Les Feux de l'automne
Chapitre 5
Deux mois après la mobilisation, Bernard se trouvait dans une petite ville de Lorraine, grise et froide. La guerre, pour lui, n’était pas commencée encore ; il ne connaissait qu’un ennemi – la solitude, la pire, celle qui vient du cœur et qui vous accable au sein d’une foule. Le monde, brusque-ment, s’était refermé devant lui comme un rideau de théâtre s’abaisse et cache tout à coup la scène brillante ; on est seul ; on quitte, bon gré, mal gré, la salle de spectacle si chaude et agréable où on oubliait la vie. On retrouve le vent, les rues noires. Pendant vingt ans, il s’était cru comblé par le sort ; il avait eu des amis, de l’argent, une passion, des plaisirs. Dé-sormais, plus rien. Tout avait fui. Tout ce qui était délicieux, superficiel, léger l’avait abandonné. Il n’avait pas un sou. Ni pouvoirs, ni relations, ni maîtresse. Une femme fidèle, des enfants, c’était immense, mais… les méritait-il ? Jamais au-paravant il ne se fût posé cette question. Maintenant, elle sonnait sans cesse à ses oreilles. Son existence n’avait pas été marquée seulement par l’échec (il s’imaginait sous les traits d’un fou qui a ramassé des cailloux au bord d’une route, au clair de lune, qui a cru qu’il remplissait ses poches de diamants, mais ce fou avait recouvré la raison, hélas !) Non, ce n’était pas l’échec seul qui le torturait, mais la pen-sée que sa vie, peut-être, avait été malfaisante. Il avait été mauvais père, mauvais mari. Une fois, il pensa : « Mauvais citoyen », mais là le vieil homme se réveilla en lui et ricana : « Non, tu cherres ! » Malgré tout, il ne pouvait se défendre
– 216 – d’un sentiment pénible de remords. « Chacun de nous, à un moment quelconque de sa vie, se trouve n’avoir qu’un com-pagnon – soi-même – songeait Bernard, mais, généralement, c’est quand on est très vieux, ou à l’instant de la mort. Pour moi, cette confrontation avec mon image, c’est la guerre qui me l’aura donnée. Je suis comme un homme enfermé dans une chambre avec un miroir, et qui se regarde, qui compte ses rides, ses cheveux blancs, ses tares… Pouah ! l’horreur ! On n’est sauvé alors que par la sottise et la vanité qui nous aveuglent un peu… le contentement de soi-même, la convic-tion profonde que l’on a été un homme bien, un homme propre… Oh, Dieu ! J’ai honte… J’ai honte lorsque je reçois les lettres, les colis de Thérèse, les photos des enfants, les nouvelles de mon fils et tout ce que je vois autour de moi, tout ce désordre, cette corruption, ce gâchis. Je pense que j’en suis indirectement responsable, que tout cela a été causé par des malins comme Détang et moi… » De nouveau il chassait cette pensée : elle lui semblait naïve.
Jusqu’ici, il y avait toujours eu remède à portée de l’esprit lorsque surgissaient ces soupçons, ces doutes : un seul remède – le divertissement. Le cinéma, un bon spectacle de music-hall, un dîner fin, une femme, ou, simplement, une conversation prestement vive, cynique, enjouée avec des gens de son bord (quel plaisir lorsqu’on a constaté que les autres ne valent pas mieux que vous, sont aussi légers, indif-férents, frivoles, égoïstes, secs et dépravés que vous l’êtes vous-même ! Que le monde alors semble un lieu accueillant, une sorte d’étable chaude où se vautrent les bêtes dans une fange molle et douce !) Il cherchait ce divertissement dans sa vie nouvelle, mais ne trouvait rien. Place de l’Église, il y avait deux cinémas l’un en face de l’autre ; des clochettes au
– 217 – timbre grelottant qui annonçaient le début des séances son-naient dans le brouillard ; on donnait là des films qui, dix ans auparavant, faisaient pâmer les belles amies de Bernard. Dans la salle obscure, dans cette foule de soldats et de gens de province, en regardant les ombres sur l’écran gris qui va-cillait, en entendant les voix aigres et lointaines comme les sons d’un disque usé, il se sentait pris d’une tristesse pro-fonde. Les années écoulées, les amitiés féminines, légères et tendres, Renée surtout, que tout cela était loin ! Et cette guerre sournoise qui ne ressemblait pas à l’autre, à la grande, quand, mais quand cesserait-elle ? Combien de mois, d’années s’écouleraient dans cette petite ville froide et téné-breuse ? Les dernières années, les meilleures ? Il n’avait pas le courage alors d’attendre la fin de la représentation ; il sor-tait en bousculant ses voisins ; il retrouvait la rue solitaire, les lumières voilées, les reflets bleus aux vitres, ce bleu sourd, uniforme qui versait au cœur une sorte de torpeur dé-solée. Parfois le bruit de la sirène et des détonations proches saluaient la venue d’un avion ennemi. Il restait à Bernard le choix entre la caserne, la chambre d’hôtel, la salle du Grand Café. Il s’y réfugiait à l’ordinaire. Il ne parlait à personne. Il jetait un coup d’œil sur les journaux de Paris ; il écoutait le gramophone. Ce fut là, un soir, qu’il apprit la mort de son fils.
