Les Feux de l'automne
Deuxième partie « 1920-1936 »
Deuxième partie
« 1920-1936 »
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Au commencement de novembre eut lieu à Genève la première assemblée solennelle des quarante et un États qui formaient la Société des Nations. En France, le clan politique et financier où s’était introduit Raymond Détang depuis son retour d’Amérique, considérait cet événement d’un point de vue qui n’était pas tout à fait celui de l’homme de la rue – c’est-à-dire qu’il ne se demandait pas si réellement la guerre allait devenir impossible (la guerre était finie, un affaire en-terrée, oubliée), mais quelles en seraient les répercussions sur les carrières des ministrables et comment en tirer le meil-leur rendement en argent et en plaisir. Comme toutes les possibilités nouvelles et inexplorées, celle-ci faisait peur à beaucoup de gens ; dans le milieu même des Détang on n’était pas d’accord sur la manière dont il convenait de trai-ter cette Société des Nations : avec ironie ou ferveur ? Comme une panacée universelle ou comme un pis aller ? Ce-la troublait Renée Détang. Elle avait décidé de célébrer l’ouverture des sessions, mais elle se demandait ce qui serait le mieux « dans la note » : un dîner où l’on pourrait exprimer des opinions sérieuses – et cela serait peut-être le fondement du salon politique qu’elle désirait créer, ou une réception où, entre deux cocktails, on échangerait des vues légères, spiri-tuelles, gentiment railleuses à propos de ce fait du jour (et elle, alors, dirait, avec cette moue gracieuse qui lui allait si bien : « Voulez-vous bien vous taire ? Je vous dis, moi, que c’est une grande espérance qui se lève sur le monde ! ») D’autre part, la réception permettait un brassage de gens et,
– 102 – dans la position des Détang, on ne pouvait encore choisir ses relations. « Tout fait ventre », comme disait Mme Humbert. Beaucoup de bruit, beaucoup de champagne, une grande foule, un déchet inévitable, mais, dans le tas, peut-être, comme les paillettes d’or que le chercheur retrouve au fond des sables, une, deux, dix recrues de choix, des personnages influents à la Chambre ou à la Bourse.
– Raymond est à tu et à toi avec tout ce qui compte vraiment, confiait Renée à sa mère : quelque chose qui tient le milieu entre la familiarité des collèges et celle des prisons, moitié camaraderie, moitié complicité ; il faut transformer cela en relations. C’est tout autre chose.
Au début, les Détang avaient préparé avec soin ce qu’ils appelaient « leur guerre de conquête » ; ils comptaient s’avancer dans la société parisienne à petits pas prudents et faire tomber un bastion après l’autre, mais, au bout de quelques mois, ils avaient compris que toute cette technique était inutile et embarrassante : on entrait dans la société comme dans un moulin ou, plus exactement, il n’y avait pas de société ; il y avait un vaste champ de foire où pénétrait qui voulait ; il n’était même pas nécessaire de cacher ses ori-gines comme dans le bon vieux temps : c’était un monde cy-nique et qui glorifiait le limon dont il était sorti. C’était l’époque où un nouveau riche, quand on lui demandait comment il avait gagné « tout cet argent », répondait en sou-riant : « Mais à la guerre… comme tout le monde. » Ray-mond Détang, cependant, n’était pas cynique. En politique, le cynisme est maladroit ; l’électeur désire être traité en ani-mal noble. Raymond Détang était un de ceux qui maniaient avec le plus d’habileté les maîtres mots : « Civilisation fon-dée sur le droit et la raison… La France, flambeau de
– 103 – l’humanité… La paix universelle… La Science et le Pro-grès… » Il n’était même pas cynique vis-à-vis de lui-même, sauf à de très rares moments de dépression. Il se voyait réel-lement sous les traits d’un homme d’État éminent qui n’existe que pour le bien public. À cette époque, il n’était pas député ; il organisait sa campagne électorale avec un soin in-fini : ce devait être un chef-d’œuvre. Il gagnait de l’argent qui, à ce moment-là, n’était pas devenu encore la bête sau-vage et capricieuse des années 1930-1939 où on ne parvenait à la saisir que dans un corps à corps dangereux, mais un pe-tit animal apprivoisé qui se laissait facilement prendre. Dé-tang jouait à la Bourse. De plus, comme on connaissait ses attaches avec certaines personnalités politiques, des gouver-nements étrangers lui confiaient ce qu’il appelait « des tra-vaux d’approche » – telles conversations préliminaires qui faciliteraient des conventions économiques ou autres.
