Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 5 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 5

 

 

Le poste de secours était installé dans la cave ; la mai-son, solide, antique, reposait bien sur ses fondations. C’était une demeure bourgeoise, dans les Flandres françaises, à trois kilomètres des tranchées allemandes. Elle avait eu un air trapu, têtu, rassurant avec ses robustes piliers encadrant la porte basse à grands clous rouillés. Une partie de la maison restait debout, celle où, au-dessus d’une fenêtre à meneaux, était sculptée dans la pierre une figure de femme, étroite, longue, mystérieuse, coiffée de bandeaux. Le village avait passé de main en main au cours des combats de l’automne 1914. Pour le moment, il était occupé par les Français. Dans cette guerre immobile, commencée depuis quelques mois, on se disputait farouchement une fontaine, un bois, un cime-tière, un pan de mur écroulé. Les bonds en avant de l’ennemi n’étaient plus à craindre, mais les bombardements deve-naient de jour en jour plus redoutables ; les décombres s’ajoutaient aux plâtras. Les jours de soleil, ce qui avait été un joli petit village français (chaque portail orné d’une rose épanouie) ressemblait à un chantier en démolition. Les jours de soleil étaient rares. Sous la pluie, dans le brouillard, c’était un cimetière de maisons, un spectacle qui serrait le cœur. Mais le poste de secours résistait toujours.

– Ça peut s’écrouler, la cave ne bougera pas, avait dit Martial. Alors, naturellement, ça tient.

 

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Il était très fier de la solidité de sa cave ; il regardait avec plaisir les murs épais, les voûtes de pierre au-dessus de sa tête et des espèces de niches creusées dans le roc ; l’une d’elles était sa salle d’opérations ; l’autre lui servait de lit ; la troisième était une chambre de luxe réservée aux officiers supérieurs blessés. Martial, dans sa cave, donnait libre jeu à un instinct de propriétaire que les circonstances n’avaient jamais satisfait en lui : orphelin à huit ans, il avait passé d’un dortoir de lycée à une chambrée de caserne, puis à un garni d’étudiant. Partout, même dans le sinistre hôtel de la rue Saint-Jacques, la première année de ses études, il avait es-sayé de « se créer un intérieur », comme il disait avec em-phase ; il avait recollé des tentures qui pendaient en lam-beaux ; il avait lessivé des plinthes, passé à l’encaustique des tables de nuit boiteuses, arrangé les livres et les portraits de famille sur une étagère. Que d’heures heureuses s’étaient écoulées pour lui lorsqu’il ordonnait en pensée son futur ap-partement de la rue Monge : le salon avec son canapé jaune, une plante verte sur le piano… sa chambre (le grand lit et l’armoire à glace), le cabinet de consultation. Tout cela lui avait été retiré et était remplacé par une cave dans une mai-son étrangère, dans le Nord. Malheureusement, en certains endroits du sol l’eau apparaissait : le canal était proche et, rompu en plusieurs endroits par des bombes, il menaçait à chaque instant de crever et d’inonder tout. Ce n’était peut-être pas un climat rêvé, mais tout le secteur était envahi par les pluies et la boue. On dormait dans une épaisse gadoue blanchâtre qui clapotait et remuait sans arrêt ; on mangeait de l’eau de pluie mêlée à la soupe – plus d’eau que de soupe – on se battait, on tombait, on mourait dans la boue.

 

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Un escalier très vaste et commode montait hors de la cave ; sur ses grandes marches, inégales et rugueuses, repo-saient les hommes. Ils venaient d’être pansés ; ils attendaient leur évacuation vers les ambulances. Les uns dormaient sur leurs musettes, d’autres à même la pierre ; une odeur d’iodoforme, de sang et d’humidité suintait de ces murs. De fades et douceâtres bouffées de chloroforme passaient dans l’air. Du réduit où il travaillait, le médecin voyait descendre les blessés fraîchement débarqués des derniers combats. D’abord les gros souliers informes, chargés de paquets de glaise jaune, qui frappaient en vain le sol pour se débarrasser de la terre tenace, des entrailles de la terre éventrée qu’ils emportaient avec eux ; puis des capotes maculées, déchirées, trempées, raidies par une sorte de carapace de boue, puis des figures creuses que la barbe mangeait jusqu’aux yeux. Quelques-uns bottés, casqués, masqués de boue apparais-saient comme des blocs informes de limon en marche ; il y en avait dont chaque poil de la moustache était enfermé dans une gangue de glaise. C’était le lieu de la guerre où l’on ne distinguait plus les cadavres des siens de ceux de l’ennemi – la boue les recouvrait du même linceul.

