Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 7 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 7

 

 

La guerre durait ; un canon à longue portée tirait sur Pa-ris ; les Alliés se préparaient à « trois, dix, vingt ans de guerre, s’il le faut », mais tous savaient que la paix allait ve-nir. On ne pouvait imaginer comment elle viendrait, quel se-rait son pas, sournois et feutré de diplomate ou l’arrogante démarche du guerrier vainqueur ? Quel serait son nom ? Paix blanche, victoire ou défaite ? Mais à des signes mystérieux on sentait son approche. On répétait par habitude : « Il n’y a pas de raison pour que ça finisse. Ça finira quand on sera tous morts », mais par-ci, par-là une voix encore timide insi-nuait : « Tout de même, ça ne peut pas durer éternellement. Ça finira par la force des choses. – Quelle force ? Quelles choses ? Mais ici, les gens prenaient peur, battaient en re-traite, murmuraient : « Ça finira parce que tout finit. » Des jeunes, brutalement, lançaient : « Ça finira parce que tout le monde en a assez. » C’était un concert de protestations : « Paniquard ! Défaitiste ! Vous n’êtes pas un vrai patriote. » Mais ce n’étaient que des mots : la vérité était là. On en avait assez. On était étourdi du tumulte des armes, saturé de gloire et de sang.

Mme Pain rentrait de chez la fruitière, déchargeait son sac plein de légumes sur la table de la cuisine et annonçait :

– Il n’y en a plus pour longtemps, maintenant. Il n’y a qu’à attendre !

 

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– Mais elle peut se permettre la patience, pensait Mme Jacquelain, le cœur déchiré d’angoisse. Elle n’a per-sonne là-bas.

Elle était finie, l’union sacrée des premiers jours, quand chacun souffrait pour tous, quand la gloire et le deuil étaient équitablement partagés entre tous les Français. Au bout de quatre ans, chacun avait son destin à lui, et il ne se confon-dait pas avec celui de la France. Thérèse était veuve, mais depuis si longtemps, après avoir été mariée pendant si peu de jours qu’elle ne pouvait pleurer Martial comme un époux, mais plutôt comme un frère ; elle lui gardait un souvenir tendre et fidèle, avec ces bouffées de regret poignant où on se dit : « S’il avait vécu… » Mais ni elle, ni personne ne con-sidérait que sa vie était finie parce que Martial était mort. On parlait de lui, son portrait se trouvait à la place d’honneur, dans la salle à manger : une photographie encadrée, ornée d’une rosette tricolore et d’un nœud de crêpe. Il était repré-senté en uniforme ; il semblait plus grand, plus imposant que dans la réalité ; il avait redressé le cou devant l’objectif, re-fréné l’habitude qui le poussait à tirailler sa barbe ou à frotter ses yeux las… Il regardait devant lui avec une expression étrange, sage, attentive, douce, mais où se lisait une froideur à peine perceptible, une sorte de détachement, comme si dès ce jour, dans ce village de l’arrière où on l’avait photographié une semaine avant sa mort, il avait dit adieu pour toujours au monde. Tous les jours Thérèse mettait des fleurs fraîches devant ce portrait.

Tel était le sort de Thérèse et il ravageait de jalousie le cœur de Mme Jacquelain. Elle était pâle, décharnée, le visage tordu de tics. Elle ne dormait plus, s’alimentait à peine. Dans son lit, elle pensait à Bernard couché dans les boues de la

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Somme ou dans les sables des Flandres ; en mangeant, elle songeait qu’il avait faim ; en se reposant, qu’il était fatigué ; en lisant les listes des morts, elle se disait : « Demain ce sera peut-être lui. » Quand le fils d’une de ses amies était tué, elle pleurait parce qu’elle voyait son fils à elle sous les traits du jeune mort. Quand, au contraire, elle apprenait qu’un soldat était sauvé, à l’abri, elle reprochait amèrement à Dieu que le sien fût encore – et pour combien de temps ? – en danger.

Bernard se battait dans l’Aisne.

Raymond Détang avait épousé Mlle Humbert, et il s’était arrangé pour rester à Paris.

