Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 6 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 6

 

 

Bernard, blessé, marchait sur une route qui, dès les bords de l’Aisne couverte de cadavres, fuyait vers l’arrière. Le mouvement des hommes, des chevaux, des camions, des canons, les files de réfugiés traînant leurs charrettes pleines de meubles, les femmes attelées aux brancards, jusqu’à ces tronçons d’arbres nus, morts depuis quatre ans, décapités par les obus ou empoisonnés par les gaz que le vent de l’automne ou celui de la mitraille avaient violemment cour-bés dans le sens de la déroute – tout semblait fuir.

La VIe armée française avait été attaquée du nord de l’Aisne à la Montagne de Reims par les VII° et Ire armées al-lemandes. L’ennemi avait franchi la rivière ; il parvenait jusqu’à la Vesle. On disait vers le soir du 28 mai que la ligne de la Vesle était rompue, que les Anglais se retiraient, que Soissons était perdu. De tout cela, Bernard ne savait rien. Il avait été blessé au début de l’attaque. Maintenant, avec un groupe d’hommes, tous atteints dans les derniers combats, il cherchait le poste de secours. Mais celui-ci n’existait plus, détruit par l’artillerie ou submergé par les vagues de l’avance ennemie. On dit à Bernard qu’il fallait aller plus loin. On le repoussa lorsqu’il voulut monter dans un camion : il y avait trop de blessés. Il avançait, les yeux aveuglés d’une sorte de nuage de sang ; il avait l’épaule déchirée et un éclat d’obus dans la joue.

 

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De chaque côté de la route, ou plutôt de la piste formée dans la route détruite, s’étendait une plaine dévastée, creu-sée, fouillée, bouleversée, un chaos de pierrailles, de glaise jaune et gluante, de trous d’obus, de croix (elles-mêmes bri-sées, tombant les unes sur les autres, trouées de balles, arra-chées par l’artillerie), de boîtes de conserves vides, de casques, de bottes, de lambeaux de vêtements, de débris de fer et de bois. Par places on voyait un pan de mur encore de-bout, ou trois pierres, ou une légère élévation de terrain, une butte de gravats – et c’est tout ce qui restait d’une maison, d’un village, d’une église. Ailleurs des tanks culbutés, à demi enlisés, tendaient vers le ciel des débris d’acier, le tout voilé de poussière. C’était la cohue des grandes journées de guerre, une marée roulante faite des charrois de trois ar-mées. Les caissons de munitions, les lorries, les fourgons de vivres, les autos d’ambulance, les camions chargés d’essence, de troupes ramenées en arrière, vers de nouvelles positions, coulaient autour de Bernard comme un fleuve gris de fer. Les mines avaient crevé le chemin ; des ponts de ma-driers étaient jetés sur les entonnoirs.

Par moments toute la file s’arrêtait devant un véhicule renversé qui barrait la route, dans un embouteillage tragique, sous un violent feu d’artillerie. Par moments surgissaient des troupeaux de bêtes suivies par les villageois en fuite ; éper-dues, mugissantes, folles, les vaches fonçaient contre les camions ou s’échappaient dans les champs.

C’était une journée de feu, un printemps étouffant. Les hommes marchaient dans la poussière, l’avalaient, la cra-chaient ; elle se mêlait à leur sueur et à leur sang.

 

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– Mon Dieu, mon Dieu, pensait Bernard en avançant comme dans un rêve, tantôt remontant sur la route, tantôt retombant dans cette étendue de terre convulsée, mon Dieu, faites que j’en sorte, que j’en voie la fin !… que je me re-pose…

Il avait vingt-deux ans. Il avait eu dix-huit ans à la décla-ration de la guerre, dix-neuf ans dans l’Argonne, vingt ans dans un hôpital de Marseille, vingt et un ans sur les sommets du Mort-Homme. Il avait vieilli sans avoir eu le temps de mûrir ; il était semblable à un fruit hâtif dans lequel, mettez-y les dents, vous ne trouverez qu’une chair dure et âcre. Quatre ans ! Il était fatigué.

– Je veux me reposer, murmura-t-il avec une obstination douloureuse, parlant tout seul dans la poussière, je veux me reposer, pas seulement aujourd’hui, mais toujours, pour tou-jours. Je ne veux pas mourir, mais fermer les yeux et me fiche de tout. Qu’on avance, qu’on foute le camp, qu’on soit vainqueurs ou battus, je m’en fous, je ne veux plus rien sa-voir. Je veux dormir.