Il avait noué aux États-Unis, avec quelques grands hommes d’affaires, des amitiés sérieuses et agissantes. Il avait servi d’intermédiaire dans des commandes faites par l’État français en Amérique pour la reconstruction des ré-gions dévastées. Mais, ainsi qu’il le disait, il devenait trop grand pour ce métier. Il y avait tout un genre de transactions qui lui serait interdit lorsqu’il aurait obtenu son mandat, « du moins interdit sous ton propre nom », répondait Renée. Les époux s’entendaient bien ; ils s’épaulaient l’un l’autre. Par moments, Raymond était encore amoureux de sa femme. C’était une de ces Parisiennes qui semblent moins faites de chair et d’os que d’une matière plastique malléable qu’elles transforment selon les variations de la mode. Quand Ray-mond l’avait connue, elle avait un minois chiffonné, une frange sur les yeux ; elle était petite, potelée et douce comme
– 104 – une chatte. Maintenant, elle était la première à lancer le type féminin de l’après-guerre. Elle avait maigri ; elle avait de longs muscles durs ; elle paraissait plus grande. Sa peau, re-couverte d’un fard lisse et doré, était foncée et ses cheveux pâles, coiffés comme ceux d’un jeune garçon. Tous ces at-traits étaient alors dans leur fraîche nouveauté.
Ce fut ainsi, vêtue d’une courte robe-chemise sans manches, montrant ses bras nus, ses belles jambes, mais dé-jà la bouche marquée de fines rides amères, qu’elle apparut à Bernard Jacquelain. Il ne l’avait pas revue depuis la guerre. Démobilisé, il était de retour à Paris, chez sa mère. Le vieux M. Jacquelain s’était laissé emporter par la folie de dépenser qui sévissait à cette époque ; d’autres achetaient des autos, voyageaient, se payaient des maîtresses : M. Jacquelain, lui, après d’âpres et secrets calculs, décida de se faire opérer. Depuis dix ans il y songeait, mais reculait devant les frais. Le monde se livrait au plaisir ; Mme Jacquelain payait cinquante-neuf francs un chapeau de feutre ; les petits commerçants avaient des maisons de campagne où ils passaient ce qu’ils appelaient leur « vikend ». Pourquoi pas moi ? se dit M. Jacquelain en regardant avec ressentiment une paire de souliers neufs que Bernard (sans l’avertir) avait commandé chez un bottier. C’était là un fait sans précédent dans la fa-mille, où les femmes s’habillaient aux Galeries Lafayette et les hommes à la Belle Jardinière. Oui, pourquoi pas moi ? On épargne, on se prive, on met de côté pour des enfants qui fe-ront valser vos sous après votre mort. Moi aussi, je ne me re-fuserai rien, songea-t-il. Il retint donc sa chambre dans une clinique de Neuilly sans en parler à personne. Soixante francs la chambre. Dix mille francs d’opération. On lui ouvrit le ventre et il mourut.
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Bernard faisait des démarches afin d’obtenir une pension pour sa mère, veuve d’un fonctionnaire en retraite. Toutes les démarches aboutissaient à Raymond Détang. Chez lui se rencontraient tous ceux qui, à Paris, recherchaient des places, des recommandations, des faveurs, des croix, des bu-reaux de tabac ou demandaient simplement que fût levé un procès-verbal qui leur avait été dressé pour excès de vitesse. À tous, avec une inaltérable cordialité, Raymond Détang ré-pondait : « Vous avez très bien fait de venir. Je réfléchirai, pour votre petite affaire. Personnellement, je ne peux rien, mais j’ai un ami… »
« Il connaît tout le monde, disaient les gens en le quit-tant : il est merveilleux. »
Cette réputation qu’on lui faisait d’être entouré, d’avoir des relations, des amitiés puissantes le servait davantage qu’un renom d’intégrité, d’intelligence ou même de fortune. Il devenait courant, dans un certain monde, de dire de Ray-mond Détang :
– Exposez-lui donc votre demande avant d’en parler à quiconque. Il a tous les ministres dans sa poche…
Ou bien :
– Pour ce tuyau à la Bourse, demandez donc à Détang. Il connaît tous les grands manitous.