Les Brun n’avaient plus pour vivre que la pension de Thérèse, « mais pour les fonds russes, je ne m’inquiète pas, disait M. Brun, toujours optimiste : les Russes finiront par payer. Ce sont de véritables amis et quoique je regrette le tsar qui était bel homme, malgré tout je ne suis pas fâché que ces gens soient en République : leur système de gouverne-ment était arriéré. Je ne suis donc pas inquiet du tout : ils paieront leurs dettes. Mais, en attendant, en attendant, c’est difficile… »

C’était difficile ; on vivait comme avant, mais on res-semblait à des gens qui se sont mis en route par une belle matinée, sous le vent léger, avec des ombrelles et des cha-peaux de paille, et qui voient tout à coup le temps changer, la tempête souffler et la pluie mouiller les volants de mousse-line.

Tout semblait discordant, défiguré, étrange. Cette guerre qui ne ressemblait plus à celle de 1914, mais, avec ses tanks, ses avions, ses chars, ses soldats masqués contre les gaz,

 

– 68 – n’était plus que l’industrialisation de la guerre, une entre-prise de massacre en série, un travail à la chaîne. Ce Paris qui résonnait de toutes les langues du monde, ces cafés où le Français ne se sentait plus chez lui, ces seigneurs d’énormes fortunes réalisées sur les munitions, sur le ravitaillement, sur les fournitures de guerre, cet écho qui portait aux oreilles françaises, scandalisées, mais curieuses, un murmure de chiffres sans cesse grandissants : « Un million… Deux, dix, vingt millions… Il y a des gens qui gagnent des millions pen-dant que nos fils… Ce ne sont pas des bons Français… Ce ne sont pas des patriotes, mais… l’argent… » On ne disait pas encore : « Le plaisir… » On n’aurait pas osé. Et d’ailleurs, ce-la avait semblé de tous temps à la petite bourgeoisie un vo-cable presque malsonnant. On ne prenait pas de plaisir, on ne s’amusait pas dans un monde « bien », parmi les gens « comme il faut ». Non ! personne n’aurait osé parler du plai-sir et, cependant, de bouche à oreille on chuchotait que, à Paris même, sous les bombes, dans certains quartiers, dans des caves qui ne s’ouvraient qu’aux initiés, des militaires en permission, des femmes, des étrangers dansaient le tango et d’autres danses, forcenées, obscènes, qui portaient des noms sauvages, que, toutes les nuits, des Américains saouls cas-saient les vitres chez Weber, que des aviateurs, des « as » de guerre, au volant d’une auto lancée à cent à l’heure, mon-taient sur les trottoirs et écrasaient les femmes. Ces rumeurs étaient bizarres, presque incompréhensibles, sinistres en quelque sorte, jugeait Adolphe Brun. Il y avait quelque chose dans tout ceci qui l’effarait : il ne reconnaissait plus le peuple français. Il avait un langage nouveau qui n’était plus le bon argot des années 1900, mais où pullulaient des termes anglo-saxons ; il avait des mœurs nouvelles et, surtout, certains mots ne provoquaient plus en lui les mêmes réactions

– 69 – qu’autrefois. Les mots les plus sacrés : « Épargne… Honneur conjugal… Virginité… » devenaient peu à peu des termes désuets, presque risibles. Il y avait un tel contraste entre ce qu’on lisait dans les journaux et ce qu’on entendait dans les rues, les métros, les magasins que cela inspirait un malaise analogue à celui qu’on ressent lorsqu’on rêve qu’on est au milieu d’une grande foule et que tout le monde est nu… et soi-même.

Les bombardements périodiques, en revanche, ne le troublaient pas. Il se mettait à la fenêtre en chemise de nuit quand gémissaient les sirènes. Il éprouvait de ces alarmes une sorte de fierté. C’était de l’histoire, quelque chose de dé-jà vu, de déjà connu en lui par toute une race, un danger noble.

Thérèse était infirmière, ainsi que Renée Détang. Les deux femmes travaillaient dans le même hôpital. Renée sor-tait souvent avec de jeunes soldats américains et riait avec mépris lorsque Thérèse refusait de la suivre :

– Que tu es bourgeoise, que tu es popote, ma pauvre fille ! Et pourtant, tu es libre. Moi…

Elle regardait dans la petite glace de son sac son déli-cieux visage au nez de chat, aux longs yeux verts ; de petites boucles d’un or métallique et dur s’échappaient du voile :

– Moi, j’estime que la vie est courte et qu’il faut en profi-ter. Je ne fais rien de mal.

– Non ?

 

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Lorsque Thérèse se moquait de quelqu’un, ses yeux pé-tillaient et son visage rond, au nez retroussé, prenait une ex-pression candide et hardie.

– Je m’amuse, dit Renée.

– J’avais bien compris. Tu me dégoûtes.

