Les Feux de l'automne
Chapitre 6
Thérèse rentra et se coucha. C’était une nuit brumeuse de février ; le brouillard entrait par la fenêtre entrouverte. Sans larmes, le corps secoué de frissons, Thérèse écoutait derrière la cloison les soupirs, les petits gémissements irrités de Mme Pain ; la vieille femme dormait d’un sommeil léger et agité. Mais elle dormait, heureuse, heureuse vieillesse sans désirs ni rêves et qui a cessé de regretter, de se désespérer amèrement, de penser à l’amour.
– Quel mufle ! Pourquoi a-t-il fait ça ? répétait Thérèse. Elle ne pouvait croire à un accident, à un empêchement, ni même à un oubli. Surtout pas un oubli !… Cela, elle ne l’aurait pas pardonné. Elle préférait imaginer quelque plan bien établi à l’avance pour l’humilier, quelque noirceur pour se venger d’elle parce qu’elle n’avait pas voulu tomber dans ses bras comme une fille. « Alors, qu’est-ce qui me reste maintenant ? Je ne le verrai plus. Je ne lui parlerai plus. Et lui ? Est-ce qu’il me courra après ? Non, n’est-ce pas ? » Il le lui avait bien fait comprendre. On ne court pas après une femme qui s’est refusée. Il y en a trop, et elles sont trop fa-ciles : « Tu ne veux pas rigoler ? Bonsoir. »
– J’ai été trop fière, pensait Thérèse. En amour, il n’y a rien qui compte, ni fierté, ni vertu. Puisqu’il me voulait, je n’avais qu’à céder. Après tout, l’homme est plus fort, plus in-telligent que nous. S’il trouve que ça doit être comme ça, que l’amour n’est qu’une coucherie, c’est sans doute lui qui a rai-
– 149 – son. Je ne peux pas lui tenir tête, moi. Je ne suis pas une femme supérieure. Je ne pourrais pas lui prouver qu’il a tort. Je l’aime, je suis faible. S’il le veut, qu’il me prenne. Des femmes comme Renée ne font pas les prudes, et elles sont aimées, elles, et moi… Si seulement il avait daigné me dire des paroles d’amour, me promettre… n’importe quoi… des mensonges… Mais si brutalement, si vulgairement… Et puis, parce que je n’ai pas voulu, me faire cet affront ! Ah, petite bourgeoise, tu as soif d’égards ! s’écria-t-elle avec colère. S’il veut t’humilier, qu’est-ce que ça fait ? Résigne-toi, puisque tu l’aimes, ou, alors, oublie-le ! Et tu vieilliras sans volupté, sans amour, sans plaisir.
Elle pensa tout à coup qu’elle n’avait jamais prononcé ces mots : « volupté… plaisir… », jamais songé qu’ils pou-vaient s’appliquer à elle, en tous les cas. Deux mots comme on en lit dans les livres. Mais elle s’apercevait maintenant que d’autres les goûtent, les savourent, que la vie des autres est commandée justement par ça, par la volupté et par le plaisir. Tandis qu’elle !
– Mais qu’est-ce qui m’attend ? murmura-t-elle avec dé-sespoir. Je vieillirai. J’aiderai grand-mère au ménage. Je fe-rai des chapeaux neufs avec trois bouts de vieux rubans. J’irai au cinéma le samedi avec grand-mère. Puis grand-mère mourra, et je resterai seule. Il est vrai que si je deviens la maîtresse de Bernard, je serai tout aussi seule… Mais, du moins, j’aurai eu quelques nuits, des souvenirs. Mon Dieu, pardonnez-moi ! Martial, pardonne-moi ! J’aurais voulu res-ter fidèle, moins à ton souvenir qu’à tout ce que tu aimais : une vie digne, tranquille, honorable, où on ne fait rien de mal, où on n’a rien à cacher… » murmura-t-elle, et elle se dé-tournait du portrait de Martial, éclairé par la lampe de che-
– 150 – vet. Un portrait, un mort, un fantôme. Les mots, sur un cœur de vingt-cinq ans, n’ont pas de pouvoir.
