Les Feux de l'automne
Chapitre 2
Quand Bernard fut devenu l’amant de Renée – le lende-main de leur rencontre – il éprouva un sentiment étrange : au plaisir de la conquête se mêlait une sorte de ressentiment, non seulement parce qu’elle s’était donnée si vite, mais parce qu’elle n’avait pas daigné lui dissimuler que n’importe quel autre homme à sa place, pourvu qu’il fût jeune et soi-gné…
« Quelles garces, ces femmes, tout de même », se disait Bernard en la caressant. Elle ouvrit les yeux ; il était retombé près d’elle, le visage indifférent et les yeux au loin. Elle de-manda :
– À quoi penses-tu ?
– À toi, mon amour, répondit-il.
Et elle, regardant sa montre :
– C’était bon, pas ? Maintenant, passe-moi mes bas, je me sauve.
Ils se séparèrent dans la rue mouillée. Derrière eux, l’hôtel où ils venaient de passer deux heures, devant eux ce pavé parisien qui, sous la pluie et les lumières, brillait comme un miroir noir. Dans l’obscurité, les lampes à arc formaient tout un jeu éclatant d’auréoles, de facettes, de re-flets qui faisait tourner la tête à Bernard, déjà étourdi par les
– 113 – tièdes, les étouffantes ombres parfumées de la chambre. Il quitta Renée en pensant :
« Un joli corps… Bien roulée… Elle sait bien y faire… Trop bête si on s’attachait à ces petits animaux-là. »
Il avait été comblé d’amour, mais une sourde insatisfac-tion demeurait en lui, qui venait moins du corps que de l’âme.
Il rentra à la maison. C’était l’heure à laquelle les éco-liers sortaient de cette « Institution Etienne-Marcel » où il avait fait ses études avant d’entrer au lycée. Des petits gar-çons joufflus couraient derrière l’autobus. Bernard suivit des yeux les adolescents qui marchaient en balançant leurs car-tables. Il n’y avait pas si longtemps que lui-même…
« J’étais un bon petit gars, se dit-il : je gobais tout. Main-tenant… La guerre m’a pris trop jeune. C’est une drôle de chose, la guerre. Ceux qui la commencent et ceux qui la fi-nissent, ça fait deux. On envoie d’abord des hommes faits, qui savent ce qu’ils veulent, dont le caractère ne changera pas ; on les tue et, alors, on prend des enfants, et ceux-là, on est tout étonné qu’ils ne reviennent pas tels qu’ils ont été. En tous les cas, je sais que moi, je ne marcherai plus pour rien, ni pour personne. Cette Renée… J’aurais pu l’aimer. Mais toutes ces femmes se fichent bien de l’amour. Ce qu’il leur faut… »
Il n’acheva pas. Il se tenait debout devant la porte co-chère de sa maison. Il la regardait, cette maison à loyers modestes, où il était né, où sa mère habitait. Que tout cela était laid et pauvre, mon Dieu ! Il revit en esprit le salon avec sa tapisserie verte ornée de palmes d’argent, le lit-cage où il
– 114 – couchait depuis qu’il avait quitté la chambre de ses parents et qu’on dressait pour lui dans la salle à manger, cette cui-sine triste et étroite… Quelle différence avec l’hôtel des Dé-tang, plein de bruit, de joie, de lumières, quelle différence !
« C’est un malin, lui, pardi ! Moi, je suis une poire, se dit-il. Et comment que j’irai chez lui, que je me ferai recomman-der par lui, que je profiterai de ma liaison avec sa femme », songea-t-il, tandis que tout au fond de lui-même quelque chose protestait, s’indignait, quelque chose, quelqu’un qui ressemblait à lui, Bernard, et qui n’était plus lui, mais l’écho de ce qu’il avait été, un importun souvenir.
Il monta l’escalier où régnait l’odeur du hareng. À tra-vers les portes, on entendait des pleurs d’enfant, un bruit de vaisselle remuée. Un vieux petit monsieur bien propre mon-tait devant lui, portant du pain sous le bras, une longue flûte dorée. Il se rappela son père qui, tous les soirs, à la même heure, descendait acheter son pain et le journal du soir, puis remontait, dînait, s’endormait à la fin de son dîner, geignait, se réveillait, allait se coucher en bâillant, faisait une prome-nade tous les dimanches, demeurait le jour dans son fauteuil, en pantoufles, calculant combien d’argent il pourrait mettre de côté, de l’argent qui ne valait plus rien, et cette vie lui pa-rut affreuse.
