sans doute, crevait de peur qu’à la faveur du scandale on ne dé-couvrît les vieilles histoires, celles des pièces d’avions, par exemple (au fait, comment cela s’était-il terminé ? Il savait qu’il avait touché sa part, le reste… Incidemment, Détang lui
– 207 – avait appris qu’on avait fini par « coller ça au ministère de l’Air, mais ça n’a pas été sans mal, et il a fallu débourser plus de vingt pour cent en pots-de-vin »). Si jamais cette vieille af-faire ressurgissait, on en profiterait pour l’accabler, lui, Ber-nard, qui n’avait été qu’un comparse.
Pour la première fois une sourde terreur l’agita. Ce qu’il avait fait, en somme, et qui était si courant dans certains mi-lieux, cela méritait peut-être le châtiment qui s’abattait sur lui ? Mais aussitôt il chassa cette pensée. Quelle blague… Il n’avait escroqué personne. Il n’avait pas trahi, ni volé. Le krach lui-même, du point de vue pénal, était sans reproche. Il avait été jeté par le hasard au milieu d’une bande de gens qui se partageaient les honneurs et la fortune. Presque mal-gré lui, il avait été poussé au premier rang. Il aurait été fou de ne pas faire comme les autres. Pourquoi se serait-il abste-nu ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? Tous tripotaient, tous mentaient, tous intriguaient. Seulement, les uns étaient hy-pocrites, et les autres, non. Il avait complaisamment étalé le scandale ; il s’y était complu ; il avait joué dans la fange avec une joyeuse et cynique ardeur. Il viendrait une génération (il pensait à Yves) qui lui ferait payer cher non pas le péché lui-même, mais l’ostentation du péché. Peut-être… il ne savait pas… Il se sentait très las. Il ouvrit la fenêtre et aspira plu-sieurs fois l’air chaud et qui semblait coller à l’intérieur de sa gorge comme une poix. Il pensa à la mort. Il était désespéré. Renée ? Depuis longtemps elle avait cessé de tenir à lui. Et lui ? Il ne se faisait pas d’illusions. C’était bizarre, il avait toujours cru qu’il était l’homme du monde le plus dépourvu d’illusions. Il s’apercevait maintenant que personne, au con-traire, n’avait échafaudé autour de lui avec plus de soin, les fumées, les mirages, les mensonges. Il s’était cru riche, puis-
– 208 – sant, aimé. Il se découvrait pauvre, faible et seul. Renée, comme Détang, le laisserait tomber. Il le pressentait ; il en était sûr. Un jour, Détang lui avait dit : « Dans la vie, comme dans un bateau naufragé, il faut couper les mains de ceux qui veulent s’accrocher à votre barque. Seul, on surnage. Si on s’attarde à sauver les autres, on est foutu ! »
Il attendit le jour avec impatience pour se présenter chez Détang. On ne le reçut pas. On lui dit que Détang était sorti. Renée de même fut invisible. Il courut jusqu’au soir. Il alerta tous ses amis. Il téléphona à Londres et à New-York. Il es-saya désespérément de se sauver ; il aurait pu, peut-être, pensait-il, en menaçant Détang d’indiscrétions, de bavar-dages, lui faire peur, soutirer de lui quelques secours, mais cela, il ne pouvait pas le faire. C’était trop bas, trop lâche. Un sursaut de pudeur morale arrêtait la tentation : « Ah, non, hein, pas de ça ! Ce serait le dernier coup ! Je ne pourrais pas regarder Yves en face, après ça. » Yves… Tout bas, il dit : « Et Thérèse ?… » Il se trouvait dans la rue. Il se laissa tom-ber sur un banc, si pâle qu’un passant s’approcha de lui et lui demanda s’il était malade. Il dit que non, le remercia, se sou-leva, reprit sa marche. Il allait, il se dirigeait aveuglément à travers les rues parisiennes. Il reprenait le chemin de son an-cien quartier. Il ne le comprit que lorsqu’il fut dans la rue qu’il avait habitée autrefois, cette terne rue, avec ces rideaux de guipure aux fenêtres, ces chats qui pleuraient dans le ruis-seau, le bruit des cloches de Saint-Sulpice et des fontaines sur la place.
Comme un somnambule, il franchit la chaussée. Il prit à son trousseau de clefs la plus petite, plate et ouvragée, dont il ne s’était pas servi depuis trois ans ; il cria un nom à la
– 209 – concierge ; il monta trois étages. Il ouvrit une porte. Il était chez lui.
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