Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 24 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 4

 

 

Le père et le fils partirent ensemble le jour de la déclara-tion de la guerre, Bernard pour la Lorraine, Yves pour un camp d’aviation en Beauce. Comme on entre dans une mai-son où on a vécu autrefois, comme on se dirige à tâtons parmi des meubles familiers, ainsi, sans secousses, sans ef-fort apparent, les Françaises retrouvèrent leurs habitudes de l’autre guerre. Elles se rappelèrent par exemple qu’il ne faut pas accompagner jusqu’à la gare l’homme qui va partir, que le dernier baiser doit être donné chez soi, loin de la foule, dans une chambre un peu sombre, que le soldat s’éloignera sans tourner la tête et qu’il ne faudra pas verser de larmes alors, comme si on gardait en réserve d’instinct tous ses pleurs, pour l’avenir.

Dans le vestibule, Mme Jacquelain (très vieille mainte-nant, la figure pâle et ridée, toute petite, avec des yeux bleus innocents et vagues) et Thérèse embrassèrent les hommes qui allaient partir. Les deux filles de Thérèse, âgées de six ans et quatre ans et demi, sautaient d’un pied sur l’autre, ne comprenaient rien et avaient envie de rire sans savoir pour-quoi. Geneviève, l’aînée, avait paru d’abord étonnée et attris-tée par ce départ. C’était une enfant blonde aux yeux gris, qui ressemblait à Bernard, tandis que la plus jeune avait la peau douce et mate et les yeux noirs de sa mère. Geneviève avait demandé d’une petite voix troublée quand papa et Yves allaient revenir. On lui répondit « bientôt ». Cela la rassura tout à fait et elle se mit à rire avec sa sœur. Des deux

– 211 – hommes, celui qui partait au front, au danger, était Bernard, mais « il y a la ligne Maginot », pensait Thérèse. Yves, pen-dant trois mois, serait à l’abri. Ensuite… les périls de l’air, les combats dans l’espace, les bombes… Dieu ! Quel cauche-mar ! Tout était semblable à un rêve fumeux et sinistre : quinze jours auparavant son mari lui avait été rendu. Par quel miracle ? En réponse à quelles ardentes prières ? Dieu seul le savait. Il était arrivé, ce moment qu’elle attendait de-puis trois ans, ce moment pour lequel elle avait vécu, qu’elle avait imaginé plus de mille fois : le bruit de la clef dans la serrure, une voix hésitante : « Thérèse, tu es là ?… », cette grande forme d’homme dans le vestibule et soudain, tout près d’elle, ce visage altéré par l’angoisse… Oui, elle avait vu tout cela en rêve avant de le vivre… Et la nuit qui avait sui-vi… dans ses bras, son mari, secoué de sanglots secs, cruels, sauvages, où l’orgueil blessé et le remords se mêlaient à l’amour, puis son sommeil détendu et confiant et, pour elle, cette paix divine ! Hélas, hélas, quinze jours seulement, et la guerre ! Elle perdait Bernard deux fois. Ce qu’il y avait d’affreux, d’inhumain dans cette guerre, pensait de son côté Mme Jacquelain, c’est qu’on retrouvait le passé d’une ma-nière qui n’appartient qu’aux rêves, ou, peut-être, à la survie, à ce qu’on peut imaginer de l’enfer. Tous ces départs de l’autre guerre, le premier avec son bruit de fanfare et d’armes, les autres, après les permissions, de plus en plus tristes, résignés et mornes, tous revenaient à l’esprit de la vieille M me Jacquelain. Par moments, elle s’y perdait un peu ; elle se tournait vers son petits-fils et l’appelait « Bernard » d’une voix tendre.

Thérèse elle-même éprouvait une sensation étrange et funèbre de dédoublement. Elle était elle-même, et elle était

 

– 212 – une autre, la Thérèse d’autrefois qui demeurait seule, mariée d’une nuit et bientôt veuve. Martial… Le petit vestibule étouffant semblait plein de fantômes. Les morts, si discrets à l’ordinaire, reprenaient tout à coup leurs places, leur impor-tance de vivants. On songeait à eux ; on les regrettait ; on murmurait : « S’ils voyaient ça… » et : « Heureusement qu’ils ne voyaient pas ça. » On invoquait leurs vertus ; on se mon-trerait digne d’eux. Bernard ressentait une inexplicable et sourde honte. Il aimait mieux les départs d’autrefois, certes. « J’étais innocent alors, se dit-il avec amertume. J’allais à cette boucherie comme au bal. Maintenant, je sais… » Il se rappela le temps où il croyait à tout : à la haute sagesse du gouvernement, à l’alliance anglaise, à la supériorité de la baïonnette sur l’obus. Il se demandait si Yves avait les mêmes illusions. Il ne comprenait pas Yves. Yves détestait la guerre. Il donnait sa vie, aurait-on dit, à quelque chose qui était par-delà la guerre, qui, peut-être même, n’avait rien de commun avec la guerre. Il donnait sa vie simplement.

Les paroles, cependant, s’échangeaient, quotidiennes :

– Que tu auras chaud dans le train !

– Tu n’oublieras pas, n’est-ce pas, Thérèse, d’expédier les lettres laissées sur mon bureau ?

– Non, sois tranquille…

Les lettres ! Les affaires ! Le krach ! L’argent ! La guerre était bienfaisante parce qu’elle interrompait toutes les pour-suites. Mais il resterait à Thérèse bien peu d’argent pour vivre.

Il s’approcha de sa femme et lui baisa le front et la joue sans rien dire. Il partit le premier, et Yves derrière lui ; la

– 213 – porte se referma et Thérèse se laissa tomber sur une chaise, sans larmes, les lèvres serrées.

– C’est trop. Deux fois dans une vie, c’est trop ! dit la vieille Mme Jacquelain d’un accent de revendication passion-née, comme si Thérèse était responsable de la guerre.

Les enfants, un instant interdites, s’étaient ressaisies et sautaient autour de Thérèse, essayant de lui prendre les mains. Elle les repoussait avec douceur et sentait son cœur se briser.

– Viens, maman, viens, maman, répétaient-elles en vou-lant l’entraîner. Elle leur résistait, parce que ses jambes tremblaient et parce qu’elle redoutait le retour dans la salle à manger qu’ils venaient de quitter, où elle verrait les cen-driers pleins de bouts de cigarettes, les chaises écartées de la table, les couverts des hommes, ces hommes que lui prenait la guerre. Ce supplice, elle en gardait le souvenir… Ces vê-tements qu’il faut ranger, ces livres qui ont encore un peu de cendre de pipe entre leurs pages, cette odeur d’eau de la-vande et de cigares qui s’évapore lentement, ce lit froid et vide.

Les enfants levaient les yeux et, voyant leur mère im-mobile, s’inquiétaient. Elle semblait froide et calme pourtant. Avec l’âge et les chagrins une sorte de lumière en elle s’était éteinte, ou plutôt ne palpitait que rarement, une faible lu-mière là où, autrefois, il y avait eu une si vive flamme. Elle se leva enfin avec un soupir :

– Venez, mes petites, nous allons ranger.

Heureusement qu’il restait cela aux femmes. Heureuse-ment que les mains vides pouvaient s’occuper à plier, à ca-

– 214 – resser les vêtements et le linge. Heureusement que les larmes pourraient tomber enfin, ce soir, une à une, sur des raccommodages. Heureusement qu’il y avait des courses à faire, les enfants à soigner, le dîner à préparer… Heureux, heureux le sort des femmes !

 

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