« Ils vous disent : « Vous êtes des héros. Vous avez des droits sur nous. » Et puis, quand on revient : « Désolé, mon petit ami, mais pendant que vous vous faisiez casser la gueule, moi, j’ai fait ma pelote. Vous, reprenez donc vos chères études. Trimez. Ayez comme idéal la vie que votre papa a menée avant vous. » Quel contraste, la maison des Détang et celle-ci. Pourtant, c’est moi, moi qui ai fait quatre
– 115 – ans de guerre, et lui… il en tâta, ça ne lui a pas plu, il s’est fait embusquer. Non, mon vieux, on partage ! songeait Ber-nard : on a commencé par partager la femme, ça, c’est vrai », murmura-t-il, et cette pensée le consola.
Chez lui, dans la salle à manger, sous la lampe, sa mère tricotait en compagnie de Thérèse qui était montée lui dire bonsoir, en voisine, comme elle le faisait parfois depuis la mort de M. Jacquelain. Thérèse entendit le bruit de la clef tournée dans la serrure :
– Voilà votre fils.
Elle leva la tête. Bernard entra.
– Pourquoi as-tu mis ton pardessus neuf ? demanda la mère.
Thérèse, par moments, reconnaissait à peine Bernard. Il avait des amis, des plaisirs qu’elle ignorait, qu’elle imaginait avec effort. Il ne semblait pas très heureux… Il ne répondit pas à la question de Mme Jacquelain, ne lui obéit pas lors-qu’elle reprit, de cet air agité avec lequel elle s’adressait à lui depuis qu’il était un homme, comme si elle craignait toujours de sa part une rebuffade :
– Je t’en prie, mon petit, éteins l’électricité du vestibule. Tu ne fais jamais attention. Tout coûte si cher.
Il s’assit entre les deux femmes. La salamandre était al-lumée. La salle à manger était toute petite, avec de fausses boiseries chocolat et des fleurs artificielles dans des vases bleus. Entre eux, sur la cheminée, le portrait de Bernard, en uniforme, fait les premiers mois de la guerre.
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– D’où viens-tu, mon chéri ? J’ai dîné sans t’attendre. Il y avait un bon petit morceau de veau jardinière pour toi. Comment accommoderiez-vous le reste pour demain, Thé-rèse ?
Thérèse répondit :
– Grand-mère fait une sauce avec des petits oignons…
Leurs voix familières berçaient Bernard, mais ne l’apaisaient pas. Il se sentait encore irrité, comme harcelé par une nuée de guêpes ; il dit à voix basse, avec un petit ri-canement :
– J’ai vu une de vos vieilles amies aujourd’hui, Thérèse.
Elle devina qu’il s’agissait de Renée Détang :
– Je ne la vois plus. Elle a tant à faire…
– Je vous crois, murmura-t-il.
– Elle est très jolie, dit Thérèse avec un petit soupir.
« Je me demande si celle-ci marcherait aussi facile-ment », pensa tout à coup Bernard. En silence il fixa la flamme rouge de la salamandre, puis il détourna les yeux et Thérèse vit qu’il la regardait. Sans parler et très longtemps, s’amusant à la faire rougir, il contempla le visage baissé sur son ouvrage ; elle ressentait ce trouble, cette confusion pleine d’orgueil qu’éprouve la plus honnête des femmes lors-qu’elle comprend qu’elle plaît à un homme jeune.
« Mais pourquoi ? Mais il ne m’a jamais regardée comme ça », se disait-elle.
Puis :
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« Mais non, je suis folle. Il me connaît depuis si long-temps… Des amis d’enfance… Il n’y a jamais rien eu entre nous… »
Enfin :
« Il a de beaux yeux… Ils ne sont pas noirs comme je le croyais, mais gris, d’un gris qui fonce à la lumière… Qu’est-ce que ça me fait ? Je ne vais pas tomber amoureuse de ce gamin… Il a mon âge… Est-ce que Renée Détang et lui ?… »
Brusquement elle fut jalouse de Renée, et d’une jalousie si violente qu’elle eut honte et peur ; elle fit appel au souve-nir de Martial, comme à un exorcisme. Elle se gourmanda sévèrement : « Alors, quoi, tu vas devenir semblable à toutes ces folles qui courent après les garçons ? Tu dois être digne de Martial. » Mais Martial était mort et celui-ci, il était bien vivant, bien proche d’elle.
