Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 14 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 4

 

 

– Bernard a une belle situation, disait M me Jacquelain à Thérèse. Il se fait jusqu’à cinq mille francs par mois. Il tra-vaille pour tout un groupe de financiers américains. Moi, je ne suis qu’une femme, je ne comprends rien à ces choses-là, mais je pense qu’il a un bel avenir. Son père avait tort de s’inquiéter à son sujet. Je savais bien que mon petit garçon était quelqu’un, moi. « Maman, je fais mon apprentissage, me dit-il : j’apprends la manière dont se traitent les grandes affaires. Je ne suis qu’un sous-ordre maintenant, mais, peu à peu… » Peu à peu il volera de ses propres ailes, Thérèse. Vous verrez qu’il aura son auto. Déjà maintenant…

Elle étouffa un petit rire :

– Si vous voyiez ses vêtements… Il s’est commandé chez Sulka des pyjamas brodés à son chiffre. Il se met en ha-bit pour dîner en ville. Son père en aurait été révolutionné. Vous ne trouvez pas qu’il devient très beau ?

Elle n’attendit pas la réponse de Thérèse. Elles étaient chez les Brun, un dimanche, dans la chaude petite salle à manger, quelques jours après l’enterrement d’Adolphe Brun, mort d’une embolie. Il venait de lire son journal ; il s’apprêtait à boire sa tasse de café noir fumant, apportée par Thérèse, ce café qu’il ne laissait pas aux femmes le soin d’acheter, car il prétendait que leur odorat n’était pas aussi développé que celui des hommes et qu’elles étaient inca-

 

– 130 – pables de juger le bouquet d’un vin, le parfum d’un fruit, l’arôme de Moka. M. Brun, lorsqu’il choisissait un melon, par exemple, le saisissait des deux mains, délicatement, et le humait avec une expression presque amoureuse. M. Brun était un sybarite. Il aspira l’odeur du café, sourit. Il était un peu pâle : depuis quelques jours, il se sentait souffrant. Il tourna sa bonne figure vers Thérèse, ouvrit tout à coup con-vulsivement la bouche une fois, deux fois, comme un poisson qui sort de l’eau, fit un mouvement de la main de faible pro-testation, comme s’il disait : « Mais, Monsieur, je ne vous dois rien, moi », soupira, et ses longues moustaches retom-bèrent sur sa poitrine : il était mort.

Thérèse mettait en ordre les vêtements de son père, à genoux devant une grande malle cerclée de fer qui contenait, dans les casiers du bas, des souvenirs de sa mère, morte si jeune, des corsages démodés, des robes de soie brochée, du joli linge modeste. Tout cela avait été gardé pour elle, « quand Thérèse sera grande, elle en tirera parti », disait la grand-mère, mais elle n’avait jamais osé le faire. Elle donna un tour de clef à la malle ; tout cela serait monté au grenier qui contenait déjà la valise de Martial avec ses livres de prix, avec ses livres de médecine, avec les portraits de son père et de sa mère. « Trois vies, se dit Thérèse, trois pauvres vies qui n’ont pas laissé d’autre trace sur la terre que des livres jaunis et de vieux vêtements. Mon Dieu, que je suis seule », pensa-t-elle encore, et elle regarda M me Jacquelain avec dé-tresse. « Elle est veuve, mais elle a un fils, elle est heu-reuse… Bernard… il est venu à l’enterrement, mais depuis… Il vit dans un milieu si brillant, si différent de l’ancien. Il a des maîtresses. Renée Détang, sans doute, et d’autres… Qu’est-ce que ça me fait ? »

 

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Un peu plus tard, Mme Pain ouvrit la porte à Bernard et, tout d’abord, dans l’ombre du vestibule, elle ne le reconnut pas :

– Vous demandez, Monsieur ?

Puis elle se frappa le front :

– Je suis bête… C’est le petit Bernard. Entre, petit, lui dit-elle comme autrefois, lorsqu’il montait chez eux après le dîner, avec ses livres et ses cahiers sous le bras et disait :

– Bonjour, madame Pain, je peux faire mes devoirs chez vous ?

– Thérèse, c’est le petit Jacquelain, appela-t-elle.

