Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 28 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 8

 

 

Malheureux ? Non. Il n’était pas malheureux. Ses com-pagnons de captivité, ainsi que lui-même, n’étaient pas habi-tués encore à considérer leur vie comme réelle. C’était un cauchemar qui, tout à coup, prendrait fin, brusquement, comme il avait commencé. On ouvrirait les portes ; les bar-belés tomberaient. On leur dirait : « Vous êtes libres. » Chaque soir on pensait : « Un jour de moins… » Un jour d’écoulé ; un jour qui les rapprochait de la délivrance. Le moment le plus dur était celui du réveil. En rêve, on retrou-vait son pays et sa famille, quelque plage française au bord de la mer, le sourire d’une femme, des voix d’enfants. On ouvrait les yeux et on reconnaissait le dortoir, ses murs faits de planches grossières. On entendait le murmure des prêtres prisonniers qui, à l’aube, disaient leurs messes, chacun de-vant un petit autel portatif au pied de son lit. Cela tenait du couvent, de la caserne, des pires années d’internat… À qua-rante ans… « C’est pénible à nos âges », disait le voisin de Bernard, un homme à cheveux blancs, à la figure lasse et usée. On parlait de libérer les anciens soldats de la guerre de 1914, mais on disait tant de choses. L’atmosphère du camp était propice aux rêveries, aux illusions, aux mensonges ; on chuchotait, de bouche à oreille, les nouvelles les plus étranges. « Vous allez rentrer, vous avez de la chance », di-saient à Bernard les jeunes, ceux qui de la vie n’avaient con-nu, au sortir de l’école, que l’enfer de Dunkerque ou la fuite vaine sur les routes de France et qui consumaient mainte-

– 241 – nant leurs vingt ans dans ces plaines de neige. Rentrer ? Pour retrouver quoi ? Comment les recevrait-on en France, eux, les vaincus ? Qu’était devenue la France ? Ils ne savaient rien ; ils ne pouvaient pas l’imaginer. Ils la recréaient selon leurs désirs et leurs colères. L’amour et la haine en eux n’étaient pas apaisés. Ils fermentaient au contraire, les em-poisonnaient de leur violence. Parfois, dans le silence de la nuit, on entendait un prisonnier soupirer, sangloter, invecti-ver quelqu’un d’inconnu ou appeler avec désespoir une femme invisible.

Le camp était bâti dans une plaine de neige. C’était le premier hiver des prisonniers en Allemagne. L’hiver et la guerre ne finiraient jamais, semblait-il. Tantôt les flocons de neige tombaient en une chute molle et pressée ; tantôt des grains durs comme du sable voltigeaient dans l’abri ; mais c’était toujours la neige, son silence, une triste et aveuglante blancheur à l’horizon ; on ne voyait plus la terre depuis sep-tembre. Il n’y avait ni forêts, ni villes, ni montagnes visibles. À peine quelques vallonnements, quelques creux légers, quelques plis du blanc linceul qui devaient être, à la belle saison, des prés, des champs, des plaines ? Les prisonniers ne savaient pas ; ils étaient arrivés au camp à l’automne der-nier. Très loin, un fil étincelant semblait être une voie ferrée ou une rivière couverte de glace. Ils le contemplaient lon-guement. C’était un chemin, une issue vers le monde des vi-vants. Eux ne vivaient pas. Pas tout à fait. Ils abolissaient le présent. Ils refusaient de le reconnaître. Ils fuyaient les sou-venirs du passé qui leur amollissaient le cœur ; ils redou-taient l’avenir. Ils accomplissaient machinalement les gestes de la vie. Ils travaillaient, lisaient, se promenaient, man-geaient, organisaient des jeux, des spectacles, mais seule une

 

– 242 – partie d’eux-mêmes agissait ; l’autre dormait d’un doulou-reux sommeil et ne se réveillerait qu’au jour béni (quand viendrait-il ? quand ?) où on leur dirait : « Eh bien, voilà, c’est fini. Rentrez chez vous. »

« Quand ? Mon Dieu, quand ? Quand donc finira l’épreuve ? » Bernard pensait quelquefois que si on avait pu ouvrir les cœurs de ses compagnons, on aurait trouvé ces pa-roles imprimées dans la chair saignante. Mais ils les pronon-çaient rarement à voix haute. Ils avaient honte. La vie du camp les avait réduits à une étrange uniformité ; ils se res-semblaient tous. Ils ne redevenaient eux-mêmes, ils ne re-trouvaient une personnalité distincte que lorsqu’ils faisaient les gestes de leur ancien métier, lorsque le cordonnier res-semelait une paire de bottes, que le curé disait sa messe, que le professeur préparait une conférence pour les étudiants pri-sonniers qui désiraient poursuivre leurs études, ou lorsque arrivaient lettres et colis de France.