Elle se glissa hors du lit. Elle regarda l’heure ; la montre s’était arrêtée à sept heures, la veille au soir : elle ne l’avait pas remontée. À sept heures, hier, elle s’habillait ; elle pou-drait ses bras nus et son cou ; elle parfumait ses cheveux lé-gers, cette place sur la nuque qu’un homme respire quand il aide une femme à mettre son manteau. Toutes ces coquette-ries, toutes ces petites roueries qui sont dans le sang d’une femme, elle les connaissait, elle aussi… Si elle voulait, elle saurait se faire assez belle, assez séduisante, assez facile pour lutter avec Renée ou avec toute autre. La montre était arrêtée ; elle souleva le rideau et, à travers les fentes des vo-lets, ne vit que nuit noire. Il devait être deux, trois heures du matin. Il était rentré maintenant. Il dormait. Elle irait chez lui, et alors… tout ce qu’il voudrait. Elle avait rejeté sa longue chemise ; elle demeura un instant nue, regardant à la pâle lumière de la petite lampe ce corps qui était beau, elle le savait, et fait pour l’amour. Elle avait eu tort, se dit-elle amè-rement, d’attacher tant de prix au don de ce corps. « Mais qu’il le prenne donc ! Qu’il le repousse quand il n’en aura plus envie ! » Elle ouvrit le tiroir de la commode, le cœur bat-tant, en retira une paire de bas de soie, du linge fin. Oui, tout ce qu’il voudrait… et jamais, plus tard, un mot de reproche. Après tout, elle était une femme ; elle était libre. À tâtons, dans la demi-obscurité, elle se vêtit ; elle se parfuma ; elle brossa ses cheveux. En ce temps-là, on ne portait pas de cor-set, rien qu’une chemise et une robe qui tombait d’un seul coup… Elle comprenait à présent pourquoi. Tout autour d’elle ne vivait que pour ces instants de plaisir que l’on n’osait même pas appeler « amour ». Elle ferait comme les
– 151 – autres. Elle ne voulait pas allumer le plafonnier, car une lu-mière trop vive passant à travers la porte à petits carreaux réveillerait la grand-mère. Debout devant l’armoire à glace, Thérèse tenait d’une main la lampe de chevet et, de l’autre, elle fardait ses grands yeux effarés, ses joues pâles, sa bouche froide et tremblante. Il la réchaufferait sous ses bai-sers. Il ne lui dirait rien, mais il l’embrasserait du moins et, à chacun de ses baisers, elle imaginerait une signification ; l’un dirait : « Je ne te ferai pas trop souffrir » et l’autre : « Je ne te quitterai pas tout de suite… » « S’il pouvait m’aimer comme je l’aime… Mais non, non, c’est impossible ! Cependant, qu’est-ce que ça fait ? Qu’importe l’amour qu’on reçoit ? Ce-lui qu’on donne seul a du prix. » Il dédaignerait ce cœur fi-dèle. Elle le savait. Elle allait à l’amour comme on va au feu lorsqu’on sait qu’on n’en reviendra que grièvement blessé ou même que l’on sera tué, que l’on périra pour rien, obscuré-ment, sans gloire. Elle avait des mouvements sûrs, aveugles et rapides de somnambule ; elle ramassa son petit sac qui était tombé à terre lorsqu’elle s’était jetée sur son lit, en ren-trant ; elle compta la monnaie ; elle prendrait un taxi. De la poudre, un petit mouchoir. La clef pour revenir au matin. Mme Pain ne s’étonnerait pas en la voyant partie : elle allait quelquefois de bonne heure au marché aux fleurs où l’on trouvait de si belles roses.