– Tu crois que c’est drôle, une vie comme la tienne ? L’hôpital, puis à la maison, frotter les parquets à la paille de fer ? Fourbir des casseroles ? Pourquoi ? Tu n’as pas de mari. Confectionner un joli col pour mettre sur ta robe d’uniforme, le dimanche ? Pourquoi ? Tu n’as pas d’amant. Tu n’es donc jamais tentée, Thérèse ?

– Non, fit Thérèse à voix basse. Non, jamais.

La tentation flottait autour d’une femme dans les paroles qu’elle entendait, dans les paroles qu’elle respirait. Un grand et beau gars en uniforme qui vous sourit dans la rue et on pense : « Demain, il partira. Personne ne le saura. Pourquoi pas ? » Des bijoux, des parfums, des toilettes dans une bou-tique de la rue de la Paix, quand on a les cheveux imprégnés de l’odeur d’iodoforme et de sang, un uniforme austère, un voile qui cache le front, et peu d’argent. Lorsqu’on est mar-raine de guerre, lorsqu’on a choisi un paysan qui écrit à la Noël : « Je vous remercie bien, ma chère bienfaitrice, pour le chandail neuf et les pipes. J’ai dit à ma femme combien j’étais gâté… » et que l’on voit son amie sortir avec des Amé-ricains… Tentation, et la plus dangereuse de toutes… regret-ter l’amour quand le mari n’est plus… Mais ce n’était l’affaire de personne.

– Je ne sais pas ce que tu veux dire. Je suis toujours oc-cupée, je ne m’ennuie jamais. Frotter les parquets ? Eh bien,

– 71 – j’aime cela ! J’aime une armoire qu’on a bien cirée et qui brille, le parfum d’un civet que l’on a mis longtemps à cuire, un chapeau neuf que l’on copie d’un modèle pour Améri-caines avec deux fleurs et un ruban.

– Tu ne retrouveras pas un mari en restant entre quatre murs.

– Je ne cherche pas de mari. Mais, dis-moi, le tien ? Il ne voit donc rien ?

– Il ne voit rien. D’ailleurs, il n’est pas jaloux.

– C’est drôle. Moi…

– Tu serais jalouse, Thérèse ? Bah, retenir un amour de force, ça n’en vaut pas la peine.

– Oui, mais moi, j’aime me donner de la peine.

– Comme pour le civet et pour le chapeau ?

– Exactement. J’aime me donner du mal. J’en retire du plaisir. Quand j’aimerai…

– Tu aimeras donc ?

– Pourquoi pas ? J’ai vingt-deux ans et j’ai été mariée deux mois. J’ai sincèrement pleuré mon mari. Je l’aimais bien, mais je n’ai jamais été amoureuse de lui. L’amour… Mais ce que tu appelles l’amour me fait honte et un peu peur.

– Il n’y a pas d’autre amour en 1918, dit Renée en se le-vant.

Elles se dirent adieu. Elles avaient attendu sous une porte cochère que la pluie cessât. Elles se séparèrent. C’était

 

– 72 – une journée étouffante. La courte averse avait à peine mouil-lé la poussière. Voici qu’elle se soulevait de nouveau, qu’elle voilait l’air et qu’à travers elle, étincelaient les derniers rayons d’un soleil tout rouge. Un énorme officier américain, écrasant contre lui une petite bonne femme ronde qui lui ar-rivait jusqu’à la ceinture, passa, et, derrière lui un autre qui, en regardant Thérèse, fit avec ses lèvres le bruit d’un baiser. Comme elle détournait la tête, il sortit ostensiblement de sa poche une poignée de billets froissés et mêlés : billets de mille francs et de cent francs, une vile monnaie au cours du change. Autour de la place du Champ-de-Mars, près de la tour Eiffel, des marchands de tapis orientaux, des vendeurs de cacahuètes et de cartes postales obscènes guettaient les clients. Une bande de collégiennes croisa Thérèse ; les jeunes voix pépiaient :

– Ce qu’on a rigolé hier dans la cave. C’est fou !

Des filles qui portaient des voiles de deuil et des bas roses rôdaient. C’était la guerre. On avait été bombardé toute la semaine. On le serait encore peut-être. Les Alle-mands avançaient toujours. C’était la guerre. Cette plaie sur le grand corps du monde avait fait couler des flots de sang généreux. Maintenant on pouvait deviner déjà qu’elle se re-fermerait difficilement, que la cicatrice ne serait pas belle.

 

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