Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 13 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 3

 

 

– Mon petit, dit Raymond Détang à Bernard Jacquelain, je ne demande pas mieux que de te rendre service.

C’était toujours ainsi qu’il accueillait les hommes. Tous venaient en quémandeurs. Son rôle était justement de les mettre à l’aise, de leur montrer qu’ils pénétraient dans un monde où rien n’était secret, rien n’était difficile. « Tout pour tous. Entrez et prenez. Je suis au service du peuple. »

– Tu as bien fait de t’adresser à moi, continua Détang. Tu es désemparé. Tu as donné à la France quatre ans de ta vie, pour ainsi dire toute ta jeunesse. Tu viens à moi comme à un représentant du pays (je te le dis en confidence : mon élection est un fait acquis). Tu viens donc à moi et tu me dis : « J’ai des droits sur vous. Vous me l’avez assez répété. Que pouvez-vous faire ? » Je te réponds : « Mon temps, tout ce que je peux avoir d’influence, sont à toi. » (Tu entends bien qu’il ne s’agit pas de toi, Bernard Jacquelain, tu n’es qu’un symbole, mais de tous les combattants, tes frères.) Prenez en main les destinées du pays. Pauvre pays, il réagit moins viri-lement dans la paix que dans la guerre, l’as-tu remarqué ? Et toi aussi, mon petit Bernard, tu me sembles moins décidé, moins sûr de tes propres forces que tu ne l’étais en 18. Si tu avais accepté alors la proposition que je t’avais faite, si tu m’avais suivi en Amérique, tu arrivais à un moment où on manquait d’hommes ; tu entrais d’emblée dans un monde – grands industriels, capitaines d’industrie – le Monde, enfin,

– 124 – le vrai, celui où se forge à présent notre avenir, tu avais le pied sur le premier échelon : il appartenait à toi ensuite, à ton génie, à ton labeur de monter jusqu’au sommet. Mais ce moment est passé. C’est injuste, c’est cruel, c’est ainsi. Les hommes…

Il s’interrompit, montra la salle du restaurant où ils dé-jeunaient, pleine de monde :

– Les hommes… Regarde. On en a tué deux millions, rien qu’en France. Et ça regorge, ça s’étouffe de nouveau. Il y a cent candidats pour une place. Et tout le monde est intelli-gent. Tout le monde peut, veut et doit arriver. C’est ef-frayant. Et tout le monde est pressé, remarque. Il ne s’agit pas d’attendre, de s’enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, mais d’être riche tout de suite. C’est aussi ce que tu veux, n’est-ce pas ? Mais tout le monde veut la même chose que toi. Regarde autour de toi.

– Il faudrait une seconde Grande Guerre, murmura Ber-nard, mais, cette fois-ci, ce sera le tour des autres…

– Je t’en prie, dit Détang en lui mettant la main sur le bras d’un geste affectueux, je t’en prie, ne sois pas amer. Imite-moi. J’ai toujours su garder au milieu des pires tra-verses ma foi en la bonté des hommes, ou plutôt en leur infi-nie perfectibilité. Je suis convaincu qu’un jour viendra où cette terre (tiens, ceci est une idée que j’ai développée à Toulouse le mois dernier), ressemblera à un banquet où tous trouveront place, il y aura à boire et à manger pour tous. C’est cela notre idéal, et c’est vers cela que nous allons. Mais, en attendant, quelle mêlée effroyable ! C’est que le monde est pauvre encore. Nous ne produisons pas assez. Ce-la, les Américains l’ont compris. Quel peuple !

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Il pressa vigoureusement un quartier de citron sur la sole dorée qu’on lui servait ; il en exprima tout le suc et le rejeta :

– Donc, que puis-je t’offrir ? J’ai pour amis de grands banquiers. Tu peux avoir une place à huit cents francs par mois pour commencer. Tu fais la grimace ? Dame, c’est tou-jours la même chose. Trop d’hommes, mon ami, trop d’hommes, et chaque personnalité influente est entourée d’une nuée de clients, comme on les appelait au temps de l’antiquité romaine, comme on peut les appeler aujourd’hui, et à chacun il faut jeter son os. Alors, tu comprends, la car-casse est rongée.

Il sourit agréablement :

– Secrétaire d’un homme politique ? Il faut connaître la cuisine du métier. Sale cuisine, entre parenthèses. Donc, nous nous rejetons vers les vieilles carrières classiques : mé-decin, ingénieur, avocat. Tu étais un bûcheur, autrefois. Re-commence tes études. Je suis sûr que ça ne te fait pas peur. Seulement, c’est dur de rester à l’écart de cette pluie d’or, n’est-ce pas, parce que tu dis avec raison que l’averse s’arrêtera, qu’il y a un temps pour tout et qu’avoir vingt-deux ans au lendemain de l’Armistice et ne pas en profiter, ce n’est vraiment pas de chance.

– Je suis sûr, dit Bernard, que si vous vouliez me venir en aide…

Il hésita :

– Je me permets de vous importuner (« tiens, je lui dis vous de nouveau, songea-t-il : la guerre est finie, je suis dé-mobilisé, je reprends le veston et le col mou, je retrouve le sentiment des distances et la déférence qui sied vis-à-vis

– 126 – d’un homme riche et influent »), si je me suis permis de vous demander un rendez-vous, c’est que j’ai cru sentir que vous vous intéressiez à moi et que Mme Détang, que j’ai interrogée à ce sujet, a bien voulu m’assurer que je ne me trompais pas, que vous lui aviez parlé de moi avec sympathie.