Il n’était pas encore homme politique, ni financier, mais il servait en quelque sorte de truchement entre la politique et la finance. Il était celui qui sait tout avant tout le monde, ce-lui qui est « au courant », celui dont les gens disaient :
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– Ce qu’il fait exactement ? Ça, je ne pourrais pas vous dire, mais c’est quelqu’un.
À ceux qu’il recevait ainsi, pour affaires, et qu’il croyait pouvoir lui être utiles, il ne manquait pas de dire :
– Tenez, nous en reparlerons. Où cela ? Mais, par exemple, chez moi. Le 20. Ma femme reçoit quelques amis. On danse. Sapristi, vous m’y faites penser : il faut que je rap-pelle la chose à…
Ici, un nom célèbre jeté négligemment.
Bernard Jacquelain ne fut pas invité dans le lot de ceux qui pourraient un jour « être utiles », mais dans celui, plus modeste, qui avait cependant son importance, des « gigo-los » :
– Trouve-moi le plus possible de gigolos, avait dit Renée à son époux. On en a à la pelle et on en manque toujours, avait-elle ajouté comme une ménagère de province qui se plaint que l’on fasse chez elle une consommation exagérée de sucre.
Dans les réceptions, « le gigolo » meublait, comme on disait. Il en fallait dans tous les coins. Il fallait, pour que la fête eût un aspect brillant et fastueux, qu’entre les portes, au buffet, au fumoir s’agitât cette foule de jeunes garçons aux cheveux laqués, aux jambes infatigables. Les femmes en traînaient trois ou quatre derrière elles ; certaines allaient jusqu’à la demi-douzaine, mais c’étaient des étrangères. En cela, comme en toutes choses, il ne fallait pas exagérer. Ces gigolos étaient de gentils garçons qui faisaient leur métier en conscience. Renée les rappelait à l’ordre lorsqu’elle les voyait immobiles :
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– Eh bien, qu’est-ce que vous faites ? grondait-elle : allez faire danser la baronne.
Le gigolo, dans ce monde, n’était pas payé, mais il était nourri. Gavé de foie gras et de sandwiches au caviar, vivant dans de poussiéreux meublés où il ne rentrait que pour quelques heures d’un noir sommeil, entre huit heures du ma-tin et midi, la vie lui était douce.
Lorsque Bernard s’avança vers elle pour la saluer, Renée ne le reconnut pas. Il était jeune, bien fait ; elle lui fit un signe de tête amical et vague, l’engageant en quelque sorte à rejoindre derrière elle, dans le fond du salon, les figurants qui se pressaient entre les rideaux cramoisis et qui attendaient les premières mesures du jazz. Tout était comme il fallait, et comme partout à cette époque : un orchestre de nègres en veste rouge, une fumée à couper au couteau, une bouscu-lade, un brouhaha, les glaces qui fondaient dans leurs petites soucoupes en verre de Venise, des bouts dorés de cigarettes, des mossers, des fleurs, des bâtons de rouge écrasés dans les potiches du salon, des couples étendus sur les divans bas, dans les coins sombres, le bar dans la galerie, des vieilles aux cheveux teints qui dansaient en secouant leurs colliers sur leurs poitrines creuses avec un bruit d’osselets.
Renée dansait, parfois sans connaître le nom de celui qui la prenait dans ses bras. Lorsque Bernard l’eût invitée et qu’elle l’entendit demander des nouvelles de Mme Humbert, elle le regarda d’un air perplexe :
– Maman va bien, mais comment diable la connaissez-vous ?
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– Ça, par exemple, c’est épatant ! Vous ne savez donc pas qui je suis ?
– Est-ce que vous croyez, par hasard, que je connais le quart des gens qui sont ici ?
– Mais alors, cela ressemble à un bal masqué. Je vais vous intriguer. Voyons, beau masque, rappelle-toi un tout petit magasin bien modeste, peint en bleu ciel, avec ces mots : « Germaine. Modes » en lettres d’or et, dans l’arrière-boutique, une table ronde recouverte d’un tapis turc ; trois enfants jouaient à la dînette sur cette table, toi, une petite fille de ton âge qui s’appelait Thérèse Brun et un petit gar-çon…
Elle l’interrompit :
– Pardi, Bernard Jacquelain ! Je me souviens mainte-nant. Ce Bernard avait de jolis yeux.
– Je crois qu’il les a toujours, dit Bernard d’un air fat, sentant d’instinct quel ton il fallait prendre ici.
