Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 9 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 9

 

 

– Que cet enfant a changé, soupira Mme Jacquelain.

On était rentré à la maison par des rues noires. Depuis une semaine, il n’y avait pas d’alertes, mais tout était prépa-ré pour descendre à la cave – un châle pour M. Jacquelain, ses gouttes de belladone, les économies du ménage, quelques petits bijoux, des souvenirs de famille, tout cela dans une petite valise sur la cheminée, bien en évidence.

Dans la chambre voisine, Bernard passait son avant-dernière nuit sous le toit familial. Ces dernières heures de permissions étaient si douloureuses pour la mère qu’elle se disait parfois : « J’aimerais mieux qu’il ne vienne jamais. J’aimerais mieux qu’on ne me le montre pas pour me l’enlever aussitôt. » Et, cette fois-ci, à l’habituelle souffrance s’ajoutait une autre, sourde et étonnée. Vraiment, ce petit était devenu étrange. Elle ne le reconnaissait pas. Elle com-mençait à se demander si vraiment la fin de la guerre (même au cas où son fils reviendrait vivant), si vraiment la fin de cette guerre marquerait la fin, aussi, de tous ses maux.

– C’était un enfant si facile, soupira M me Jacquelain.

Elle peigna pour la nuit ses cheveux rares et gris. Elle coucha la vieille chatte Moumoute dans le panier que l’on emportait avec soi à la cave dès que sonnaient les sirènes. Elle fit sa toilette et s’étendit près de son époux. Il ne dor-mait pas. Dans l’ombre elle entendait ses soupirs, les gémis-

– 89 – sements sourds et douloureux qu’il poussait quand ses crampes d’estomac le faisaient souffrir. Elle se releva pour lui préparer ses gouttes et une tisane. Il but lentement ; sa longue moustache jaune pendait dans la tasse ; il la suça d’un air pensif :

– C’est le chocolat qui t’a fait mal, dit Mme Jacquelain.

Il fit signe que non, médita et, tout à coup, s’écria avec éclat :

– C’est tout de même inouï que ce gamin me soutire cinq mille francs pour des dettes de jeu, qu’il vienne m’annoncer avec la dernière insolence que son parti est pris et qu’après la guerre il ne reprendra pas ses études, qu’il me parle sans tendresse, sans respect…

– Papa !

– Sans respect, je te dis ! Dès que j’ouvre la bouche pour exprimer mes considérations sur la marche des événements – des considérations, mon Dieu, qui valent bien les siennes et que je retrouve d’ailleurs, sous une autre forme, dans mon journal, sous la plume des meilleurs auteurs – ce… ce mor-veux me tient tête et c’est tout juste s’il ne m’impose pas si-lence ! C’est tout de même inouï d’avoir à supporter ça de son propre fils et de ne pas pouvoir le calotter…

– Papa, je t’en prie, tu te fais mal !

– … Le calotter, sous prétexte qu’il a vingt-deux ans et qu’il fait la guerre. Dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il fait, on lit : « Hein ? Sans moi ? Vous seriez beaux sans moi ! » Oui, il fait magnifiquement son devoir, c’est entendu, c’est la guerre, je lui pardonne tout, mais s’ils reviennent

– 90 – avec ces principes d’insubordination, d’orgueil, qu’est-ce que nous allons devenir ?

– Ça passera.

– Non, non, ça ne passera pas.

Il secoua lugubrement la tête. Il semblait contempler quelque vision effrayante, comme s’il voyait surgir devant lui les formes monstrueuses, voilées de l’avenir ; il en apercevait certains traits seulement ; il les décrivait à sa façon naïve ; le reste lui était caché ou n’apparaissait que par éclairs. Il tâ-tonnait, essayait de comprendre, reculait :

– Ils nous en veulent, voilà, ils nous en veulent. Il m’a dit…

– Mais quoi ? Quoi donc ?

– Oh, des boutades, des plaisanteries, mais qui révèlent un état d’esprit effrayant. Il a osé me dire que les combat-tants se fichaient de l’Alsace-Lorraine et de la Revanche !

Mme Jacquelain poussa un cri d’angoisse :

– Papa ! Il n’a pas dit ça !

– Si. Et que nous, les civils, nous nous étions tout dou-cement habitués à l’idée de la guerre, qu’on faisait semblant de souffrir, mais qu’on ne souffrait pas, qu’eux, ils savaient ce que c’était que la souffrance, et qu’aussi maintenant ils n’avaient plus qu’une idée – finir la guerre et se payer du bon temps pour rattraper ce qu’ils avaient perdu.

Il se tut, revoyant le visage durci de Bernard qui répé-tait :

 

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– Se fiche de tout, du tiers et du quart. Bien vivre. S’en fourrer jusque là.

– Il m’a dit ça parce que je lui parlais de ses études et qu’il ne veut absolument pas les poursuivre.

– Mais pourquoi, pourquoi ? Je ne comprends pas.