– Ma femme te trouve très gentil. Enfin, je te connais depuis l’enfance. Je dois te dire que dans la situation où je me trouve et étant donné le méli-mélo invraisemblable qu’est devenu à Paris un certain monde, on se raccroche à ceux qu’on connaît. Ils représentent un élément stable dans ce désordre. Il est vrai que j’avais pensé…

Leur conversation était hachée par le va-et-vient des garçons, par des appels au téléphone, par tous ceux qui, en passant, venaient le saluer ; il connaissait toute la terre. Il baisait la main des femmes et, ensuite, il tapotait d’un air af-fectueux les doigts gantés qu’il avait portés à ses lèvres, comme si, de toutes ces femmes, il avait été le plus intime ami. Malgré toutes ces interruptions, jamais il ne perdait le fil de ses pensées ni de son discours. La foule était son élé-ment naturel ; il ne respirait à son aise qu’au sein d’une épaisse cohue.

– J’avais pensé t’attacher à moi, non pour le côté poli-tique de mon existence. Pour cela, j’ai déjà quelqu’un. Non. Voici. Je poursuis simultanément deux buts. Il faut te dire que pendant ce premier voyage en Amérique, voyage qui, depuis, a été suivi de beaucoup d’autres, ainsi que d’entrevues avec tout ce qui compte là-bas, je me suis trouvé placé de telle sorte que j’aurais pu faire de brillantes affaires. Je suis lié avec un magnat de l’industrie américaine, un type dans le genre de Ford, qui m’offrait d’être en quelque sorte

 

– 127 – son représentant pour la France, de placer ici certains pro-duits de cette industrie ; ils fabriquent tout ce qui touche à la mécanique, des autos, des avions, en pièces détachées ; il y a là tout un côté technique qui serait trop long à t’expliquer. Bref, qu’il te suffise de savoir que j’aurais, de ce fait, rendu à la France d’inappréciables services. Mais vois comme les choses sont mal faites. L’Américain fait appel à moi pas pour mes beaux yeux, tu penses, mais parce que, homme poli-tique, j’ai ici l’oreille du gouvernement. Je puis être appelé à faire partie, d’un jour à l’autre, de ce gouvernement. Mais, si je désire rester ce que je suis et éviter les scandales, il faut me garder comme du feu de faire connaître, officiellement du moins, mes relations avec la finance d’un pays étranger. J’ai des ennemis. Qui n’en a pas ? J’espère en avoir davantage. La grandeur d’un homme se mesure au nombre de ses en-nemis. Je ne me souviens plus qui a dit ça, c’est très joli. Donc, mes ennemis crieraient sur les toits que je suis vendu, que j’appartiens à la finance américaine. Qu’homme d’affaires, ma valeur en tant qu’homme politique en soit augmentée (car le sens aigu des réalités, une vision prompte et sûre, tout cela est l’apanage du businessman), que je fasse bénéficier mon pays de l’avance que l’industrie américaine a sur nous – peu leur chaut. Ils ne verraient en moi qu’un homme d’argent, inféodé à la finance internationale, moi qui suis l’homme d’une idée, qui ne veux que le rayonnement, la grandeur et la prospérité de la France ! J’ai donc pensé qu’il me faudrait trouver quelqu’un qui, moyennant un fixe à dé-battre et un pourcentage intéressant, pourrait me servir de prête-nom. Par exemple, je dois placer en France des bandes de mitrailleuses ou des charrues d’un type perfectionné, ou des pièces d’autos… je cite au hasard. Je sais à qui il faut s’adresser pour cela, comment traiter, quels pots-de-vin dis-

– 128 – tribuer, mais je ne bouge pas, je ne me montre pas. Mon nom n’est pas prononcé. Je ne signe pas. Je reste dans l’ombre. Et ne crois pas surtout que de pareilles transactions portent ombrage à l’industrie de mon pays, car des produits français peuvent être introduits aux États-Unis de la même manière. Tu vois l’immense champ d’activité qui nous est ouvert ? Tu vois les féconds échanges, les liens multiples d’intérêts que nous tisserons ainsi entre les deux Républiques ? Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée ? Tu sais que je suis un fervent de la Société des Nations. Entre nous, je n’ai pas peu contribué à faire germer dans l’esprit des peuples cette idée admirable, cette grande espérance. Mais, vois-tu, ce n’est pas encore ça qui fera régner la paix parmi les hommes. La paix, elle est dans les mains du commerce et de l’industrie. Je rêve d’une statue placée un jour, plus tard, sur une place de Paris, et symbolisant ce que je veux dire : le Commerce et l’Industrie, des figures allégoriques, vêtues à l’antique, se te-nant debout, les mains entrelacées, et une colombe, avec un brin d’olivier dans le bec, s’envolant de ces mains liées et venant se poser sur le globe terrestre. N’est-ce pas que c’est beau ? Mais dis donc que c’est beau ! À ton âge, on doit être enthousiaste. Écoute, réfléchis à ce que je te dis là. Pour le moment, je ne pourrai pas te donner grand-chose…

 

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