Elle se leva, plia son ouvrage et dit sèchement :
– Il faut que je rentre. Papa s’inquiéterait.
– Moi aussi, je sors, je suis attendu, déclara Bernard. Je vous accompagnerai.
Ils sortirent sans écouter Mme Jacquelain qui criait d’une voix plaintive :
– Ne rentre pas trop tard… Bernard, je t’attendrai ! Ber-nard, cela fait trois nuits de suite que tu rentres à trois heures du matin. Que va dire la concierge ?
– Mais je m’en fous. Qu’elle dise ce qu’elle voudra, murmura Bernard. Il sentait trembler contre lui Thérèse qu’il avait prise par le bras et il goûtait de multiples jouissances.
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En voilà une qui ne se donnerait pas comme une fille… En voilà une qui lui ferait sentir de nouveau l’orgueil d’être un mâle, un conquérant, tandis qu’avec Renée il était ravalé à un rang inférieur : il devenait celui qu’on prend, qu’on rejette quand il a cessé de plaire. « Oui, mais elle sera jalouse et embêtante », se dit-il.
Il la serra contre lui ; elle voulut se dégager ; il la serra plus fort :
– Pourquoi tremblez-vous ?
– J’ai froid.
– Froid ? Il n’y a pas un souffle d’air, dit-il d’un ton mo-queur.
De tièdes rafales d’ouest passaient sur Paris. Ils s’abritèrent sous une porte cochère, car la pluie retombait. Elle ne savait pas bien ce qu’elle faisait ; elle le suivait, docile et fascinée comme dans un rêve. Elle imaginait vaguement ce qui allait suivre : des compliments, des paroles d’amour… Elle se sentait vaincue d’avance en pensant à cette voix chaude qui lui dirait : « Je t’aime… tu me plais… » L’amour… Mon Dieu, il voudrait faire d’elle sa maîtresse… Il la poursuivrait. Il lui écrirait. Il l’attendrait dans la rue. Mais elle résisterait et saurait si bien se défendre qu’un jour il lui proposerait de l’épouser. Oui, en un éclair, à l’abri de cette porte noire, en écoutant le bruit de la pluie dans la rue, elle imagina toute une longue, heureuse vie… « Il est dans un mauvais chemin. Il a pénétré dans un monde qui se servira de lui et puis l’abandonnera. Il lui faut une femme, un foyer, des enfants. Il ne le sait pas. Mais je le sais, moi… Oh, mon
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Dieu, ce n’est pas ma faute si je l’aime », se dit-elle tout à coup et ses yeux se remplirent d’amour.
Ils s’aperçurent alors qu’en face d’eux, de l’autre côté de la rue, il y avait un cinéma ouvert. Une petite sonnette gre-lottante appelait les passants.
– Venez, on va passer une heure là, le temps que la pluie cesse, déclara Bernard.
Elle protesta faiblement :
– Je croyais qu’on vous attendait.
– Non, j’ai dit ça pour rester avec vous.
Il lui fit traverser la rue ; ils entrèrent dans la salle obs-cure. C’était l’époque des films muets. De grandes ombres tremblantes bougeaient sur la toile, au-dessus de leurs têtes ; un piano perdu dans les ténèbres jouait la Sérénade de Toselli. Ils étaient seuls au fond d’une loge. On entendait le bruit de programmes froissés, de bonbons sucés ou grignotés, parfois un soupir, parfois un baiser. Il y avait peu de monde. Bernard était assis derrière Thérèse ; il se pencha, lui saisit le visage à deux mains, le courba doucement vers lui et prit sa bouche.
Quoi ? Si vite ? Quoi, sans daigner lui dire un mot, sûr de son consentement, comme on embrasse une petite bonne dans un couloir ? Le sursaut de pudeur, d’orgueil blessé fut si violent qu’il abolit en elle tout désir et toute tendresse. Elle balbutia avec peine entre ses lèvres serrées :
– Est-ce que vous êtes devenu fou ?
Il la tenait solidement par les épaules et elle ne pouvait lui échapper. Il railla :
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– Dites encore : « Pour qui me prenez-vous ? » et : « Lâ-chez-moi ou je crie ! » Mon Dieu, Thérèse, ce que vous êtes…
Il chercha le mot :
– … ce que vous êtes « avant-guerre », ma pauvre pe-tite ! Quoi, vous ne comprenez pas la plaisanterie ?
