Les Feux de l'automne
Chapitre 8
Renée désirait placer de l’argent à l’étranger. Les capi-taux devenaient errants, capricieux. Ils fuyaient de pays en pays, comme un vol effarouché d’alouettes qui, surprises par un coup de fusil, s’envolent et reviennent pour se disperser aussitôt. Renée, patriote avant tout, ainsi qu’elle le disait, était prête à faire confiance à la France, ou, plus exactement, au franc français, mais un familier des Détang – un financier hollandais – lui conseillait de prendre garde : il courait de mauvais bruits en Bourse. Il se serait volontiers chargé pour elle d’un achat de valeurs, mais Renée était devenue pru-dente comme une chatte : ce financier avait trop d’éclat… Il lui paraissait éblouissant, mais peu sûr. Il s’appelait Mannheimer.
Toutefois, un avertissement venant de sa part n’était pas à négliger. Elle se mit à chercher autour d’elle quelqu’un de discret qui pourrait « s’occuper de ses petites économies », comme elle disait gentiment. Elle ne tenait pas à s’adresser à l’agent de change qui gérait le portefeuille de Détang : elle préférait laisser son mari dans l’ignorance de sa véritable for-tune – Détang avait la fâcheuse habitude de confondre leurs deux bourses en période de besoin ; depuis la crise écono-mique de 1929, ces périodes devenaient fréquentes dans la vie du ménage.
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Renée, par Mme Humbert, qui voyait quelquefois la mère de Bernard, savait que ce dernier était fondé de pouvoir d’une grande banque étrangère.
« Si j’allais le voir ? » avait pensé Renée un matin. Elle avait presque oublié ce qui s’était passé entre eux. Une aven-ture parmi tant d’autres… Elle se souvenait de lui parce qu’il était un ami d’enfance, parce que son caractère lui inspirait une sorte de respect. « Un garçon qui avait un avenir brillant ici, et qui l’a lâché pour se marier, pour prendre une petite place médiocre, ce n’est pas banal, ça ne se voit pas tous les jours. »
– Tu n’as pas su te l’attacher, avait-elle dit à son mari avec reproche.
– Tu veux dire que je n’y ai pas mis le prix ?
Mais Détang avait une manière brutale de juger les hommes. Elle pensait qu’il avait traité Bernard en homme de paille, que le jeune homme avait fini par se froisser. Il aurait fallu peut-être lui donner l’illusion d’être libre et responsable de ses actes. C’était une question de doigté, se dit-elle en achevant de se farder le visage. En tous les cas, puisqu’il avait choisi la voie droite, elle en profiterait. « Je le consulte-rai, pensa-t-elle, au sujet du dollar. Je n’y comprends rien, moi. Ils me font peur avec leurs opérations de grande enver-gure. Je suis restée une petite bourgeoise. Je veux que mon argent me rapporte. Je ne veux pas de risques. « Valeurs russes et fonds d’État », comme disait Adolphe Brun. Adolphe Brun… que c’est vieux… Et dire que sa fille a fini par épouser Bernard… C’est drôle… »
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Dix ans d’oubli d’une part, dix ans de rêveries confuses et de désirs étouffés d’une autre – cela s’achevait ainsi : dans un bureau de banque, un employé supérieur recevait la visite d’une cliente qui le consultait à propos d’un achat de valeurs. L’entrevue fut brève. Renée avait imaginé un tout autre Ber-nard, plus sage, plus terne. Il était resté très jeune, avec un visage lisse, des cheveux blonds. Elle l’invita à venir la voir. Il eut un mouvement de refus farouche.
– Non ? Eh bien, un soir, après le bureau, je viendrai vous prendre. Nous irons faire un tour en auto.
Il lui demanda des nouvelles de Raymond.
– Toujours le même. Toujours en forme. Il vous a regret-té. Sérieusement, vous avez eu tort de le lâcher. Ça vous a avancé à quoi, tous ces beaux scrupules ? Qu’est-ce que vous gagnez ici ? Oui, je vois. Un traitement de misère. D’un autre côté, il est certain que les combinaisons de Raymond m’effraient moi-même parfois. Il est tout à fait lancé dans les grandes affaires internationales, vous savez. Une sorte de danse sur une corde raide, vous savez…
– Tant que la politique lui sert de balancier, il ne risque rien, observa Bernard.
– Mon ami, dit Renée avec un brusque éclair de sincéri-té, si vous saviez à quel point tout cela m’assomme parfois ! Chez nous, on ne voit presque plus d’hommes jeunes. Je re-grette le passé. Pas le nôtre, dit-elle en lui jetant un rapide coup d’œil. Pas ces jolies années qui ont suivi la guerre, mais de très vieux souvenirs… Les promenades des dimanches aux Champs-Élysées, les déjeuners dans le petit appartement des Brun…
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Elle poussa un léger soupir :
– Quand nous reverrons-nous ?
Ils prirent rendez-vous pour le lendemain après la ferme-ture de la banque. Elle était en auto. Ils allèrent goûter aux environs de Paris et, au retour, elle lui dit :
– Passons par Fontainebleau. Nous nous arrêterons chez moi…
C’était une très belle maison, entourée de grands arbres, bâtie à l’écart de la route. Bernard la connaissait bien. Autre-fois, lorsqu’il y venait, il ne voyait que la femme à son bras. Maintenant, il regardait la terrasse, les murs, les meubles. Il se rappela ce que Thérèse lui avait dit dans un moment de colère :
– Ces gens t’épatent comme un petit bourgeois que tu es !
Elle avait la dent dure parfois. Eh bien, oui, il était… il avait toujours été attiré par le luxe, par ces vastes demeures, par les objets précieux, par les bijoux. « Grand Dieu, songea-t-il une fois de plus, quel autre idéal m’a été proposé ? La guerre, j’y suis allé bon jeu, bon argent. J’ai vu qu’on se fi-chait de moi. Quand je suis revenu, il n’y avait qu’un cri : « Jouissez ! » Dix ans ont passé. Il devient plus difficile de jouir, mais on n’a rien trouvé d’autre pour remplacer ça… Parfois, j’envie les Allemands ou les Italiens… » songea-t-il.
Il se jeta sur un grand divan noir et ferma les yeux.
– C’est bon, murmura-t-il.
– Qu’est-ce qui est bon ?
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Elle riait ; elle était debout près de lui. Comme autrefois, il lui tendit les bras, il la serra contre lui et palpa doucement ses seins, ses bras, ses hanches.
– Bon, moelleux, parfumé… Aucun souci, aucun de-voir… J’ai une femme parfaite, mais…
– Comment vivez-vous avec Thérèse ? demanda-t-elle. Il n’y avait pas une ombre de jalousie dans sa voix, mais un in-térêt amusé. Avez-vous des enfants ?
– Un fils.
– Venez, dit-elle, venez voir mes porcelaines de Chine. J’ai une belle collection. Regardez ces assiettes roses… Que tout est calme ici, n’est-ce pas ? Vous savez, c’est ma mai-son, à moi toute seule. Raymond n’y vient jamais. Je vous donnerai une clef et, quand vous serez las du bureau, de Thérèse, du métro (c’est ça, votre vie, n’est-ce pas : Thérèse – bureau – métro, je devine, pauvre Bernard ?), eh bien, vous viendrez ici. Vous trouverez des cigarettes dans ce meuble, un bar ici, des livres, des tableaux, des disques, pas de T. S. F. Vous vous reposerez, vous dormirez un peu, et puis vous repartirez…
– Non, dit-il. Je ne pourrai plus repartir. Elle rit et se laissa embrasser.
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