Elle lui ouvrit la porte de la salle à manger et la referma doucement derrière lui, laissant les jeunes gens seuls entre le sofa de cretonne noire à bouquets roses et le portrait de Mar-tial au mur. Ces petits… Elle hocha la tête avec une expres-sion particulièrement malicieuse, puis retroussa ses manches d’un geste vif et énergique et revint dans la cuisine d’où elle entendit les murmures étouffés des enfants. Thérèse était amoureuse de ce garçon. Elle avait, lorsqu’il s’approchait d’elle, un regard… Mme Pain sourit et soupira : « Ma pauvre Thérèse… Elle a la vie douce ; oui… Mais ça ne suffit pas, quand on est jeune… Il faut des larmes, de la passion, de l’amour, des aventures… Plus tard on se résigne à sa petite existence tranquille. Puis on ne demande qu’une chose au bon Dieu : continuer ! Continuer à éplucher les légumes, jour après jour, pour la soupe, à descendre chercher son lait chez la crémière, à lire le feuilleton du Petit Parisien, à sucer des pastilles de menthe qui font l’haleine fraîche… Pas autre chose, mon Dieu, et le plus longtemps possible. C’est le mo-

– 132 – ment que Dieu choisit pour envoyer chez vous un ange du ciel qui vous saisit et vous entraîne, que vous le vouliez ou non, vers la suprême aventure, pleine d’ombre et de mys-tère… « C’est mal arrangé, se dit-elle. Bon, est-ce que je n’aurais pas assez de câpres ? Je me demande si Thérèse re-tiendra ce petit à dîner. Elle aura du mal, pensa-t-elle encore, elle aura bien du mal. » C’est que, de tous les temps, les hommes avaient été difficiles à retenir. À prendre, ça, il suffi-sait d’avoir le nez au milieu de la figure… Un homme était toujours à prendre, mais à garder !… « Est-ce qu’il ne va pas lui faire faire des bêtises ? »

Elle n’était pas plus bégueule qu’une autre, mais ça… « Ce n’est plus une jeune fille, c’est une femme. Alors, dame, ce qu’on a connu, on le regrette… » Mais il ne faudrait pas qu’elle fasse ça. C’est mettre de son côté toutes les chances de malheur. C’est souffrir mort et passion si on a du cœur et, si on n’en a pas, si on en prend un second, puis un troisième, c’est ressembler, pour finir, à la mère Humbert. Voilà la femme qui a eu des amants. Une vieille peinte, avec ses yeux froids. Mais on n’a jamais eu de mauvaises femmes dans la famille, se dit Mme Pain, comme elle aurait pensé : « Pas de danger qu’elle s’en aille de la poitrine : on n’a jamais eu de tuberculose chez nous… » Oui, on pouvait être tranquille. Mais Thérèse aurait du mal. Il était lancé, ce petit Bernard, dans la grande vie… Elle se rappela son défunt époux : « Des chanteuses et le champagne à vingt francs la bouteille, je connais ça… »

Sa vive imagination de femme honnête lui présenta avec une extrême abondance de détails les tableaux d’orgie où feu M. Pain, de la Maison Pain Fils et Successeurs, Rubans et Voilettes, avait mangé son argent ; elle vit en esprit une table

– 133 – de baccarat entourée de demoiselles aux corsages parfumés, et des baignoires grillées dans les petits théâtres. « Les hommes ont toujours aimé le plaisir et l’argent. Les femmes, c’est le cœur qui les retient. On épargne parce qu’on pense aux enfants ; on se prive pour assurer des douceurs à des pe-tits qu’on ne verra même pas. Mais l’homme… il gâche, il détruit. Toutes ces générations de femmes qui, patiemment, ramassent ce que l’homme a laissé tomber, qui, jour après jour, nettoient les cendres sur les tapis, raccommodent les poches et les chaussettes trouées, mettent de l’ordre, rallu-ment le feu… Thérèse ferait comme les autres ; elle récolte-rait des miettes d’amour ; elle ranimerait une pauvre petite flamme tremblante. Elle épargnerait les sous que Monsieur dépenserait aussi vite qu’il les avait gagnés. C’était dans l’ordre ; c’était la destinée des femmes. »

Mme Pain fredonna en mettant en ordre la petite cuisine, puis se tut d’un air chagrin en se souvenant que, huit jours demain, ce pauvre Adolphe… Mais à quoi bon pleurer ? On n’y pouvait rien. « Quand ce sera mon tour, je voudrais bien m’en aller en sachant que Thérèse est contente… avec un beau garçon. Il a de jolis yeux, ce petit Bernard… À douze ans, il avait déjà des yeux à la perdition de son âme… On ne les entend plus, dans la salle à manger. Qu’est-ce qu’ils font ? Maria, tu es bête, se dit-elle parlant au petit miroir pendu en face du fourneau et qui lui renvoya l’image d’une vieille femme très rouge et échevelée (elle avait toujours le sang à la tête maintenant) : ce ne sont plus des enfants… Voyons, si ma petite-fille n’est pas une sotte, elle retiendra son amoureux à dîner. J’ai une jolie queue de colin… Je leur ferai une sauce mousseline. Mais, décidément, je manque de câpres. Je vais descendre en acheter. »

 

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Elle se glissa hors de l’appartement. Elle était vieille et forte, mais elle avait une démarche légère ; Thérèse ne l’entendit pas partir et ne l’entendit pas remonter. Thérèse était seule quand sa grand-mère revint avec les câpres.

