Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 26 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 6

 

 

L’armée avait été battue dans les Flandres, battue à Dunkerque, battue sur les bords de l’Aisne. Tout était con-sommé maintenant. Il n’y avait plus que les civils pour gar-der au cœur une invincible espérance ; dans les cafés du Lot-et-Garonne, on établissait encore une ligne de défense ima-ginaire au sud de la Loire, mais les militaires n’avaient plus de ces illusions. Les militaires savaient que l’armée était per-due ; ils voyaient même approcher le jour où il n’y aurait plus d’armée, où, dans la masse d’un peuple en fuite, les sol-dats disparaîtraient comme, pendant la tempête, les débris d’un vaisseau s’enfoncent dans la mer. Des régiments avaient perdu leurs chefs ; des groupes d’hommes erraient, perdus parmi les fuyards. Dix soldats échappés par miracle à l’ennemi marchaient derrière un officier harassé, au maigre visage barbu, aux yeux brûlants de fièvre. L’officier était Bernard Jacquelain.

Après la prise de Dunkerque, où il s’était battu avec une sorte de sauvage désespoir, il avait pris le chemin des dunes avec les débris du régiment, fait tout entier prisonnier. Ils étaient demeurés quatre jours dans les sables, sans vivres, souffrant surtout du manque d’eau ; jamais, songeait Ber-nard, il n’oublierait cette soif atroce qu’irritait encore la vue de la mer. Pris entre le feu des Allemands et des Anglais, ils avaient creusé dans les dunes, pour se mettre à l’abri, de grands trous, des espèces de tombes qui, pour quelques-uns d’entre eux, morts des suites de leurs blessures, avaient été

– 225 – des tombeaux véritables. Sur le point d’être rejoints par les Allemands, les survivants s’étaient jetés à la mer et avaient nagé le long des côtes, sous les bombes, dans la confusion inimaginable de la mer où flottaient pêle-mêle des tonneaux de vivres de l’armée anglaise, les épaves des embarcations coulées, les vivants et les morts. Enfin, Bernard et ses dix compagnons avaient retrouvé des lignes qui étaient encore aux mains des Français. Mais, la nuit même, attaqués par les chars ennemis, ils avaient dû fuir, et, depuis, la retraite con-tinuait parmi les voitures belges, hollandaises, françaises qui se frayaient un chemin vers le Sud, parmi les enfants égarés, les femmes qui accouchaient dans les fossés, les criminels de droit commun qui couraient les routes, les camions des mi-nistères chargés d’archives, les autos du gouvernement bour-rées de dossiers verts qui s’envolaient par les portières. Des canons, des charrettes, des voitures d’enfant, des tandems, des brouettes, des troupeaux de vaches, encore des canons sur leurs plates-formes camouflées, des mitrailleuses cou-ronnées de feuillage, des chevaux fourbus, des hommes… Sur la route, des armes jetées comme une ferraille inutile, sur les ponts des voitures brûlées, bombardées ; d’autres sur les berges des fleuves, par terre des valises ouvertes pleines de linge, de provisions, de lettres, parfois d’argent ou de bijoux qu’on ne ramassait même pas, car on semblait être parvenu aux derniers jours du monde, quand l’or n’a plus de valeur et que les toits s’écroulent sur vos têtes.

Parfois les civils, lorsqu’ils apercevaient les uniformes des soldats, demandaient avidement :

– Alors ? Alors ? Est-ce que, enfin, on les repousse ?

Une femme, en pleurant, dit à Bernard :

 

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– Mais, enfin, vous qui êtes un officier, expliquez-moi la cause de cette défaite, de cette abomination ? Pourquoi ? Monsieur, j’ai perdu mon mari en 1914. J’ai deux fils, tous deux se battent, et bravement, j’en suis sûre. Tous les Fran-çais ont fait leur devoir. Qui nous a trahis ? Qui nous a per-dus ?

Bernard baissa la tête et ne répondit rien.

Certains les insultaient ; dans une maison où ils deman-dèrent à manger, les réfugiés qui campaient dans la cuisine crièrent que c’était une honte, qu’ils n’avaient que ce qu’ils méritaient et qu’ils ne s’étaient pas défendus. Mais, le plus souvent, les gens les regardaient passer avec une morne in-différence.

Dans un village, au seuil d’une auberge, un petit garçon qui jouait dans la poussière se leva, s’approcha de Bernard et lui demanda en rougissant s’il voulait un verre de bière.

– C’est maman qui est la patronne. Elle a dit de vous of-frir à boire, parce que vous êtes soldat, comme papa… qu’on ne sait pas ce qu’il est devenu, acheva l’enfant avec tristesse.

Bernard regarda longuement le beau petit garçon aux yeux noirs qui ressemblait à Yves. Ou peut-être le voyait-il ainsi ? Tout lui rappelait son fils.