Il était seul ; il avait commandé un café noir qu’il ne bu-vait pas. Dehors, il pleuvait. On lui apporta un télégramme mouillé. Le fils de son hôtelière, un gamin de dix ans, à qui il achetait des bonbons parfois, ne l’ayant pas vu entrer depuis le matin et sachant qu’il passait ses soirées au Grand Café, avait eu la pensée de venir le relancer là. Il lui glissa le télé-
– 218 – gramme dans la main et sourit en le regardant d’un air inter-rogateur et timide. Bernard, surpris, déplia la dépêche et lut :
« Avion Yves capoté ce matin et pris feu aérodrome Bourges. Notre fils tué. Viens. Fais l’impossible. – THÉRÈSE. »
Il leva les yeux, aperçut l’enfant qui n’avait pas bougé et qui paraissait très effrayé. Il pensa :
« Mais qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? »
– M’sieur, qu’est-ce qu’il y a ? demanda le petit qui l’aimait et qui le voyait pâlir ; un ton gris de cendre envahis-sait lentement le visage de l’officier. Bernard ne répondit pas ; il mit la main dans sa poche, en retira quelques sous et les poussa machinalement vers le petit garçon. Celui-ci se sauva. Bernard reprit le télégramme. De nouveau le malheur éveillait en lui une incrédulité profonde, puis, peu à peu, une dénégation furieuse. Non ! son fils ne pouvait pas être mort. Non ! Pas cela. Pas son fils. Mort sans gloire, dans un acci-dent stupide ! Pourquoi, un accident ? Pourquoi l’avion ? Oh, il n’aurait jamais dû permettre… Il savait mieux que tout autre pourquoi certains appareils étaient perdus dans des ac-cidents qui paraissaient inexplicables, pourquoi il n’y avait pas assez de tanks, pas assez de chars, pourquoi les armes étaient insuffisantes, pour quelle raison le désordre régnait, pourquoi, pourquoi… Il savait. Il jeta autour de lui des re-gards affolés. Il lui semblait que tous devinaient, tous pen-saient : « Il a assassiné son fils. » Il demeurait immobile, les yeux fixes, très pâle, sans force pour se lever, pour quitter ce lieu bruyant. Maintenant, le désespoir montait en lui, quelque chose d’à peine humain, de primitif, de sauvage, qui grondait en lui comme un flot : « Mon fils, mon petit, mon
– 219 – enfant, mon fils unique… Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas toi… Dieu n’aurait pas permis ça ! Y a-t-il un Dieu ? Oui, puisqu’Il me punit. Mais qu’Il me punisse, qu’Il me châtie, qu’Il me tue, mais pas toi ! Qu’Il te laisse vivre ! Non, non, c’est trop tard. Il n’y a pas de miracle à espérer. Il est mort. Mais je deviens fou… Ce n’est pas ma faute. Cette histoire d’avions, ça n’a rien affaire avec ça… Tous les jours des ac-cidents et jamais je n’ai pensé… Et maintenant cette idée me hante, me tue… »
Il rejeta la tête en arrière d’un mouvement violent et aperçut la caissière qui le considérait avec intérêt. Elle le connaissait bien ; elle le trouvait bel homme et aimable.
– Ce ne sont pas de mauvaises nouvelles ? demanda-t-elle.
Il se tut un instant, l’air égaré.
– Hélas, oui, répondit-il enfin. Croyez-vous que je puisse téléphoner à Paris ? Demandez-moi une communication avec Paris.
Il donna le numéro de téléphone de son appartement et attendit.
Une heure passa. Autour de lui des officiers jouaient aux dominos ; d’autres lisaient ; d’autres discutaient bruyam-ment. On entendait les chocs des boules de billard ; les portes de la cuisine battaient. Quelqu’un avait mis en marche un gramophone qui jouait un air vieux de plusieurs années, un air vulgaire et insistant, où revenaient les paroles :
T’en fais pas, Bouboule !
