Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 17 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 7

 

 

Les unions heureuses sont celles où les époux savent tout l’un de l’autre, ou bien celles où ils ignorent tout. Les mariages médiocres sont fondés sur une demi-confiance : on laisse échapper un aveu, un soupir ; on livre une parcelle de désir ou de rêve, puis on prend peur ; on se rétracte ; on s’écrie : « Mais, non, tu n’as pas compris… » ; on murmure lâchement : « Tu sais, il ne fallait pas prendre à la lettre ce que j’ai dit » ; on se hâte de renouer les cordons du masque, mais, déjà, l’autre a vu ces larmes, ce sourire, ce regard inoubliable… S’il est sage, il ferme les yeux. Sinon, il insiste, s’acharne : « Mais tu as dit… Écoute, je ne te comprends pas, tu m’as avoué toi-même… » Puis : « Jure-moi que tu ne regrettes pas cette femme… Jure-moi que tu ne regrettes pas cette vie… »

Thérèse, dans l’ombre du lit conjugal, répétait à voix basse :

– Jure-moi que tu ne penses plus à Renée… Jure-moi que tu es heureux…

Il disait : « Oui. Calme-toi. Dors. »

Heureux ? Elle ne pouvait pas comprendre. Il s’ennuyait – mal sans remède. Cet ennui, une espèce de sombre torpeur de l’âme, avait commencé très vite après le mariage. Ils ve-naient de s’installer dans un petit appartement modeste, dé-cent. Ils avaient un fils, la santé, la jeunesse, assez d’argent

– 158 – pour vivre. Bernard travaillait : employé de banque, il ga-gnait deux mille huit cents francs par mois et pouvait aspirer à un poste de fondé de pouvoirs à quarante ans, de sous-directeur à soixante. Pendant quelques mois il avait essayé de traiter, pour son compte, avec ses amis des États-Unis, mais il s’était aperçu bien vite que placer des produits améri-cains en France avec tous les ministères derrière soi était chose facile, tandis que seul, il était voué à la défaite : Dé-tang ne pardonnait pas à ceux qui le lâchaient. Bernard ju-geait qu’il avait fait preuve de sagesse en abandonnant cette vie, en recherchant une position stable, sûre ; il avait repris l’existence bourgeoise de son père comme on se couche dans le lit où les parents sont morts : on frissonne un peu ; on éprouve une vague mélancolie ; on se dit aussi : « Ce meuble est bien démodé » ; mais il est chaud ; le grand édre-don rouge vous abrite ; et les vieux n’ont pas été malheu-reux, après tout… Il n’y a qu’à faire comme eux ; on s’habituera.

Thérèse et lui étaient couchés dans une chambre étroite et tiède ; dans la pièce voisine dormait leur fils – le petit Yves. Le matin, Bernard allait à son bureau ; il rentrait dé-jeuner ; il repartait ; il ne s’intéressait pas à sa besogne, facile et sans âme. Il revenait dîner ; il écoutait la T. S. F., lisait son journal, allait une fois par semaine au cinéma. Enfin, rien ne lui manquait. Mais il manquait à toutes choses : il n’accordait à la vie professionnelle et à la vie de famille que la surface de son être ; il se prêtait aux gens ; Thérèse savait bien qu’elle ne connaissait pas le vrai Bernard, qu’elle ne l’apercevait que par brusques échappées rapides, presque effrayantes. Elle pensait : « Mais, enfin, que lui manque-t-il ? Qu’est-ce qu’il veut ? » Il regrette l’argent si facilement gagné autrefois, se

 

– 159 – disait-elle avec amertume. Quelle erreur ! Ce n’était pas l’argent qu’il regrettait, c’était une manière de vivre amu-sante, passionnante, qui faisait de chaque minute écoulée une aventure. Les hommes, pendant quatre ans, avaient pris toutes sortes d’habitudes nouvelles : celle de l’angoisse, celle de la douleur, celle du désespoir, celle de la familiarité gros-sière ou héroïque avec la mort, mais ils avaient perdu la vieille et saine habitude de l’ennui. On avait bien parlé de l’ennui des tranchées, mais il était à base d’angoisse et d’espérance. « Au fait, c’est peut-être cela que nous recher-chons, songeait Bernard : trembler, se réjouir, risquer, échapper à la mort… Il aurait fallu nous proposer de grandes aventures… des batailles nouvelles, un monde à recons-truire. On n’a su que nous offrir de l’argent et des femmes. Seul aliment au rêve : une Hispano-Suiza. Autrefois, quand je trafiquais pour Détang ou quand j’étais amoureux de Renée, je goûtais des joies profondes, aiguës, presque douloureuses, joies d’orgueil, de vanité, d’activité (vaine et fausse, peut-être, qu’importe !) Maintenant… Et enfin, Renée… »

Il fermait les yeux. Il étreignait sa femme en pensant à une autre. Renée, ses caprices, son immoralité, sa vénalité… oui, possible, tout cela… Mais ses yeux, sa peau lisse, tou-jours froide sur les seins et les hanches… Il poussa un pro-fond et rauque soupir et, dans l’ombre, sa femme dit :

– Tu ne peux pas dormir, mon chéri ?