On descendait des civières ; on posait sur des étais de bois qui servaient de tables d’opération des corps saignants, pantelants, gémissants ; on les installait sur le sol quand sur les étais la place manquait. Il y avait un coin qu’on avait fermé d’un paravent improvisé – une bâche de toile jetée sur deux râteaux de fer découverts dans le jardin et fichés dans le sol : c’était la chambre mortuaire.

Les premiers temps, ce qui fatiguait le plus le docteur, c’était ce mouvement incessant autour de lui, tous ces vi-sages inconnus qui passaient, reparaissaient, disparaissaient,

– 52 – une cohue, une foule où se mêlaient soldats français et pri-sonniers allemands, des blonds, des bruns, les traits défaits des mourants, les pâles figures étonnées des enfants blessés pour la première fois qui tâchent de crâner, de porter beau, de sourire, les paysans qui font : « Hou-là ! Hou-là ! » et gei-gnent et semblent vouloir arracher de leurs corps leur mal comme s’ils retiraient un soc de charrue enfoncé hors du champ embourbé – les faibles qui pleurent comme des femmes, les silencieux, les courageux, les lâches et ceux qui disent sans pudeur : « Veine alors ! C’est fini pour moi » lors-qu’ils ont la « bonne blessure », et même ceux qui, comme dans les journaux destinés à alimenter le patriotisme des foules, murmurent en pâlissant de douleur : « Bah, c’est pas grand-chose ! On va pouvoir remettre ça. »

Combien il en avait vus ! Ses courts sommeils eux-mêmes étaient peuplés d’une foule innombrable. Il s’endormait et il rêvait qu’il était pressé de tous côtés par des inconnus, qu’ils entravaient ses pas, qu’ils lui saisissaient les mains, qu’ils lui soufflaient au visage une haleine à l’odeur de tabac et de gros vin, qu’ils tendaient vers lui des moignons sanglants, qu’ils l’appelaient, qu’ils pleuraient. Il les repoussait avec douceur, mais ils se cramponnaient à ses vêtements et chacun voulait l’entraîner vers soi. Ils le tiraient par derrière et le faisaient trébucher et tomber. Puis ils le piétinaient avec leurs gros souliers comme dans une charge. Ils criaient, et le son aigu et déchirant de leurs voix éveillait le docteur. Il se retrouvait alors entouré de blessés gémis-sants et se remettait à la besogne.

Il pleuvait. La pluie tombait dans les tranchées, dans les champs creusés de cratères, sur les cadavres gris ou bleu ho-rizon, sur les ruines. Elle transformait le sol en marais fétide.

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Elle finit par crever les égouts encore intacts et toute l’eau se précipita dans la cave. Elle jaillit du soupirail, s’écoula en cascade, éclaboussa la civière où on venait de déposer un homme dont les deux jambes étaient arrachées. La lumière s’éteignit. En même temps, l’escalier de la maison fut inondé. Avec des cris, des plaintes, des jurons, les soldats légèrement blessés se précipitèrent au dehors. C’était la nuit. Les bombes tombaient. Parfois une fusée venant des lignes en-nemies demeurait un instant dans le ciel comme une étoile, puis tombait et éclairait un pan de mur écroulé et les yeux jaunes d’un chat errant parmi les pierres. On évacua la cave. Avant de s’y décider, le docteur demeura un moment immo-bile, la tête inclinée et l’air pensif comme lorsqu’il fallait se résoudre à une opération : le spécialiste « nez, gorge, oreilles » s’était, sous la pression des circonstances, mué en chirurgien dans les cas urgents. Un instant il eut l’idée de faire puiser l’eau avec des bouteillons et des seaux de toile, mais elle montait toujours.

Il s’occupa donc de faire partir les hommes ; les valides soutenaient les autres ; les brancardiers portaient les ci-vières. L’homme aux jambes arrachées fut porté le premier hors de la cave. On monta l’escalier avec de l’eau jusqu’à mi-cuisses. On traversa la maison. Il y avait une chambre in-tacte, une belle chambre à coucher, avec un grand lit en aca-jou orné de cols de cygnes et des draps fins arrachés qui pendaient jusqu’à terre.