– Mais où est Bernard ? demanda la vieille dame d’un ton déçu.

Thérèse était assise devant la table et elle ornait de crêpe son petit chapeau noir. Son buste et sa tête étaient immobiles et très droits : enfant, elle se tenait ainsi, rigide et silencieuse, lorsqu’elle avait envie de pleurer et qu’elle rete-nait ses larmes ; ses mains semblaient douées d’une vie qui leur était propre ; agiles et gracieuses, elles voltigeaient par-mi les aiguilles et les pelotes de fil ; elles déroulaient le long ruban de crêpe ; elles piquaient et enfonçaient les épingles. Mme Pain vit que les lèvres de Thérèse étaient toutes blanches ; elles ne formaient qu’une mince ligne livide dans son visage.

– Tu aurais bien dû le retenir à dîner, dit Mme Pain d’un air faussement indifférent.

Thérèse répondit sur le même ton :

– J’y ai pensé, mais il était pris…

– Bah, on a toujours le temps de dîner. Une si jolie queue de colin !

– Grand-mère, il t’a cherchée pour te dire adieu.

– J’étais descendue acheter des câpres.

– Il a beaucoup regretté. Il part demain, acheva-t-elle. Il part pour l’Amérique. Sa mère ne le sait pas encore.

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– Qu’est-ce qu’il va faire en Amérique ? demanda Mme Pain. Elle s’assit et s’éventa du Petit Parisien plié en deux ; elle ressentait tout à coup de la fatigue et de l’essoufflement : des étages descendus et remontés en vain. Elle avait voulu préparer un bon petit dîner à ces enfants… Thérèse avait laissé partir son amoureux… Les femmes d’aujourd’hui n’avaient que ce qu’elles méritaient. Elles étaient trop fières : « À l’âge de Thérèse, moi, je lui aurais sauté au cou, se dit Mme Pain ; je lui aurais tenu la dragée haute pour le reste, ça, oui… Mais un bon baiser… Il serait resté. Qu’est-ce que je vais faire de toutes ces câpres main-tenant ? »

– Il part pour longtemps ? demanda-t-elle.

– Deux, trois mois.

– Alors, il reviendra, va, ma fille, dit-elle en regardant avec bonté les mains tremblantes de Thérèse. Thérèse ne pleurait pas ; sa voix était calme, mais elle ne pouvait arrêter le tressaillement convulsif de ses doigts ; elle prit les ciseaux et coupa de travers un petit bout de crêpe ; elle laissa retom-ber l’ouvrage :

– Je ne fais rien de bon ; je n’y vois plus.

Elle se leva pour allumer une lampe.

– Il ne reviendra pas souvent, dit-elle après un moment de silence. C’est une autre vie là-bas, qu’est-ce que tu veux ? Elle fit un mouvement vague qui désignait à la fois l’Amérique et ce monde inconnu, brillant où l’argent était fa-cile, où on s’amusait, où les femmes se donnaient sans amour.

 

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Elle se rassit en silence et recommença à façonner le pe-tit chapeau noir ; il était vieux ; on avait teint le feutre, car il fallait épargner, compter les sous. Sa pension de veuve et les fonds russes suffisaient à peine à cette vie si chère. Bernard ne voulait plus de ce « bonheur petit-bourgeois ». Bernard al-lait faire des affaires d’or en Amérique. Détang l’avait intro-duit parmi les politiciens et les financiers. Bernard disait : « Si vous saviez quelle cuisine se fait là-dedans… » Il le di-sait ; il savait que c’était mal ; il en profitait ; il pêchait en eau trouble, comme les autres. Lui, qui avait fait la guerre, il pensait, il disait qu’il aurait mieux valu spéculer sur les stocks américains. Il se moquait de tout. Il ne respectait rien, ni les femmes, ni l’amour, ni les idées pour lesquelles on s’était battu.

Elle piquait et enfonçait l’aiguille, piquait et enfonçait l’aiguille, cousait avec diligence sans lever les yeux.

 

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