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Machinalement, ses voisins fredonnaient :
T’en fais pas, Bouboule,
N’attrape pas d’ampoules,
Et tout ça finira très bien…
On appela Bernard au téléphone. Là, dans cette cabine vitrée, avec ces graffiti sur les murs, ces inscriptions : « Ti-tine et Suzette », « J’aime Lili », avec ces dessins obscènes et le bruit du café autour de lui, il entendit la douce voix brisée de Thérèse lui confirmer l’accident mortel (jusqu’ici il avait conservé un espoir dément que tout fût une erreur, que la Croix s’éloignât de lui). Il s’entendit demander :
– Son corps ? A-t-on retrouvé son corps ?
Oui, les restes avaient été sauvés et retirés hors de l’avion en flammes. Les deux jambes étaient brisées, le vi-sage intact et même sur son cœur demeuraient deux petites photos que sa mère lui avait données.
– Ah, oui ? Oui ? murmura Bernard avec avidité, trou-vant une sorte de consolation folle dans la pensée que son fils l’aimait, que son fils gardait sur lui les portraits de ses pa-rents, car ce ne pouvaient être que ces photos-là.
– La tienne et la mienne, Thérèse ? L’enfant avait nos photos sur lui ?
– La mienne, oui, dit Thérèse tout bas, avec effort et avec une pitié infinie. L’autre…
Elle hésita :
– L’autre était celle de Martial.
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– Ah ? fit Bernard.
Elle entendit le petit sanglot rauque qui le secouait. Il dit très vite :
– À demain. Je vais demander une permission. Quand est-ce qu’on ?…
Les mots : « Quand est-ce qu’on l’enterre ? » ne passè-rent pas ses lèvres.
Elle comprit.
– Jeudi, dit-elle. À onze heures.
Ils se dirent adieu. Il ouvrit doucement la porte. Il en-tendit les deux officiers, ses voisins, parler à la caissière :
– Un de mes camarades qui a étudié la question affirme qu’il existe une série de coucous destinés fatalement à s’écraser sur le sol dès leur première sortie. Des pièces qui auraient été achetées en Amérique et qui ne conviendraient pas à nos appareils. Il y a une question d’alliage de métaux…
– Ce malheureux jeune homme, dit l’autre.
Tous deux se turent brusquement en voyant apparaître Bernard. Il comprit que la caissière n’avait pu s’empêcher de lire le télégramme oublié sur la table et qu’elle avait annoncé la nouvelle aux officiers. Ceux-ci se soulevèrent respectueu-sement quand Bernard passa auprès d’eux. Il les salua et sor-tit. Dehors, la rue froide, grise, calme, les brouillards qui flot-tent sur le fleuve et entretiennent dans l’air une odeur douce-reuse, fade et humide de marais. Ténèbres dans la ville. Au ciel, de petites étoiles si lointaines… Derrière lui, le son stri-dent, nasillard du disque qui s’achevait :
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T’en fais pas !… et tout finira très bien.
T’en fais pas, Bouboule,
T’es un type à la coule,
Te mets pas les nerfs en boule,
Les pruneaux seront pour les copains.
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T’en fais pas !… et tout finira très bien.
– Oui, chaque fois que l’homme a dit : « Moi, au fond, je m’en fous… », chaque fois que l’homme a pensé : « Si ce n’est pas moi qui en profite, ce sera un autre », chaque fois qu’une femme a murmuré : « Tu es trop bête aussi… Regarde les autres… », chaque fois, chaque fois… chacun a, sans le savoir, aidé à trancher le fil d’une vie innocente. Lorsque je signais aveuglément le contrat préparé par Détang, lorsque je songeais cyniquement : « Je ne veux pas connaître le fond de l’affaire. Je ne suis qu’un honnête courtier… », chaque fois que j’empochais l’argent, je sabotais de mes propres mains, aurait-on dit, l’avion où mon fils a trouvé la mort. Et si cet accident-là n’est dû qu’au hasard ? Si ma conscience inquiète me reproche un crime que je n’ai pas commis, alors c’est que d’autres avions sont tombés à cause de moi, d’autres enfants sont morts à cause de moi, Bernard Jacque-lain, qui n’étais pas plus méchant ni plus malhonnête qu’un autre, mais qui aimais le plaisir et l’argent. Comme tous, mon Dieu, comme tous ! Ne voulant pas être dupes, évitant de prendre au tragique nos petites affaires, nos petites com-bines, ne croyant pas au pire et persuadés que :
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T’en fais pas, Bouboule
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Et tout finira très bien !
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