Elle traversa l’appartement d’un pas léger ; la grand-mère dormait toujours. Elle ouvrit la porte, descendit l’escalier, se trouva dans la rue qui était noyée de brouillard, mais peuplée d’ombres. Était-il donc plus tard qu’elle ne l’avait cru ? Tant pis. Elle ne voulait rien savoir. Elle se jeta dans le premier taxi qui passait et lui donna l’adresse de Bernard. Chez lui, tout dormait encore ; elle ne prit pas
– 152 – l’ascenseur et gravit quatre à quatre les marches. Sur le pa-lier, elle dut s’arrêter, à moitié évanouie. Elle sonna, et seu-lement lorsqu’elle eut entendu ce coup de sonnette dans la maison silencieuse, l’affreuse pensée la traversa que, peut-être, il n’était pas seul, qu’une femme… Oh, quelle honte ! Elle porta ses deux mains à ses yeux, puis à ses oreilles pour ne pas voir, pour ne pas entendre une voix, le rire d’une ri-vale… Elle voulut fuir, mais son corps ne lui obéissait pas ; elle l’avait traîné ici, ce corps amoureux et effrayé. Mainte-nant, il lui résistait ; il demeurait debout contre cette porte qui ne s’ouvrait pas. Il dormait ; il ne l’avait pas entendue. Pourtant, elle avait sonné si fort. Elle se rappela alors que Mme Jacquelain avait remis la clef sous le paillasson, la veille, en s’en allant : c’étaient les instructions de son fils, lors-qu’elle venait le voir et qu’il était absent. Elle se baissa et re-trouva cette clef ; elle ouvrit sans bruit et entra. « Le domes-tique n’est pas là, puisqu’il n’est pas venu à mon coup de sonnette, et s’il vient, tant pis ! Je lui dirai que je dois voir son maître, que c’est une question de vie ou de mort. Il croi-ra que c’est la vieille Mme Jacquelain qui est malade ; il me laissera passer. »
La galerie était vide, vide le grand salon. Vide la chambre où elle pénétra ensuite. Vide le lit. Il n’était pas ren-tré. Il passait la nuit dehors. Dans quels bras ? Non, il n’avait pas voulu se venger de sa froideur ; il l’avait oubliée, tout simplement. Elle se laissa tomber sur ce lit bas, défait, aux draps fins. Elle partirait. Elle n’avait plus rien à faire ici puisqu’il ne la désirait même pas. Elle caressa l’oreiller, la courtepointe, en se disant : « Il ne saura jamais que je suis venue le retrouver. Mais il sentira une chaleur, un parfum in-connus… » Elle ferma un instant les yeux, écrasa sa bouche
– 153 – contre la toile fine. « Assez ! Assez ! J’ai eu un moment de fo-lie. C’est assez. Je jure que je ne ferai plus un pas vers lui. »
Elle s’enfuit hors de l’appartement.
Dehors, le brouillard se dissipait et elle vit avec surprise qu’une horloge au cadran d’une église marquait sept heures. Elle rit nerveusement, tandis que sur sa figure coulaient des larmes. « Mais c’est ce matin froid de février qui me fait pleurer, se dit-elle. Quelle drôle d’heure pour un rendez-vous d’amour ! Vraiment, il aurait vu tout de suite que je n’ai pas l’habitude. On ne va pas se jeter dans les bras d’un homme à sept heures du matin. Voyons, Thérèse, voyons, ma fille ! Tu n’as pas été créée, cela se voit, pour courir les aventures amoureuses. Mets la table et occupe-toi du repas. Laisse aux autres… »
Elle s’interrompit. Eh bien, non, elle ne rentrerait pas ! Elle le verrait. Elle saurait à quelle heure il revenait, s’il était seul, avec des amis ou avec une femme. Presque en face de chez lui il y avait un café, une terrasse déserte en cette sai-son. Tant pis ! Elle était chaudement vêtue. D’ailleurs elle ne sentirait pas le froid : elle tremblait et brûlait. Elle s’assit à un guéridon, commanda un café crème et attendit. Les heures passaient. Le brouillard, par moments, se levait, laissait pa-raître un rayon jaune et sans chaleur, puis emplissait de nou-veau la rue de fumée. Une odeur fade de pluie, de marais montait aux narines de Thérèse ; pour la chasser, elle acheta à une enfant un bouquet de violettes et elle le respirait ma-chinalement. La foule courait vers le métro. Personne ne re-gardait cette mince jeune femme en deuil, assise, seule, à la terrasse d’un café. Maintenant Paris était éveillé ; il faisait entendre son bruit, ses sonneries stridentes, les cris de ses
– 154 – vendeurs de journaux, les coups de trompe de ses taxis ; il n’y avait plus de brouillard. D’un grand ciel, gris et mono-tone, tombaient de rares gouttes de pluie, comme ces larmes qu’on a peine à verser quand le cœur est trop lourd.