Dehors Martial put organiser tout son cortège qui partit vers l’ambulance la plus proche. Le chemin fut périlleux sous les balles et les obus. La nuit finissait lorsqu’ils arrivèrent ; on voyait, au-dessus d’un champ bouleversé, paraître une

 

– 54 – ligne de feu : c’était l’aurore de novembre, un aigre matin rouge où volaient les corbeaux.

Martial avait marché les yeux fixés sur la civière ; c’était le plus atteint de tous ces hommes et il aurait voulu le sau-ver ; il espérait pouvoir le faire. Le blessé était un paysan, grand, gros, lourd, fort. Il ne parlait plus ; il avait fixé sur Martial un regard farouche et plein d’un espoir qui faisait mal, puis il avait serré les dents et fermé les yeux. Il n’était pas évanoui. Il ne poussa pas un cri quand l’eau sauta jusqu’à lui. Il s’était laissé emporter sans un gémissement. Maintenant il avançait, oscillant sur un brancard, entre les deux porteurs. Martial avait eu le temps de lui faire une pi-qûre de caféine avant le départ, sur le seuil.

À l’ambulance, il fit l’appel de ses hommes ; quand la ci-vière passa près de lui, il se pencha et écarta la couverture qui couvrait le visage du blessé :

– N. de D. ! Mais ce n’est pas lui !

C’était un autre, un petit chafouin, jaunâtre, qui, dès qu’on s’approcha de lui, commença à gémir d’une voix haute, aiguë, insupportable. Il avait le fémur cassé.

– Mais, bon Dieu, où est l’autre ? cria Martial.

Les deux porteurs se regardèrent, effarés : ils s’étaient trompés de patient. L’homme aux jambes arrachées que le docteur avait reposé sur son brancard après lui avoir fait une piqûre avait dû être oublié dans le poste de secours ; il ago-nisait sans doute dans la maison abandonnée.

Martial écumait de fureur. C’était encore un trait nou-veau en lui, né de la vie militaire, cette colère qui s’emparait

– 55 – si facilement de son âme. Si courtois, si timide dans le civil, il se laissait aller, depuis qu’il était soldat, à des éclats de rage qui, dès qu’ils étaient passés, lui inspiraient à la fois de la honte, du remords et une sorte de fierté. Même le plus doux des hommes ne déteste pas faire trembler ses semblables, et les deux brancardiers tremblaient en l’écoutant, en regardant ses poings brandis, des poings frêles au bout de longs bras maigres :

– Triples brutes ! Crétins… Mais vous êtes donc les der-niers des c… ?

Il leur jeta à la face toutes les injures qu’il connaissait et en inventa d’autres :

– Maintenant, il va falloir aller le chercher, conclut-il.

– Le chercher ? Ah, mince alors, protestèrent les sol-dats : mais il fait jour !

Martial ne voulait rien entendre : il lui fallait son blessé. Il se rappelait ce regard levé vers lui, ce regard d’un homme qui remettait entre ses mains sa vie, précieuse et unique. Un homme si brave ! Un homme qui n’avait ni geint, ni hurlé, ni crâné, qui avait souffert dignement, silencieusement… Un homme, quoi ! Et c’était justement celui-là qu’on abandon-nait.

Avec les deux brancardiers, il reprit la route. Un obus éclata ; Martial roula à terre. Quand il se releva, il était sauf, mais les soldats avaient disparu ; la civière était demeurée sur le chemin et comme on ne voyait pas trace des hommes, Martial pensa qu’ils s’étaient sauvés. Il secoua machinale-ment sa capote pleine de terre et reprit sa marche, tantôt rampant, tantôt avançant, la tête et les épaules courbées,

– 56 – comme lorsqu’on s’oppose à une tempête violente. Naturel-lement, il pleuvait. À travers le fracas des obus et le siffle-ment des balles on entendait le grondement d’une rivière proche qui, grossie par les pluies, débordait et roulait en tor-rent quelque part dans la brume.

Enfin Martial aperçut les premières maisons du village, ce qui en restait du moins. Dans le brouillard semblait flotter une fontaine au milieu d’une vapeur d’eau. Une ferme écrou-lée laissait debout un portail béant, solitaire, sorte d’arc de triomphe ouvert sur des ruines. Martial s’orienta. Voici la maison ; voici la douce figure mystérieuse de femme sculp-tée dans la pierre ; une eau grise clapotait autour d’elle.