– Parce qu’il est devenu paresseux, pardi ! Il m’a dit que nous n’étions tous que des dupes, qu’il arriverait un temps où il ne faudrait qu’un peu de chance et de l’énergie pour ga-gner des millions et qu’une vie comme la nôtre le dégoûtait d’avance. C’est la mentalité de la guerre transposée dans la paix. C’est effrayant. Je lui ai dit : « Mon petit, l’audace, le système D., la dureté de cœur, tout ça c’est très bien à la guerre, parce que c’est sanctifié par le patriotisme, mais, dans la paix, ça nous fera une génération de forbans. – Non ! Une génération de malins », a-t-il répondu. Je crois, maman, qu’il fanfaronne, qu’il exagère, mais, malgré tout, il se fait en lui un travail qui m’épouvante. Et c’est au point que… cer-taines choses sur l’honneur, sur la probité, sur le devoir sacré du travail, si je les lui disais, je crois qu’il me rirait au nez. On nous a corrompu notre fils.

– Mais qui ? Qui ? Peut-être a-t-il de mauvais cama-rades ? demanda Mme Jacquelain qui continuait à voir la vie de soldat, en 1918, comme une prolongation de celle de ly-céen.

– Peut-être…

– Mais, papa, sois juste, il est d’une noblesse et d’un pa-triotisme extraordinaires. Songe donc à ce que Raymond Dé-tang lui offrait : échapper à la guerre, aux dangers, aux fa-tigues de la guerre, faire un beau voyage aux États-Unis, et il

– 92 – a refusé. Ça me déchirait le cœur de le voir refuser une chose inouïe comme celle-là et, en même temps, j’étais fière de lui. Non ! C’est un bon garçon, c’est un bon Français !

– La guerre les tient encore, murmura le vieux Jacque-lain. Il se tut, voyant confusément en esprit la guerre comme une géante armature d’acier qui soutenait, transperçait ces hommes las et les forçait à une attitude rigide et orgueil-leuse. Mais quand la guerre sera finie, ils s’affaisseront.

– Mais non, ils oublieront, dit M me Jacquelain qui, étant femme, croyait que les deux sexes ont la mémoire également courte.

– Ça ne s’oublie pas, dit M. Jacquelain : moi qui n’ai pas fait la guerre, je ne l’oublierai jamais.

Ils demeurèrent silencieux, se penchant ensemble sur l’énigme qu’était devenue leur fils, la considérant, la retour-nant en tous sens, n’y comprenant rien. Une révolte ? Non. La révolte a des accents fanatiques, et il n’y avait pas l’ombre de fanatisme en Bernard, mais une espèce de scepti-cisme âpre et desséchant.

– Mais enfin, comment pense-t-il gagner sa vie s’il n’étudie pas ? On ne fait pas une carrière sans diplômes… Lui as-tu posé la question, papa ?

– Oui. Il a ricané. Il m’a dit : « Tu ne vois donc pas ce qui se passe autour de toi, non ? »

Mme Jacquelain se mit à pleurer :

 

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– Moi qui pensais lui faire tant de plaisir en lui offrant le cirque… Alors, quoi, ce n’est plus mon enfant, ce n’est plus mon petit ?

– Ça, c’est une autre question. Tu es puérile…

– Non, non, c’est la même chose, répéta la mère avec obstination. C’est tout ensemble. Mon enfant, mon bon petit enfant, si généreux, si candide, si affectueux, je ne le re-trouve pas. Voilà, je ne le retrouve plus.

Ils se turent enfin, et bientôt s’élevèrent les ronflements de M. Jacquelain mêlés au ron-ron de la vieille chatte dans son panier. Mais Mme Jacquelain ne trouvait pas le sommeil. Elle finit par se lever et, en peignoir de flanelle grise, avec ses mèches maigres qui pendaient de chaque côté de ses joues ravinées, elle traversa la chambre sans bruit et entra chez son fils. Il dormait, son visage était lisse et pâle. Mon Dieu, reviendrait-il ? Mon Dieu, s’il revenait, est-ce qu’il se-rait heureux ? Qu’est-ce qui l’attendait encore ? Il n’avait que vingt-deux ans. Dire qu’il ne suffisait pas de trembler pour le présent, que, malgré elle, l’avenir lui faisait peur. Si Bernard allait être un débauché ? Bonne Vierge ! Affreuse, terrible, incompréhensible guerre. Elle sentait vaguement que « le feu », comme les hommes disaient, ne brûlait pas seulement le cœur et la chair des pauvres enfants, mais mettait en lu-mière des choses confuses, ténébreuses, inconnues qui dor-maient autrefois, profondément enfouies en eux.

– Mais non, c’est un bon petit. Il a un bon fond, répéta-t-elle.

Elle voulait l’embrasser et n’osait pas. Elle finit par ap-puyer doucement ses lèvres sur la main de Bernard, comme

 

– 94 – au temps où il dormait dans son berceau. Elle retourna se coucher en songeant :

– Ça passera. Il reviendra. On lui fera une si bonne petite vie. Il retrouvera le goût des études et du foyer. Il travaillera bien. Il rattrapera le temps perdu. Il aura des diplômes. Il se-ra bien sage…

 

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