Alors, le jaloux laissait paraître son tourment sur les traits d’un visage à l’ordinaire gris et morne ; l’amoureux, les yeux brillants, les lèvres entrouvertes, fixait longtemps du regard un point invisible dans l’espace ; l’ambitieux qui sen-tait que d’autres, à Paris, prenaient sa place, mordait ses poings dans une fureur muette, et les simples, hochant la tête, disaient à mi-voix :

– Paraît que la femme a du mal à s’en tirer, toute seule…

Ou :

– Chez nous aussi, il fait froid, à ce qu’on m’écrit.

Ou encore :

 

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– Il y a une mortalité sur les vaches… Tout s’en mêle… Le gosse va sur ses dix mois. Pensez que je ne le connais même point…

Quelqu’un alors répondait :

– Penses-y pas, va, mon petit gars. Ça n’avance à rien…

De nouveau chacun se replongeait dans son rêve. Cela n’empêchait pas les discussions bruyantes, les rires, les jeux de cartes ou de dames, ou, entre intellectuels, des contro-verses passionnées sur les lectures d’autrefois, les théâtres d’autrefois (« Tu te rappelles Dullin dans Richard III ? Mon vieux, un soir, en 1930, Ludmilla Pitoëff… »), mais l’âme profonde de chaque prisonnier, cette part de soi inaliénable, incommunicable à autrui, s’endormait de nouveau, retrouvait le sommeil sauveur et le songe, la petite phrase désolée, la question obsédante, presque machinale, à laquelle il n’était pas de réponse (pas encore…) : « Quand ? Mon Dieu, quand ? »

La longue soirée s’écoulait. La neige tombait. À inter-valles réguliers, une lumière éclairait l’espace et les fils bar-belés brillaient alors de toutes leurs petites pointes aiguës, comme une forêt de cactus.

On entendait sur le sol gelé le craquement des bottes, le bruit des crosses de fusils frappant la terre sonore, des com-mandements brefs, un roulement de tambour au loin. De-hors, tout n’était que ténèbres. C’était l’heure où les citadins pensaient aux villes perdues, aux grappes de lumières sur les boulevards parisiens, aux grands réflecteurs blancs à la porte des théâtres, aux gares étincelantes, aux reflets rouges sur le ciel de Paris… Une mauvaise heure encore, un mauvais mo-

 

– 244 – ment à passer. C’était l’instant où s’amorçaient les confi-dences, pudiques, inachevées. On ne parlait pas de soi, ni des siens, mais d’une manière abstraite, volontairement froide, impersonnelle, on amorçait une conversation qui tournait toujours autour du même thème : « Quand enfin ren-trerait-on ? Quand finirait la guerre ? » Chacun cherchait sans cesse la signification d’une épreuve si cruelle. Les prêtres (ils étaient nombreux au camp) connaissaient seuls la paix, la certitude : la souffrance était un don de Dieu. « Ré-jouissez-vous, vous qui pleurez », disaient-ils. Mais les hommes que le siècle retenait dans ses rets ne comprenaient pas ; ils s’indignaient, se révoltaient et continuaient à cher-cher douloureusement, en vain, un sens à leur mal. Ils frap-paient du poing, aurait-on dit, une muraille muette ; leurs coups n’éveillaient pas d’écho.

Bernard s’était lié, d’une sorte d’amitié réticente, à son voisin, professeur dans un lycée de province, ancien soldat de Verdun et des Flandres comme lui, un homme aux che-veux blancs, au visage grave et froid. Il était marié ; il avait des enfants ; sa femme l’attendait. Il parla d’elle à Bernard, lui montra ses photos, et à son tour Bernard décrivit Thérèse et ses deux petites filles.

– Moi, dit le professeur, et un sourire tendre et timide éclaira ses traits, habituellement austères et calmes, moi, quand je ne dors pas, je me rappelle toutes les années pas-sées avec ma femme. Nous sommes mariés depuis vingt ans. Chaque soir, j’évoque une année, une seule, d’un réveillon à l’autre. Je m’interdis de chercher plus loin ; je fais durer le plaisir. Je commence par l’année d’avant cette guerre et, peu à peu, je remonte jusqu’à celle qui a suivi l’armistice et où nous nous sommes rencontrés, ma femme et moi. J’en ai

– 245 – pour vingt soirées. Ensuite, mon Dieu, je recommence. C’est inouï combien de trésors j’arrive ainsi à mettre au jour… Des choses que j’avais oubliées… Des robes qu’elle portait, des airs qu’elle chantait, les mots de nos enfants… Des instants aussi… Par exemple, ma petite fille qui entre en courant dans la salle à manger, un jour d’été, vêtue d’un tablier rose. Croyez-vous que j’avais oublié ce tablier ? Je recrée le passé. Il me semble que je vais le toucher comme… comme un vi-sage… Je me trouve, imaginez-vous, chaque soir plus riche. Je m’aperçois que j’avais une vie si comblée, si pleine. Il faut une circonstance exceptionnelle, une maladie ou une épreuve comme celle que nous traversons, pour nous faire reconnaître cette plénitude de vie.