– Quel bonheur que ces deux ânes bâtés aient eu le temps de le sortir de la cave, pauvre type, songea-t-il. Mourir pour mourir, autant vaut que ce soit hors de la flotte. Mais il ne mourra pas. Il avait un air têtu, costaud.

Il entra dans la maison. Presque aussitôt il se heurta contre le grand corps mutilé, étendu sur sa civière, la tête re-jetée en arrière, les joues sans une goutte de sang. Mais il vi-vait. Il regardait. Il le regardait ! Martial lui saisit la main :

– Ben quoi, mon vieux, mon pauvre vieux, on t’a sale-ment plaqué ? Mais je suis là, tu n’es pas oublié… Ne t’en fais pas, je te guérirai, va… balbutiait-il, tandis que le blessé souriait ; du moins une crispation légère des lèvres fit com-prendre à Martial que l’homme aux jambes arrachées s’efforçait de sourire.

– Des brancardiers vont venir nous chercher, se dit le médecin. Mes deux gaillards sont rentrés à l’heure qu’il est, et on va envoyer quelqu’un.

 

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Si le défilement des routes le permettait, les brancardiers venaient en plein jour prendre les blessés pour les conduire aux ambulances. Autrement il faudrait attendre la nuit, mais elle viendrait vite en cette saison. Par cette pluie, bientôt tout ne serait que ténèbres, clapotement de l’eau dans l’ombre, bataille aveugle et sourde – une sécurité relative, malgré tout.

– On va rentrer tous les deux, hein, mon petit gars ?

Il lui parlait presque avec tendresse ; il éprouvait pour ce soldat quelque chose de paternel, une pitié virile, robuste et agissante que personne jusqu’ici ne lui avait inspiré. Il refit son pansement, lui donna à boire, attendit.

Mais personne ne venait.

– Si tu n’étais pas si gros, on se débrouillerait tous les deux, hein ? Mais je ne peux pas te prendre sur mon dos… tu vois ça d’ici… la puce et l’éléphant, plaisanta-t-il. Qu’est-ce que tu faisais dans le civil ? Paysan ? Vigneron, hein ? T’as une tête de vigneron. On serait mieux chez soi à siffler un pe-tit vin blanc ?

Il lui parlait sans attendre ni désirer de réponse, pour lui-même autant que pour le blessé, pour s’étourdir, pour faire passer le temps.

Le bombardement ne cessait pas. Par moments, une vé-ritable convulsion secouait les ruines. Depuis longtemps il ne restait plus un carreau aux fenêtres ; la pluie et le vent en-traient librement dans la pièce. Tout à l’heure, à la nuit, il sortirait et trouverait du secours ; il savait que ces ruines, qui semblaient désertes, s’animaient à la fin du jour. Soldats re-

 

– 58 – venant des premières lignes, blessés, brancardiers surgi-raient de ces pierres.

L’homme et lui se trouvaient dans la chambre à coucher, près du lit aux cols de cygne ; les murs étaient tapissés d’un papier jaune parsemé de fleurettes ; il y avait, sur la chemi-née, une lampe à abat-jour à ramages, des photos encadrées au-dessus et, dans un coin, un guéridon d’acajou à pied de bronze. Malgré tout c’était réconfortant de se trouver entre quatre murs, sous un toit. Il fallait oublier certaines choses, naturellement, – les vitres éclatées, le plafond écroulé par places, le plâtre et les gravats sur le tapis, la cave inondée, les détonations sourdes et profondes. Mais avec un petit ef-fort d’imagination et en tenant son regard fixé sur ce grand lit – il souleva les draps qui traînaient, les arrangea, borda le matelas épais et doux – on se sentait presque heureux.

– Quand la guerre sera finie, quand je serai vieux, quand j’aurai pris ma retraite, Thérèse et moi…

Il n’acheva jamais sa pensée ; elle fut coupée comme au couteau par un éclair aveuglant : un obus de 105 avait éclaté dans la chambre du poste, tuant Martial sur le coup. Toute une partie du plancher, enfoncé, écrasé, effondré s’abîma dans la terre, entraînant le cadavre avec lui. Mais le blessé sur sa civière ne fut pas atteint. Retrouvé un peu plus tard par une section qui venait d’être relevée et qui quittait les premières lignes pour aller au repos, transporté à l’ambulance, amputé des deux jambes, il vécut et vit encore.

 

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