Mais, parfois, quand il retrouvait un peu de forces, il pensait :

– Non ! je ne me reposerai pas toujours. Qu’on me laisse seulement sortir de là et je jouirai de tout ce qui m’a été re-fusé. J’aurai de l’argent, des femmes, je jouirai, quoi…

Jamais il n’avait ressenti cela auparavant. Les premières années de la guerre il avait été grave, austère, avec des bouf-fées de gaieté juvénile, mais tendu tout entier par une volon-té héroïque de durer et de vaincre. Peut-être avait-il trop présumé de ses forces ? Physiquement, il était robuste, résis-

 

– 62 – tant à la douleur et à la fatigue, devenu homme enfin, large d’épaules, droit, vif, alerte. Moralement, il avait été atteint d’une blessure que rien désormais ne pourrait guérir, qui irait s’élargissant chaque jour de sa vie : c’était une sorte de lassi-tude, de brisure, un manque de foi, la fatigue et un furieux appétit de vivre. « Mais vivre pour moi seulement, pour moi. Je leur ai donné quatre ans », songeait-il, et dans ces mots il sous-entendait tout un univers hostile acharné contre lui – chefs, ennemis, amis, civils, inconnus et sa propre famille. Les civils, surtout ! ceux-là… C’était le moment où l’arrière avait jugé que c’était assez de sacrifices, assez de pleurs pour du sang que l’on ne pouvait ni racheter, ni empêcher de cou-ler. Les mercantis, les politiciens, les profiteurs de tout genre, les ouvriers gâtés par les hauts salaires vivaient pour eux-mêmes et laissaient le front panteler, saigner et mourir. « Et pourquoi ? C’est inutile, songeait Bernard : personne ne vaincra. Tout le monde est à bout. Chaque pays finira par se retrouver sur ses frontières, vidé, épuisé, mourant. En atten-dant, les civils vivent. Nous pourrissons dans des trous », songeait-il encore, les nuits de tranchées, les nuits de faction ou à l’instant qui précédait l’attaque : minutes sinistres, inoubliables.

Il y songeait aussi sur cette route, parmi tous ces soldats qui se hâtaient comme lui, qui souffraient comme lui. Per-sonne ne pouvait l’aider. Personne ne pouvait alléger sa croix.

– C’est lourd, soupirait Bernard dans une sorte de délire et chancelant sous le poids du barda qu’il portait encore sur son épaule meurtrie. Pauvres types ! comment pourraient-ils m’aider ? Il y en a de plus atteints que moi. Moi, moi… Mais je ne suis rien. Ma vie ou ma mort ne signifient rien. Ce sont

– 63 – des bobards de civils : « Les héros, la gloire… donner son sang pour la patrie… » En réalité, on n’a pas même besoin de moi. Il faut des machines pour la guerre moderne. Tout un bataillon de héros serait avantageusement remplacé par une machine blindée, perfectionnée, qui, sans patriotisme, sans foi ni courage, anéantirait le plus possible d’ennemis. Et cela, les civils le sentent. Ils répètent encore pour la forme qu’ils nous aiment, qu’ils nous admirent, mais chacun d’eux pense et sait que nous ne sommes rien et qu’une machine aveugle est plus précieuse que nous. C’est cela qui est grave. On était des hommes… Puisqu’on ne peut pas devenir une machine, puisqu’on n’est plus un homme, on se sent rétrograder jusqu’au sauvage, jusqu’à l’animal. Qu’est-ce qu’on dit ? « Faut pas chercher à comprendre. Faut pas penser. » Faut s’abrutir, quoi ! Faut être ça, dit-il en regardant un cheval crevé.

Ils bordaient les deux côtés de la route, ces cadavres aux longues dents, chevaux blessés, chevaux fourbus, chevaux éventrés par un éclat d’obus, ce qui restait d’un régiment an-glais en déroute. Quelle confusion de races, de sang et de langages autour de Bernard ! Il vit des Écossais, des Hin-dous, des Noirs, des prisonniers allemands. Tous ces visages si divers portaient la même expression : une sorte de rictus de fatigue qui donnait à ces jeunes visages l’apparence de la mort. L’enfer… Et à quelques kilomètres de là, à Paris… « Non ! Paris est bombardé, ils souffrent aussi… Mais plus loin, dans des villes… à Cannes… Ou dans de belles maisons fraîches, à Genève… à Madrid… aux États-Unis, des jeunes gens qui ne s’en font pas, des gens qui se baignent dans la mer, qui boivent des punchs glacés… Oh, manger une glace… Le soleil sur une blessure, quel supplice ! Et le soleil

 

– 64 – sur un casque… Ma cervelle bout. Qu’est-ce que papa disait à ma dernière permission ? « Ils ne seront pas difficiles, ceux qui reviendront. Ils se contenteront de peu ! » Quelle erreur ! Mais tout ce qu’ils disent est bête, songea-t-il encore avec rancune. Bête, bête, bête… »

Il trébucha, sentit qu’il perdait pied : le sang avait crevé le pansement appliqué à la hâte par un infirmier au moment de la bataille ; le sang chaud coulait sur lui, et il ne savait plus si cette fade et puante odeur d’équarrissage montait des chevaux morts ou de lui-même. Il tomba, puis se dit : « Per-sonne ne me portera, pas ? Alors, marche ou crève, mon pe-tit vieux. » Il se releva avec un effort surhumain, avança en-core. Un petit groupe de blessés venait derrière lui, chacun serrant les dents, chacun traînant ses jambes lasses. Puis une civière avec un blessé, puis une autre avec un mort. Puis des nègres qui roulaient de gros yeux effarés. Puis des soldats gris aux longues capotes. Puis un Hindou monté sur un petit cheval noir. Puis encore des camions, des chars et des ca-nons. Bernard avançait toujours…

 

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