– Moi, la mienne me paraît vide, murmura Bernard.

Vide… Malgré les plaisirs, l’argent et l’amour. Il n’avait rien savouré. Il avait goûté tous les fruits et dans sa hâte de les dévorer tous, il n’avait pu que les approcher de ses lèvres et les jeter aussitôt, sans apaiser sa soif.

« Je suis puni. Je suis justement puni », se disait-il par-fois.

Mais, à d’autres moments, il s’adressait avec une sorte d’aigreur à quelqu’un d’invisible :

– Pourquoi m’as-tu donné cet esprit inquiet ? Cette âme insatisfaite ? Je n’ai pu me contenter de ma vie, de la femme qui m’était donnée, mais tout n’était pas mauvais dans ce désir d’activité, de joie, de bonheur ? Toute existence forme une sorte de grille dont la clef n’est donnée que rarement, ou jamais, ou quand il est trop tard pour s’en servir. Est-ce que je chercherai toujours la mienne en vain ?

 

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Un matin, on emporta son voisin, malade, à l’infirmerie. Tandis que la civière passait près de Bernard, il lui chucho-ta :

– Si vous sortez avant moi, mon vieux, vous avez mon adresse. Vous irez voir ma femme. Vous lui direz tout ce que…

Il s’interrompit :

– Et puis non, vous ne lui direz rien du tout… Seulement que je n’ai jamais perdu l’espoir et que je la reverrai. Oui, dites-lui cela : « Votre mari était convaincu qu’il vous rever-rait. »

Le lendemain, Bernard apprit que le professeur était mort. Il fut très affecté de cette nouvelle. Mais comme un rai de lumière parfois, passant dans une chambre obscure, éclaire justement un objet égaré, cette mort, lui sembla-t-il, lui fit découvrir la clef qu’il cherchait, la clef à sa propre exis-tence et celle de toute existence. Avant toutes choses, se dit-il, il fallait être fidèle. Cet homme mort la veille, Thérèse, son fils, ces prêtres qui, dans le camp de prisonniers, célébraient leurs messes quotidiennes à l’aube, les soldats de la Grande Guerre, tous avaient eu une vertu : la fidélité. Mais lui, Ber-nard, et bien d’autres de sa génération, s’étaient glorifiés de ce que leur cœur était changeant, inconstant, trop vaste, avaient-ils pensé, pour se contenter d’un seul amour, d’une seule femme, d’un seul Dieu… Il aspirait à une vie plus étroite, il voulait s’astreindre à des lois simples et dures qui le plieraient et lui façonneraient l’âme. Cela ne durerait pas longtemps peut-être ; il se retrouverait bientôt avide de liber-té, mais, pour le moment, il lui fallait cela…

 

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Les corvées de la matinée s’accomplirent, puis revinrent les longues, heures où les prisonniers jouaient aux cartes, re-lisaient de vieilles lettres, regardaient tomber la neige. De-puis le matin, Bernard se sentait souffrant ; il resta couché, une couverture jetée sur lui, les bras croisés derrière la tête. Les pensées qui l’occupaient étaient peu nombreuses, mais elles ne le laissaient pas en repos ; il essayait de les chasser, mais en vain. Il songeait à son fils mort, et il songeait à sa femme qui l’attendait. « À vingt ans, quand j’étais si fier de moi-même, si quelqu’un m’avait dit que mon fils, mon propre fils réserverait tout son amour, toute son admiration – et avec justice – à ce pauvre Martial que je considérais comme un fieffé imbécile ! Et voilà… Un quart de siècle plus tard… Cet homme qui n’a été ni brillant, ni beau, ni riche, ni très in-telligent a une auréole de gloire, que moi, Bernard Jacque-lain, je n’aurai jamais. Car il est clair que mon fils voyait en lui un héros, héros à lorgnons, à gilet de flanelle, à l’obscure vertu, mais vainqueur. Tandis que moi… »

Il pâlit et mit sa main devant ses yeux :

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu vois un fantôme ? dit un de ses compagnons de captivité en le regardant.

Oui, un fantôme… C’était l’heure où ils apparaissaient. Morts ou absents, leurs ombres peuplaient le camp. Il les voyait mieux que ses camarades. Il sursautait alors et com-mençait à marcher entre les tables et les bancs, le long de la baraque où il était enfermé. Tantôt il se disait : « Tout est fi-ni. Je mourrai ici, et, d’ailleurs, à quoi bon revenir ? » À d’autres moments, il pensait : « Mais je suis jeune encore, je suis vigoureux, je suis plein de santé. La vie ne peut pas être finie pour moi. »

 

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