– Voulez-vous de la bière ? répéta l’enfant, que son si-lence étonnait.

– Oui, je te remercie, j’ai bien soif, dit enfin Bernard.

Le petit disparut dans la maison et revint au bout d’un instant, rapportant une canette de bière et un verre grossier.

 

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Bernard but puis sortit un peu de menue monnaie de sa poche, mais l’enfant la refusa :

– Maman a dit qu’elle vous l’offrait.

Bernard demeura seul, sur le banc, au soleil. C’était une journée orageuse ; sans cesse au loin grondait le tonnerre et les gens qui croyaient entendre le canon l’écoutaient avec crainte.

Les soldats avaient trouvé à manger et ils voulurent par-tager avec Bernard un melon et un quignon de pain. Mais sa gorge serrée ne laissait pas passer les aliments. Il mâchonna un croûton et le laissa sur le banc à côté de lui. Puis il cacha son visage de ses deux mains et fit semblant de dormir. Ses camarades le considérèrent un instant et l’un d’eux dit à mi-voix :

– La mort de son fils lui a fichu un rude coup. Moi, je ne le connais pas depuis bien longtemps. Il paraît que c’était un garçon assez rogue et désagréable avant la mort de son petit.

Un grand gars à l’allure paysanne qui coupait son pain en tranches et le poussait dans sa bouche avec la pointe d’un couteau s’arrêta et regarda Jacquelain :

– Pauvre type !

Ils s’aperçurent alors que Jacquelain pleurait ; une larme roula entre ses doigts serrés. Les hommes avec délicatesse se détournèrent et affectèrent de plaisanter et de rire entre eux pour donner à leur lieutenant le temps de se remettre.

Au bout de quelques instants, Bernard parut plus calme ; il alluma sa pipe et s’enfonça dans une profonde et amère

 

– 228 – songerie. Sans cesse coulait sur la route le fleuve d’autos. On apercevait des visages pâles, harassés, souillés de poussière. Des enfants dormaient, roulés en boule sur des valises. Passa un char à bancs où des vieillards (un hospice évacué) somno-laient, la tête sur des ballots de linge. Passa une ambulance, qui allait au pas comme les autres véhicules. Passa une pe-tite Citroën, pleine d’enfants qui pleuraient : le gamin qui conduisait paraissait avoir quinze ans ; il n’y avait pas une grande personne avec eux. Passa un vieux taxi parisien à demi défoncé où on avait couché un jeune homme, blessé ou malade ; une dame âgée était assise près de lui et lui éventait doucement la tête. Cette voiture s’arrêta. La dame demanda un verre d’eau. Tandis qu’on la servait, Bernard s’approcha et regarda le garçon étendu.

– Ah, Monsieur, c’est affreux, murmura la vieille femme : il a dix-sept ans. On venait de l’opérer, et on a évacué l’hôpital la nuit venue. Je ne sais où m’arrêter. Il va mourir. Pourquoi ce désordre ? Pourquoi cette imprévoyance ? Com-bien de temps faudra-t-il courir les routes ? Ah, Monsieur, que de fautes…

– Oui, Madame, vous avez raison, dit Bernard avec effort et, la saluant, il s’éloigna. Il fallait repartir. Les Allemands approchaient. Ils marchaient sur Paris, et l’armée française fuyait devant eux. Le petit groupe formé par Bernard et ses dix hommes suivait également la route de Paris. Certains di-saient qu’on allait livrer bataille sur la Seine.

« Quelle bataille ? songeait Bernard : elle a été livrée et perdue. Et ça ne date pas d’hier, ni, comme les gens le croient, de l’entrée des Allemands en Belgique. La bataille de France est perdue depuis vingt ans. Quand on est rentré de

 

– 229 – la guerre en 1919 et qu’on a voulu se donner du bon temps pour oublier quatre années perdues dans les tranchées, quand on a été corrompu par l’argent facile, quand toute une classe a pensé et dit : « Moi, après tout, je m’en fous, pourvu que je fasse mon beurre… » Je l’ai pensé. Je l’ai dit, je l’ai cru, comme les autres. Moi, moi, moi… Ah, les pauvres in-nocents qui se demandent pourquoi nous en sommes là… Mais c’est parce que l’un s’est dit : « Ah, tant pis, moi d’abord… » et l’autre : « Tout ça, c’est très gentil, mais moi… » et le troisième : « Il s’agit de sauver sa peau. » Tous, nous avons voulu sauver notre peau, notre vie. Tous ! Et nous l’avons perdue… »

Ils marchaient. La nuit venait. L’air sentait une odeur ir-respirable de poussière et d’essence. Bernard marchait et, machinalement, il répétait à voix basse :

– Perdue… Perdue… Nous l’avons perdue…

La terre devenait noire, mais le ciel de juin était éclairé d’une faible lumière et dans le tendre crépuscule volaient, planaient, régnaient sans rivaux les avions ennemis.

 

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