Non, il ne pouvait pas dormir. Timidement, elle lui prit la main. Avec lui, elle avançait avec crainte et prudence, comme sur une pièce d’eau recouverte d’une mince couche de glace : tantôt elle semble vous soutenir ; tantôt elle craque et s’affaisse sous votre poids. Par moments il lui pa-

 

– 160 – raissait le plus sûr des hommes, honnête, actif, énergique… son mari, enfin, son époux donné par Dieu et qui finirait sa vie avec elle. Puis… elle disait, par exemple : « Dans dix ans, nous achèterons une petite maison à la campagne. Dans quinze ans… » Et lui : « Où serons-nous dans dix ans ? »

Elle savait qu’alors, en esprit, il lui échappait. Il imagi-nait un avenir qui était peut-être beau et brillant, mais qu’elle haïssait d’instinct parce qu’il ne ressemblait pas au présent. Le présent seul était aimable ; cette chambre tapissée de rose, ce lit vaste et commode, le souffle de son petit garçon endormi dans l’ombre, elle voulait garder tout cela ; elle ne demandait pas autre chose. Mais il ne se contentait pas de ce simple bonheur ; il était troublé et anxieux ; elle ne pouvait donner de nom à ce trouble. Elle ne le comprenait pas. Est-ce qu’il regrettait de l’avoir épousée ?

– Non, mille fois non, tu sais que je t’aime, répondait-il.

Une fois, dix ans après leur mariage, dix ans de vie tiède et étroite comme leur chambre conjugale (et aux yeux de Bernard l’existence avait la tonalité même de ces murs, d’un rose passé parsemé de fleurettes grises), une fois Thérèse et lui étaient couchés ensemble. Il avait éteint sa lampe ; il al-lait s’endormir lorsqu’elle dit à son oreille :

– Nous allons avoir un second enfant, Bernard.

Elle savait qu’il ne le souhaitait pas. Mais elle fut frappée de la violence avec laquelle il s’écria :

– Ah non ! Il manquait ça ! Quelle tuile !

Les larmes aux yeux, mais s’efforçant de rire, elle pro-testa :

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– Tu n’as pas honte ? Moi qui suis si heureuse…

– Mais, ma pauvre Thérèse, réfléchis…

– Nous sommes jeunes, tu gagnes ta vie… Deux enfants, ce n’est pas effrayant, il me semble.

– Effrayant ? Non. Mais c’est une nouvelle chaîne.

Il avait murmuré ces mots très vite et très bas ; ils s’échappaient de lui, d’une sorte de demi-conscience qui le trahissait. De sang-froid, en plein jour, jamais il n’eût avoué si clairement qu’il était las de sa femme, de son foyer, de son enfant. Jamais il n’eût laissé entendre la vérité : qu’il avait revu Renée quelques semaines auparavant et qu’elle était de nouveau sa maîtresse. Mais dans l’ombre, au moment du sommeil, parfois on n’a plus la force de mentir. Eh bien, oui, une nouvelle chaîne qui le rivait à cette vie médiocre. Dieu ! que n’était-il demeuré libre ! Renée était aussi séduisante qu’auparavant. Il avait vieilli ; il était plus cynique qu’autrefois ; il ne lui demanderait que ce qu’elle pouvait lui donner. Il ne songeait pas à quitter Thérèse. Certes, non ! Mais il était odieux de penser qu’elle le tenait si bien, qu’elle avait tissé tant de liens multiples pour le retenir à jamais.

Ils se taisaient tous deux, retenant leur souffle. « Il ne m’aime plus », pensa Thérèse. Mais ce ne fut qu’un éclair : une réalité trop amère, on ne l’accepte pas ; le cœur se dé-fend contre elle et, inlassablement, sécrète des rêves :

« Tout cela passera, se dit Thérèse. C’est un mauvais moment. Il est fatigué. Il a peut-être des ennuis que je ne connais pas. Souvent les hommes ne souhaitent pas d’enfants. Nous avons déjà un fils. Mais il s’attachera au se-cond et… il m’aime. J’ai tant d’amour pour lui. »

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