Il était presque midi lorsque Thérèse reconnut la voiture de Bernard devant sa porte. Il en sortit. Elle, alors, traversa la rue en courant et se jeta dans la maison en même temps que lui. Ils se rencontrèrent dans l’escalier. Elle songeait, af-folée : « Je lui dirai que j’ai perdu, hier au soir, chez lui, un bijou, ma broche… » Mais lorsqu’elle fut devant lui, un der-nier sursaut de fierté arrêta tout mensonge humiliant sur ses lèvres :
« Je lui dirai la vérité, pensa-t-elle. Je n’ai pas honte. Je l’aime. »
D’une voix blanche et froide qui parut étrange à ses propres oreilles, elle murmura :
– Je vous ai attendu hier, vous n’êtes pas venu. Je vous ai attendu ce matin, vous n’êtes pas venu. Alors j’ai voulu vous retrouver, parce que…
Elle faiblit ; ils étaient seuls dans l’ascenseur vers lequel il l’avait poussée, et ils montaient ; ils s’élevaient doucement ensemble, et Thérèse souhaitait que cela n’eût pas de fin ; car l’ascenseur n’était pas éclairé : elle ne voyait pas la figure de Bernard. Ils entrèrent dans l’appartement et, à la lumière, Thérèse regarda les traits du jeune homme. Pâle, défait, les yeux cernés, la barbe repoussait sur son menton, dure et rare comme celle d’un mort. Du coup, ce fut elle qui se sentit la plus grande, la plus forte. Elle l’entoura de ses bras :
– Mon petit Bernard ! Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?
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Elle le tenait ; elle le tenait contre elle comme une mère ; elle devinait tout :
– C’est Renée, n’est-ce pas ? Un autre amant ? Vous l’avez appris cette nuit ?
Il fit signe que oui. Renée l’avait trompé avec un homme vieux et riche. Il avait honte d’en souffrir. Qu’il était resté naïf ! Depuis longtemps il la soupçonnait. La veille, il avait été frappé par les allures mystérieuses de la vieille mère Humbert et il l’avait suivie jusqu’à une maison que les Dé-tang venaient d’acheter dans la forêt de Fontainebleau. Là, Mme Humbert avait préparé la chambre et le souper pour le couple.
– Je n’avais pas d’illusions, dit Bernard. Dans l’effort qu’il fit pour parler, pour ouvrir sa bouche tremblante, il se donna un coup de dent sur la lèvre ; elle se mit à saigner. Thérèse, consternée, regardait couler le sang. Il souffrait pour une autre, mais… cette autre était loin. Elle, Thérèse, était proche de lui et dans ses bras. Il se consolerait.
Non ! il n’avait pas d’illusions. Il savait qui était Renée. Quelle insulte l’aurait atteinte ? Il l’appelait « petite garce », « petite grue », et elle en riait. La battre ? Non, elle serait trop contente, pensa-t-il amèrement. L’oublier ? Il ne pouvait pas. Sa raison lui disait qu’il n’y avait qu’à accepter l’amant, mais il était jaloux. C’était un sentiment qui l’emplissait de honte et de fureur. Cette femme, ce monde, ces gens, ce grouillement de bêtes… En théorie, tout était simple. En pra-tique, jamais il n’oublierait ces vitres éclairées, cette mère qui fleurissait la table et ouvrait le lit.
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– C’est fini, fini, s’écria-t-il, tout est fini ! Ces gens, leurs infâmes combines, leur argent, leurs plaisirs ! J’en ai assez ! Je les vomis ! Je les rejette. Ce ne sont pas des êtres hu-mains, mais une horde sauvage. Vous ne savez pas quel mal ils font. Ils ne le savent pas eux-mêmes. Ça n’a l’air de rien, on s’amuse, on rigole, on gagne de l’argent… On salit tout, on perd tout. Il n’y a plus probité ni honneur. Et moi, je ne veux pas leur ressembler ! Vous entendez ? cria-t-il furieu-sement : je ne veux pas être un gigolo complaisant, puis un forban, un faisan, une canaille pour finir ! Aidez-moi, Thé-rèse… Vous êtes bonne, vous m’aimez… Aidez-moi à me dé-livrer d’eux et à l’oublier, elle…
Il répétait douloureusement : « Elle… Renée… Re-née… » et à chaque fois Thérèse se sentait envahie par un désespoir jaloux. Enfin, il se calma. Silencieux, la main dans la main, ils firent quelques pas, au hasard, dans le grand sa-lon. Ces murs, ces masques, ces tableaux, ces meubles étranges, tout cela disparaîtrait, songea Thérèse. Le souvenir de Renée, lui aussi, s’effacerait. Elle pensa à ces rêves chauds et coupables qui troublent l’âme la plus sage, mais s’enfuient au matin. Ainsi, il oublierait Renée et la vie qu’il avait connue grâce à elle. Il ne la regretterait pas, lorsqu’il posséderait une épouse fidèle et un foyer. Elle noua ses bras autour du cou de Bernard ; elle l’embrassa, et il lui rendit ses baisers. Ils se quittèrent, fiancés.
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