Elle lui sourit et ils tournèrent un instant en silence. Il regardait le spectacle par-dessus la tête de sa danseuse. Il respirait le parfum de ses cheveux. Quelle leçon pour la jeu-nesse ! Quatre ans de carnage et, au bout, comme à la sortie d’un tunnel plein de nuit et de sang, ce salon plein de lu-mières, plein de femmes qui toutes étaient à prendre, cette atmosphère légère, capiteuse, grisante. Ah, sapristi, il l’avait bien compris pendant sa dernière permission avant l’armistice, ceux qui prenaient quelque chose au sérieux, n’étaient que des… des dupes. Tout ce qu’on faisait, tout ce qu’on disait, tout ce qu’on pensait, rien n’avait d’importance. C’était une espèce de vain babil, comme celui des fous et des
– 109 – enfants. Tout se confondait à ses yeux en un brouillard doré et à ses oreilles se mêlaient les rires, les chants nègres, les bribes de conversation entendues :
– Mais qu’il passe donc chez Chose, Machin, vous savez bien ? le secrétaire du ministre. Il lui fera avoir la croix.
– Oh, mon vieux, c’est si loin, tout ça…
– C’est ennuyeux à cause du scandale. Tout de même, il a été jugé comme déserteur.
– Elle est avec lui depuis six mois, vous ne saviez pas ? Il a commencé par être l’amant de la mère…
– Qu’est-ce qui vous fait sourire ? demanda Renée.
– Rien. Le contraste.
– Oui, je sais. Tous ceux qui ont fait la guerre sont esto-maqués pour commencer. Mais, qu’est-ce que vous voulez ? C’est humain. On peut bien rire un peu, après tout ce que nous avons vu. Mais oui, ne me regardez pas d’un air nar-quois. J’ai été infirmière, vous savez. Ce n’était pas toujours drôle…
– Bah ! Les femmes pataugent dans le sang comme dans leur élément naturel.
– Taisez-vous donc ! Vous êtes aigri.
– Moi ? Ma devise désormais c’est « Dans la vie faut pas s’en faire ». Puisque j’en suis revenu, donc, tout s’arrange. Les pires imprudences, les plus énormes folies, je les accom-plirai l’âme sereine, sûr que rien n’agit sur rien et que tout continuera à rouler comme par le passé, tant bien que mal.
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Je ne crois plus aux catastrophes, puisque la dernière a avor-té. Je ne crois plus au malheur, ni à la mort. L’humanité tout entière est dans l’état d’esprit d’un enfant à qui Croquemi-taine a cessé de faire peur.
– Il faut croire en l’amour, dit-elle en plissant légèrement les paupières.
– Je ne demande pas mieux.
Il la serra légèrement contre lui. Ils quittèrent la foule. Elle le fit traverser quelques pièces, les unes à demi sombres, où l’on entendait des murmures monter des profonds cana-pés, les autres violemment éclairées, où de gros hommes, bien nourris, parlaient politique. On entendait :
– On barrera à l’Allemagne, jusqu’à nouvel ordre, les avenues de la Société des Nations. Viviani l’a dit. Ça lui ap-prendra.
– Le peuple veut…
– Le peuple ne veut pas…
– Ne touchez pas au marchand de vin.
Renée et Bernard étaient dans la chambre de Renée. Elle se remit du rouge devant la grande glace à trois pans.
– Que faites-vous depuis que vous êtes démobilisé ? lui demanda-t-elle. Vous n’avez pas de fortune ?
– Non, je n’ai pas un sou. Je cherche à gagner ma vie.
– Ce n’est pas difficile en ce moment. Vous pouvez ins-taller des intérieurs pour des étrangers, trafiquer des ta-bleaux anciens ; il est inutile de s’y connaître, des Russes
– 111 – ruinés font le travail. On partage la commission. Puis, il y a la Bourse. Tout monte comme la fièvre. Enfin, mon mari pourrait vous rendre service. Je lui parlerai de vous et…
Il s’était approché d’elle et la regardait dans la glace. Elle tourna légèrement la tête et leurs lèvres se touchèrent. Au bout de quelque temps, elle s’arracha de ses bras, le souffle un peu court, et acheva sa phrase :
– Et il vous trouvera le moyen de vivre. Faire le moins possible et toucher le plus possible, c’est l’idéal, n’est-ce pas ?
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