Elle fit non de la tête, consternée par ses paroles. Elles la salissaient et l’humiliaient. Elle avait été si près de l’aimer. Elle comprenait maintenant que depuis longtemps elle l’aimait… Mais pas pour une « plaisanterie », pas pour le plaisir d’une heure. Elle ne pouvait pas. Elle n’était pas faite ainsi. C’était affreux qu’il fût parvenu à lui faire presque honte d’un sentiment si normal.
Cependant le pianiste, dans l’ombre, exhumait de sa mémoire des fragments de Beethoven, de Mendelssohn, de Brahms qui formaient un pot-pourri sonore et faux. Il faisait chaud dans la salle ; on entendait crépiter l’averse au dehors quand la musique se taisait.
Bernard alluma une cigarette :
– Je pensais tomber sur un bec de gaz, dit-il : je vous avouerai même que ça a son charme. Mais, mon petit, réflé-chissez. Il n’y a pas d’homme aujourd’hui qui vous offre autre chose que ça. « Tu veux rigoler ? – Ça va. – Tu ne veux pas ? Bonsoir. » Il y a trop de femmes et elles sont trop fa-ciles pour qu’on se donne la peine de… déguiser ses senti-ments. Si ça ne vous dit rien, nous serons bons amis. Mais si le cœur vous en dit…
Il s’interrompit brusquement :
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– Mais vous pleurez ? dit-il avec plus de douceur : vous ne m’en voulez pas sérieusement, Thérèse ?
– Non, mais ce que vous dites, c’est…
– C’est la vérité.
– C’est dégradant pour les femmes, murmura-t-elle.
– Pensez-vous ! Rien ne leur plaît davantage. Je ne parle pas des petites oies de province.
– Je sais très bien de qui vous me parlez, interrompit-elle. Elle frémit tout entière d’une jalousie qu’elle ne pouvait ni ne voulait dissimuler. Si elles aiment à être traitées comme ça, retournez chez elles, mais moi…
– Mais que vous êtes drôle, Thérèse… Puisque je vous dis que je n’insiste pas. Des femmes, on en a trop. Un bon camarade, c’est plus rare.
– Je crois, dit-elle en souriant à travers ses larmes, que je ne serais pas non plus un très bon camarade…
En silence ils attendirent la fin du film. Il l’aida à re-mettre son manteau. Ils sortirent et se trouvèrent de nou-veau dehors, sous la pluie. Il n’y avait pas de taxi dans la rue.
– Vivement ma Rolls, soupira Bernard. Thérèse, je n’ai plus qu’un désir maintenant : être riche, et le plus vite pos-sible, et tant que ça peut ! Est-ce que vous voyez quelquefois les Détang ? En voilà deux qui ont su tirer parti du joli monde où nous vivons. Vous ne croyez pas ?
– Je ne crois pas que Raymond Détang soit honnête.
Bernard s’arrêta et se mit à rire :
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– Vous êtes charmante. Vous avez de ces mots… Hon-nête ! Naturellement, c’est un forban. Les honnêtes gens, c’est vous, c’est papa Brun, c’était ce pauvre Martial, c’est moi… les purotins, quoi ! Les malchanceux. Ça n’a pas tou-jours été comme ça, ce ne sera peut-être pas toujours comme ça, mais pour le moment, c’est la triste vérité.
– Vous avez perdu quatre ans à la guerre, je sais, mais si vous vouliez vous remettre au travail, vous feriez une belle carrière, honnête et sérieuse, et vous n’auriez rien à envier aux Détang.
– Mais ce que je leur envie, innocente, ce n’est pas ce qu’ils ont, c’est la manière dont ils l’ont obtenu, c’est ce bluff, cette audace éhontée et tranquille, cette parfaite ab-sence de scrupules et cette conviction que le monde est peu-plé de poires, qu’il n’y a qu’à étendre la main pour les saisir. Comment voulez-vous qu’on ait le cœur au travail quand on voit ça ? Moi, je vais me mettre à l’école de Raymond Dé-tang…
– Vous vous êtes déjà mis à l’école de sa femme ! s’écria-t-elle d’une voix tremblante, et il pensa :
« Allons, elle marchera, elle aussi, si je veux m’en don-ner la peine. Toutes les mêmes, naturellement, mais elle sera jalouse et embêtante. »
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